Certaines expositions affirment d’emblée leur autorité, leur discours, leur concept. Access All Areas, présentée à Xippas Genève, emprunte un autre chemin : celui du glissement, de la tension douce, du déplacement discret. À l’origine du projet, Matthias Sohr — artiste, historien et codirecteur de CIRCUIT à Lausanne — revendique une position volontairement paradoxale : ne « pas ajouter grand-chose » tout en assumant pleinement son rôle d’auteur. Une contradiction qu’il ne cherche pas à résoudre, mais à activer.
Cette posture irrigue toute l’exposition. Access All Areas n’impose pas un récit unique, ni une thèse à démontrer. Elle fonctionne plutôt comme un tissu de situations, de gestes, de formes qui se frôlent, se répondent, parfois se contredisent. L’exposition devient un espace à habiter, à traverser, où les œuvres ne s’additionnent pas mais modifient subtilement les conditions de perception. Comme le suggère Sohr, il s’agit moins d’un coup d’éclat que d’une série de transformations progressives — une « mise en tension queer » des textes, des corps, des contextes.
Dans ce paysage volontairement ouvert, les pratiques réunies explorent des questions d’accès, de contrôle, de visibilité, d’assistance, de désir ou de pouvoir, sans jamais se figer en slogans. Loin d’un inventaire thématique, l’exposition joue sur les porosités : entre technologie et artisanat, fiction et quotidien, soin et violence, intimité et mise en scène.
Parmi les artistes de la région ou y travaillant, Kyung Roh Bannwart déploie une pratique attentive aux modes de fabrication du savoir et aux récits que les objets portent en silence. Son travail, nourri par l’archéologie, la littérature et les techniques artisanales, aborde l’exposition elle-même comme un médium. Les jarres de lune qu’elle développe ces dernières années, héritières de traditions coréennes comme le Sanggam ou le Buncheong, ne sont pas de simples citations formelles : elles introduisent une temporalité longue, presque méditative, au sein d’un ensemble marqué par la circulation et le mouvement. Elles rappellent que l’accès n’est pas seulement une question de portes ouvertes, mais aussi de transmission, de patience et de regard.

Thomas Liu Le Lann, Bubble_angel.exe, 2026. Verre soufflé à la canne, verre opaque et verre translucide irisé.
Thomas Liu Le Lann, entre sculpture, vidéo, poésie et verre soufflé, Thomas Liu Le Lann compose des paysages d’autofiction aux couleurs acidulées, habités par des « soft heroes » aux gestes lents et fragiles. Les objets changent d’échelle, se métamorphosent, glissent du jeu à la mélancolie. Ses environnements, proches de l’enfance et des mondes d’arcade, tissent des récits où l’impuissance, l’échec et la vulnérabilité deviennent des formes sensibles de résistance, reliant l’expérience intime à une mémoire collective en creux.
Chloé Delarue, quant à elle, injecte dans l’exposition une énergie plus fragmentée, issue des mondes numériques, industriels et fictionnels. Ses environnements, tirés de la série TAFAA (Toward a Fully Automated Appearance), associent métal, verre, néon et matières organiques dans des micro-récits à la logique instable. Chaque installation fonctionne comme un fragment d’allégorie : quelque chose d’inquiétant et de familier à la fois, où la promesse d’automatisation se heurte à l’irrationalité persistante du réel. Ici, l’accès est ambigu : trop de visibilité, trop de lumière, jusqu’à la saturation.
À l’opposé de cette esthétique technologique, Florian Bonny propose une forme de résistance par la lenteur et la répétition. Ses « Soleils », dessins au crayon de couleur développés sur plus de quinze ans, puisent dans la culture visuelle, les images ordinaires et les politiques du corps. Sans spectaculaire, son travail agit comme un contrechamp : une attention portée aux gestes simples, à la persistance des formes, à ce qui revient sans cesse. Dans le contexte de Access All Areas, ces œuvres fonctionnent comme des points d’ancrage, des respirations qui déplacent le regard vers ce qui semble déjà connu, mais jamais tout à fait épuisé.
Autour de ces présences, l’exposition se déploie comme un réseau de voix et de situations. Les sculptures animées et environnements sensoriels d’Anne Duk Hee Jordan côtoient les architectures céramiques utopiques et dystopiques d’Ernie Wang. Les pratiques engagées autour du handicap, du care et de l’anti-validisme — portées notamment par Lauryn Youden, Florian Fouché ou Pedro Marrero Fuenmayor — introduisent une dimension politique sans lourdeur, souvent traversée par l’humour, la poésie ou l’autofiction.
D’autres artistes, comme Philipp Timischl, Lili Reynaud-Dewar ou Marina Faust, brouillent les frontières entre exposition, scène et image, transformant l’espace en un lieu de perturbations calibrées.

Lili Reynaud-Dewar, When did you become aware of your sexual orientation ? What was happening around you then in terms of politics, social atmosphere, the aesthetics of everyday life in general ? 2022.
Access All Areas ne promet pas un accès total, encore moins une transparence idéale. Le titre lui-même sonne comme une invitation ironique : ici, tout n’est pas immédiatement lisible, ni entièrement disponible. Et c’est précisément ce qui fait la force de l’exposition. En refusant l’autorité du discours surplombant, Matthias Sohr propose une expérience faite de seuils, de détours et de frictions légères. Une exposition à éprouver physiquement, lentement, en acceptant de ne pas tout saisir — mais de se laisser déplacer.
Au fond, Access All Areas ne cherche pas à ouvrir toutes les portes. Elle nous apprend plutôt à regarder celles qui existent déjà, et à observer comment elles peuvent, parfois, bouger d’un millimètre.
Jacques Magnol (ainsi que les photos)
« Access All Areas »
Une proposition de Matthias Sohr
23 janvier au 7 mars 2026
Xippas Genève
Rue des Sablons 6
Genève.




