
Joëlle Bertossa, magistrate en charge de la culture et de la transition numérique à la Ville de Genève. 9 mars 2026. Photo Jacques Magnol
Présentée ce lundi 9 mars comme une feuille de route pour les cinq prochaines années, l’intervention de la magistrate en charge de la culture et de la transition numérique à la Ville de Genève esquisse une politique culturelle à la fois pragmatique et prospective. Sans constituer un programme détaillé, la « feuille de route » propose trois axes directeurs — « prendre soin », « provoquer les rencontres » et « anticiper l’avenir » — qui traduisent une volonté de réorganiser l’action publique dans un contexte à la fois budgétaire, institutionnel et technologique en pleine mutation.
Dès l’introduction, la magistrate rappelle avoir pris ses fonctions le 1er juin 2025 à la tête d’un département qu’elle décrit comme solide et diversifié. L’administration regroupe plus de 1 370 collaboratrices et collaborateurs et couvre un large éventail d’institutions et de services. Elle insiste également sur la qualité du climat de travail hérité de la précédente législature et sur le fonctionnement relativement transversal du département, qui éviterait, selon elle, les cloisonnements administratifs trop marqués.
Mais cet héritage institutionnel favorable n’a pas empêché l’apparition de nouvelles contraintes. Sa prise de fonction s’est accompagnée d’un contexte budgétaire tendu : pour la première fois depuis de nombreuses années, les finances publiques ont imposé des réductions dans plusieurs domaines, y compris dans la culture. Les grandes institutions ont notamment été concernées par ces mesures.
Face à ces restrictions, la magistrate revendique un positionnement volontairement stratégique : plutôt que de subir les coupes budgétaires, il s’agirait de repenser certaines pratiques et de dégager de nouvelles marges d’action, sans augmentation significative des moyens.
Cette approche s’inscrit également dans un environnement politique et géopolitique plus large. Les débats institutionnels en cours, ainsi que les tensions internationales, rappellent selon elle le rôle que la culture peut jouer dans la construction du dialogue et du vivre-ensemble. Sans prétendre résoudre les crises globales, la politique culturelle peut contribuer à maintenir des espaces de réflexion et de discussion dans la cité.
Un département à la croisée de la culture et du numérique
La particularité de la configuration genevoise tient aussi au rapprochement institutionnel entre culture et transition numérique. Un choix qui reflète une évolution désormais largement perceptible dans les politiques culturelles européennes : les institutions patrimoniales et artistiques doivent composer avec la numérisation des collections, l’évolution des modes de diffusion et l’irruption d’outils technologiques comme l’intelligence artificielle.
La magistrate reconnaît d’ailleurs que son parcours personnel est davantage ancré dans le domaine culturel. Mais elle souligne que les enjeux numériques sont désormais indissociables des politiques culturelles : qu’il s’agisse de médiation, d’accès aux collections ou de transformation des métiers.
C’est dans ce contexte que s’organisent les trois orientations présentées lors de la conférence.
« Prendre soin » : stabiliser un écosystème fragile
Le premier axe, formulé sous le terme de « prendre soin », s’appuie sur un constat partagé par de nombreux observateurs : Genève dispose d’un écosystème culturel dense et diversifié, mais celui-ci reste fragile.
La magistrate insiste sur la nécessité de préserver les institutions existantes, mais aussi les conditions de travail des personnes qui y contribuent, artistes comme professionnels de la culture.
Une attention particulière est portée au système de soutien financier. Selon elle, les politiques publiques ont parfois favorisé ces dernières années une multiplication d’aides ponctuelles de faible montant. Si ces soutiens permettent de maintenir une certaine activité, ils n’offrent pas toujours de perspectives durables aux artistes.
Cette logique, qualifiée de « cercle vicieux », serait notamment l’une des raisons pour lesquelles certaines carrières artistiques se révèlent difficiles à maintenir dans la durée. Elle évoque par exemple le cas de nombreuses artistes qui interrompent leur pratique autour de la quarantaine, faute de stabilité économique au moment de fonder une famille.
La Ville souhaite donc explorer des modèles de soutien plus pérennes. Une première étape consiste à établir une cartographie précise de l’ensemble des financements existants — municipaux, cantonaux, fédéraux et privés. L’objectif est de mieux comprendre les interactions entre ces différentes sources et d’identifier les éventuels déséquilibres.
Cette démarche, menée en concertation avec les milieux culturels, pourrait à terme conduire à une réorientation partielle des dispositifs de soutien.
La question persistante des espaces de travail
L’un des problèmes structurels du secteur culturel genevois reste également celui de l’accès aux espaces de création. Les ateliers mis à disposition par la Ville sont aujourd’hui attribués pour des périodes de trois ans, un dispositif qui fonctionne relativement bien pour les jeunes artistes sortant des écoles.
Mais cette temporalité apparaît souvent trop courte pour des artistes déjà établis. Le département envisage donc de différencier les durées d’attribution : maintenir des ateliers temporaires pour la relève, tout en proposant des périodes plus longues pour des pratiques confirmées.
Parallèlement, plusieurs lieux culturels font l’objet de réflexions quant à leur utilisation. Les Halles de l’Île, la Maison des arts du Grütli ou certains bâtiments municipaux pourraient accueillir de nouveaux usages, dans un contexte où la demande d’espaces culturels reste forte.
La question de la mutualisation des ressources apparaît également comme un levier potentiel. Dans un contexte budgétaire contraint et face aux enjeux environnementaux, les institutions sont encouragées à partager davantage leurs infrastructures et leurs équipements. Certains musées expérimentent déjà des expositions conçues pour limiter la production de nouveaux matériaux, en réutilisant des scénographies existantes.
Faire sortir la culture de ses murs
Le deuxième axe de la politique présentée vise à renforcer la rencontre entre institutions culturelles et population.
Cette orientation s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’accessibilité des équipements culturels. Certains lieux prestigieux, comme le Grand Théâtre, peuvent encore apparaître intimidants pour une partie du public. La magistrate estime qu’une réflexion sur l’urbanisme et l’aménagement des espaces publics pourrait contribuer à atténuer cette distance symbolique.
La Place Neuve, par exemple, pourrait à terme devenir un espace plus ouvert, favorisant la circulation entre le Grand Théâtre, le Conservatoire et la Maison des arts du Grütli.
Plus largement, la Ville souhaite encourager les initiatives culturelles hors les murs. Les bibliothèques municipales ont déjà développé de nombreuses actions dans les parcs, les quartiers ou lors d’événements populaires. Cette logique pourrait être étendue à d’autres institutions.
Les arts de rue constituent également un domaine appelé à se développer. Le soutien au festival organisé le long de la ligne de tram reliant Genève à Meyrin marque une première reconnaissance institutionnelle de ces pratiques, longtemps restées en marge des politiques publiques.
Dans le même esprit, le Fonds municipal d’art contemporain pourrait favoriser des interventions artistiques plus temporaires et moins monumentales dans l’espace public : graffitis, installations ou performances éphémères.
Un projet plus ambitieux concerne également l’aménagement culturel des rives du Rhône, entre les Halles de l’Île et la pointe de la Jonction. Plusieurs institutions — l’Usine, le Bâtiment des Forces Motrices ou d’autres lieux culturels — se trouvent déjà dans ce périmètre, sans que ces espaces soient réellement connectés entre eux. L’idée serait de créer un véritable parcours culturel le long du fleuve.
Anticiper les transformations technologiques
Le troisième axe, plus prospectif, concerne les mutations technologiques et sociales qui affectent les institutions culturelles.
L’intelligence artificielle constitue l’un des enjeux les plus visibles. Le département souhaite engager une réflexion sur ses usages potentiels dans les services publics : automatisation de certaines tâches, accès facilité aux archives ou nouveaux outils de médiation.
Mais la question reste ouverte quant aux limites à poser. Si ces technologies peuvent libérer du temps pour d’autres activités, elles peuvent aussi transformer profondément certains métiers.
Les musées genevois ont d’ailleurs entamé une réflexion sur leur évolution à long terme, à travers le concept de « musées multifréquences ». L’idée est de concevoir ces institutions comme des espaces capables d’accueillir des pratiques variées : expositions, performances, médiation culturelle, danse ou rencontres publiques.
Dans le domaine numérique, l’un des projets les plus ambitieux concerne la création d’une plateforme fédérée rassemblant les collections numérisées des musées genevois. Ce dispositif permettrait d’explorer simultanément plusieurs millions d’objets et de documents à partir d’un simple mot-clé.
La question de la relève
Enfin, la conférence a également mis en lumière un enjeu moins visible mais déterminant : celui des ressources humaines. Dans les dix prochaines années, environ un cinquième des effectifs du département devrait partir à la retraite.
Cette situation pose la question de la transmission des savoir-faire, mais aussi de l’attractivité de la fonction publique pour les nouvelles générations. Le département entend renforcer ses liens avec les écoles et les institutions de formation afin d’encourager l’arrivée de nouveaux profils dans les métiers culturels.
Une politique d’ajustement plus que de rupture
Au terme de la conférence, l’impression dominante reste celle d’une politique culturelle fondée davantage sur l’ajustement et la recomposition que sur la rupture.
Dans un contexte financier incertain, la Ville de Genève semble privilégier une stratégie progressive : consolider les structures existantes, expérimenter de nouvelles formes de médiation et préparer les institutions aux transformations technologiques.
Reste à voir comment ces orientations se traduiront concrètement dans les années à venir. Comme souvent dans le domaine culturel, la réussite de ces ambitions dépendra autant des ressources disponibles que de la capacité des institutions et des acteurs du secteur à s’approprier ces nouvelles dynamiques.
