
Varun Kumar, Sans titre, 2026. Sculpture. Objets trouvés (bois, nids abandonnés, plastique, tissu). Photos : Jacques Magnol.
C’est d’une fête intime que tout est parti. Le frère d’Alexandra Sheherazade Salem célèbre chaque année le Norouz, le Nouvel An persan, avec ses proches. De cette tradition familiale et chaleureuse est née une idée : et si cette célébration du renouveau devenait le point de départ d’une exposition ? C’est ainsi que les deux artistes et curatrices Xheneta Imeri et Alexandra Sheherazade Salem ont conçu Les pierres se souviennent du feu, une exposition accueillie par l’espace Forde à Genève. Mais plutôt que de s’en tenir à une commémoration culturelle ou folklorique, elles ont choisi d’élargir la symbolique du Norouz — cette idée de renaissance, de cycle qui recommence, de lumière revenue — à des territoires bien plus vastes et plus intimes à la fois : la mémoire, la transmission, les cycles du vivant, et tout ce qui circule entre le visible et l’invisible. Le titre lui-même dit quelque chose d’essentiel : les pierres gardent la chaleur longtemps après que le feu s’est éteint. La trace persiste. C’est de cela qu’il s’agit.
La démarche curatoriale mérite qu’on s’y attarde, parce qu’elle est aussi révélatrice d’une certaine façon de faire de l’art aujourd’hui. Xheneta Imeri et Alexandra Sheherazade Salem n’ont pas constitué leur sélection d’artistes à partir d’un appel à projets ou d’une logique institutionnelle froide. Les artistes invités sont des connaissances issues d’études communes, de rencontres de parcours, de compagnonnages discrets — pour la plupart basés en Suisse. Ce choix de la proximité n’est pas un repli sur soi : c’est une manière d’assurer la cohérence du dialogue, de réunir des pratiques dont on connaît la profondeur et avec lesquelles une véritable conversation est possible. Et cette conversation a été féconde : beaucoup des artistes ont souhaité produire des pièces entièrement nouvelles pour l’occasion, ce qui donne à l’exposition une fraîcheur et une tension particulières. On n’y accroche pas des œuvres déjà existantes — on y fait naître quelque chose, spécifiquement pour ce lieu, ce moment, ce propos.
Ce qui traverse l’ensemble, malgré la diversité des médiums et des trajectoires, c’est une attention commune au fragment et à ce qui résiste. Le deuil, le déplacement, l’identité en mouvement, les gestes de soin et de reconstruction — autant de fils qui relient les œuvres sans les uniformiser. Certaines pièces résonnent aussi, de manière plus souterraine, avec des réalités contemporaines douloureuses : la destruction du patrimoine, les exils, les guerres. Les curatrices ne posent pas ces thèmes comme des axes directs — elles laissent les œuvres parler, et les échos viennent d’eux-mêmes.

ZahraHakim, De la fleur de citronnier renaît une fleur de citronnier. Installation. 2026. Miroirs, plantes, scotch.
Zahra Hakim intervient sur les fenêtres mêmes de l’espace d’exposition avec des rubans adhésifs qui rappellent les protections de vitres en temps de guerre — ce geste d’urgence, banal et poignant à la fois, que l’on fait quand on craint que le souffle d’une explosion ne brise tout. Mais ici, ces rubans sont retravaillés dans une palette colorée, presque enfantine, transformant la trace de la peur en quelque chose de doux et de vivant. Née en Irak, ayant vécu en Iran avant de s’installer à Genève, Zahra Hakim incarne dans ce geste minimal toute l’idée du trajet — ces vies construites dans plusieurs lieux, plusieurs langues, plusieurs versions de soi-même.
Varun Kumar (image en haut de page) part de la marche et de l’observation pour collecter des éléments trouvés dans des zones perturbées — là où des arbres ont été abattus, où le sol est jonché de plastiques, de débris naturels et industriels mêlés. Il réunit ces fragments disparates en compositions soigneusement agencées, comme un geste de reconstruction silencieuse : ce qui était abandonné, épars, sans valeur apparente, trouve soudain une cohérence, une manière d’« être ensemble ». Il y a dans cette démarche quelque chose de profondément politique et de profondément tendre à la fois.
Sima Nacimi s’aventure hors de sa pratique picturale habituelle pour se tourner vers la céramique. Elle a modelé une trentaine de petites figures qu’elle appelle des « bébés » — formes fragiles et étranges, nées d’un contexte émotionnel marqué par le deuil et l’angoisse. La céramique, avec sa matière malléable puis durcie par le feu, devient ici un médium de transformation : ce qui était douloureux prend forme, devient tangible, et dans ce passage quelque chose se libère. La création comme traversée du deuil, comme régénération.
Azadbek Bekchanov, originaire d’Ouzbékistan et installé en Roumanie, a choisi de ne jamais dessiner sur une page blanche. Il travaille sur des pages déjà imprimées, habitées par des textes et des histoires qui lui sont à la fois proches et étrangers — une langue qu’il ne maîtrise pas complètement, une culture qu’il observe depuis une certaine distance. Sur ces pages, il ajoute des couches de symboles, de couleurs, de formes assemblées de manière intuitive. Le résultat est un dialogue visuel avec ce qui préexiste, une façon de s’inscrire dans une histoire sans prétendre en être le centre.
Marta Magnetti propose une pièce sonore qui occupe et transforme l’espace. Elle est partie d’une berceuse que lui a transmise sa mère — un chant qui était à l’origine un chant collectif pour accompagner les morts en montagne, devenu au fil du temps une chanson du soir pour les enfants. Marta Magnetti en a retiré les paroles pour ne garder que la mélodie, nue et flottante, quelque part entre le funèbre et le tendre. En s’extrayant du langage, elle touche à quelque chose d’universel dans la transmission : ce qui passe de corps en corps, de génération en génération, sans forcément pouvoir se dire.
Houria Mosbah, basée à Alger, signe une vidéo puisant dans ses archives familiales. Le décès de son père y est le point de basculement : d’un côté, une rupture avec la famille paternelle ; de l’autre, un lien retrouvé et renforcé avec la famille maternelle. L’événement du deuil redistribue les appartenances, redessine les contours de l’identité. La vidéo suit ce mouvement intérieur avec une délicatesse qui touche juste.
Les pierres se souviennent du feu témoigne d’une scène genevoise jeune, diverse et vivante. Et il n’est pas anodin que ce soit deux femmes qui en aient tracé les contours : la féminisation progressive du commissariat d’exposition apporte avec elle une sensibilité curatoriale qui privilégie l’écoute, la relation, l’affect — autant de qualités qui irriguent ici la salle, et font de cette exposition bien plus qu’une somme d’œuvres juxtaposées.
Jacques Magnol
Les pierres se souviennent du feu
curation par Alexandra Sheherazade Salem et Xheneta Imeri
Forde
Rue de la Coulouvrenière 11, 2e étage,
Genève.
Ouvert le vendredi 16-18h, samedi 15-18h, dimanche 14-16h, et sur rendez-vous



