L’exposition « Observatoires » de John Armleder est la sixième carte blanche confiée par Marc-Olivier Walher directeur du MAH à un artiste. Au choix des œuvres, leur agencement, la création de cimaises faisant cabinets s’ajoute une réflexion engagée. En ces temps d’incertitudes, de fausses vérités, de sombres histoires qui pourraient se répéter Armleder invite à regarder le passé à s’en souvenir pour l’avenir.
Alors que le département de l’instruction publique, dirigé par la PLR Anne Hiltpold, veut supprimer l’enseignement de l’histoire de l’art au collège, Armleder offre un accrochage diachronique et thématique des abstraits aux genres mineurs tout à fait réjouissant et nourri de cette discipline.
Il assemble sans hiérarchies art, objets d’art et usuels, grands noms et petits maitres, bouchons historiés ou objets de vitrines. Fleurs, instruments de musique, animaux sont groupés en sections et ces associations libres laissent aux regardeurs et regardeuses le choix des liens et des interprétations.

Installation composée d’un ensemble globes d’horloges de la collection du MAH, 19e et 20e siècles. John M Armleder, Transparent, 2025.
Ce jeu d’appariement préside aussi aux « fournitures-sculptures » qui ponctuent tout le parcours. Constatant que les peintures – même les plus radicales, même celles peintes dans un élan utopique – finissent souvent au-dessus des canapés ou des cheminées, Armleder associe les siennes à du mobilier mais aussi à des guitares ou d’autres objets. Il bouleverse ainsi les catégories.
En ce sens, l’exposition au Centre culturel Suisse à Paris en 2008, déléguée à Jacques Garcia posait les mêmes questions, heureusement sans réponse définitive, de la place de l’artiste, du sens de l’art et de ses rapports avec l’ornement et le décor.
Le titre « Observatoires » invite à observer et ancre le projet dans un territoire. En effet, un observatoire qui avait entre autres pour but de déterminer l’heure exacte pour l’horlogerie genevoise, avait été construit sur le site en 1772. Des documents qui en attestent sont présentés dans deux vitrines à l’étage auquel on accède depuis la salle des armures via un échafaudage. Ce dispositif permet non pas de regarder de haut mais de prendre de la hauteur par l’histoire. L’échafaudage souvent utilisé par Armleder préfigure aussi des travaux attendus.
Armleder a puisé dans les réserves pour créer non pas quelque chose de fondamentalement nouveau, il a dit à maintes reprises qu’il croyait peu en l’invention, mais qui renouvelle notre regard sur la collection, sur l’art et le monde. En l’occurrence le classement thématique s’apparente à une tentative de mettre un peu d’ordre mais sans geste ni visée autoritaire. Il y a du jeu et ce dans tous les sens du terme dans cette organisation qui laisse tout loisir, j’insiste, d’interpréter.
Mon interprétation de l’exposition est tournée vers l’avenir, non sans inquiétude. Si elle s’ouvre sur une boule à facette c’est me semble-t-il plus pour parler de fragmentation et de diffractions que de fête.
Les animaux empaillés empruntés au Muséum qui alternent avec des sculptures animalières s’alignent en procession solennelle sur un long socle étroit. En ces temps d’extinction de masse ils questionnent d’autant notre rapport à la nature qu’ils sont accompagnés de bols, provenant tous de la cargaison d’une épave phénicienne, alignés sur un Wall painting à motif de poulpe.
Aux œuvres, pour la plupart jamais montrées s’ajoute en creux, ce qu’il occulte, donnant à réfléchir. Pacifiste, objecteur de conscience, ce qui lui valut sept mois à la prison Saint Antoine, il vide la salle des armures, pose un film miroir percé de trous pour satisfaire les plus curieux sur les vitrines et drape l’ensemble des murs d’un plissé argenté. Il accroche là des cadres vides qui se remplissent du reflet des visiteurs et visiteuses qui s’en approchent. En ces temps où la guerre est omniprésente, Armleder transforme cette salle d’armes en salon des glaces, des miroitements et des reflets, du scintillement et du flou, voire de l’aveuglement, manière de nous inviter à nous regarder dans la glace, à faire face et ne pas être piégés comme des alouettes.
Le vide de la salle des armures, clin d’œil à Klein, se retrouve dans des globes en verre pour horloges qui ne protègent là qu’un air de Genève. Posés sur un socle, ils forment une sculpture transparente, provisoire et in situ dans une salle accueillant des vitraux qu’une idéologie iconoclaste a séparé de l’architecture qu’ils décoraient jadis.
« Observatoires » commence par une salle des abstraits, grandes peintures dont les « fournitures sculptures » actent le devenir décoratif en dehors de toute préoccupations ayant présidé à leur création. Elle se ferme par une salle des débris. Des caisses de fragments de sculptures, un vase reconstitué, une statuette décapitée sont posés sur de grandes tables. Le musée conserve tout et sacralise l’ordinaire.
Au sol, Armleder crée « Rien n’est perdu », installation faite des déchets du montage de l’exposition et posant de fait la question actuellement discutée dans les institutions du cout écologique des expositions et de la nécessité du recyclage. Au moins l’exposition « Observatoires » est-elle totalement locale puisque tout provient de réserves dispersées dans la ville.
Je vois dans cette composition de matériaux bruts et blancs une connivence avec l’installation « Fin de siècle » (1990-1994) de General Idea, inspirée par « la mer glace » ou « le naufrage de Friedrich ». Dans la peinture, seule la poupe du HMS Griper, parti en expédition dans l’Arctique émerge d’un amas de glace. Dans l’installation, trois bébés phoques en peluche sont perdus au milieu de plaques de polystyrène. Cette allégorie de la crise du sida dénonçait aussi une dérive, l’indifférence sociale, la vulnérabilité face à la maladie et la crise climatique.
Le naufrage phénicien, la potentielle évocation de Friedrich et de General Idea par « Rien n’est perdu » n’annoncent rien de bon. La proximité de la salle des abstraits avec celle des débris renvoie pour moi à de sombres épisodes. L’aventure de l’abstraction et celle des avant-gardes sont en effet concomitantes des deux périodes les plus sombres du XXe siècle et notre époque n’est pas à l’abri des chaos.
Claude-Hubert Tatot
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Carte blanche à John Armleder – Tout montrer, sans hiérarchie





