Sept artistes, au début de leur trentaine, étaient nominé-e-s pour le Prix Mobilière 2026 : Monika Emmanuelle Kazi, Lorenza Longhi, Anita Muçolli, Yoan Mudry, Gaia Vincensini, Ilaria Vinci, Cassidy Toner et c’est cette dernière qui l’a décroché lors de la présentation des installations à artgenève.
Née en 1992 aux États-Unis et aujourd’hui basée à Bâle, Cassidy Toner développe une pratique qui prend pour cible les mécanismes de la réussite et de l’échec, leurs récits dominants, leurs promesses et leurs humiliations. Son travail observe avec une lucidité mordante la manière dont ces notions structurent nos vies, nos aspirations et, plus largement, les systèmes de valeur — dans le monde de l’art comme ailleurs. Loin de toute posture héroïque, Toner revendique au contraire une position fragile, ambiguë, volontiers maladroite, où l’aveu d’insécurité devient une stratégie critique.
Ses céramiques occupent une place centrale dans cette démarche. Présentées comme de petits personnages ou des objets anthropomorphes, elles ressemblent à des figurines légèrement agrandies, lisses, colorées, délicieusement kitsch. Billets de banque épuisés, clés abattues, diplômes d’école d’art déprimés, animaux aux grands yeux implorants : tout semble fatigué, à bout de souffle. Ces sculptures, souvent réalisées en série, convoquent l’esthétique du bibelot, du souvenir de boutique ou du dessin animé, mais détournent ces codes pour exposer un système à bout de nerfs. La céramique, matériau historiquement associé autant à l’art décoratif qu’à la sculpture savante, devient chez Toner un médium idéal pour incarner cette tension entre valeur symbolique, artisanat et production quasi industrielle.
À travers l’humour, le mauvais goût assumé et une forme de slapstick visuel, Toner interroge les structures qui soutiennent — ou écrasent — les artistes : les institutions, les financements, les prix, les attentes de carrière. Elle ne les attaque pas frontalement ; elle les met en scène avec une honnêteté déconcertante, allant jusqu’à intégrer les signes de ses propres soutiens économiques dans ses œuvres. Cette ambiguïté nourrit un trouble fécond : où s’arrête la critique, où commence l’adhésion ? Qu’est-ce qui distingue un mécénat « acceptable » d’un placement de produit trop visible ?
Formée à l’illustration avant de se tourner vers les arts visuels, Toner revendique des œuvres immédiatement lisibles, qu’elle décrit volontiers comme des « New Yorker cartoons pour illettrés ». Mais derrière leur accessibilité apparente se cache une réflexion aiguë sur le travail, le jugement moral, la productivité et le temps. Ses céramiques, brillantes et vulnérables à la fois, semblent attendre un punchline qui n’arrive jamais. Elles installent le spectateur dans cet entre-deux inconfortable où le rire se fige, révélant la violence douce des normes contemporaines.
Jacques Magnol



