2026, quelque chose est déjà en train de changer

artgenève 2025. Le public reste attaché aux événements culturels, souvent autant pour le plaisir de se retrouver que pour l’art en lui même. Photo Jacques Magnol.

À lire les prédictions curatoriales et les analyses du marché de l’art (UBS et autres) publiées ces derniers mois, une impression domine : quelque chose est déjà en train de changer, mais sans slogan, sans manifeste, sans rupture spectaculaire. Ni révolution esthétique, ni effondrement du système. Plutôt un déplacement diffus des attitudes, des rythmes, des attentes — dans l’art comme ailleurs.

Le Musée d’art et d’histoire (MAH) de Genève propose des séances de yoga, pilates et méditation dans ses espaces, alliant bien-être et culture. Photo : Courtoisie MAH.

Du côté des artistes et des institutions, le mot qui revient le plus souvent est sans doute ralentir. Après des années de surproduction, de visibilité forcée et d’injonction à la nouveauté, l’art semble vouloir reprendre prise avec le temps long : processus étirés, expositions moins tonitruantes, attention accrue aux gestes, aux matériaux, aux relations. Les musées se rêvent davantage en lieux de soin, de refuge ou de conversation qu’en machines à événements. Rien de spectaculaire là-dedans, mais une réorientation sensible.

Ce mouvement trouve un écho inattendu — et révélateur — dans les constats dressés par le dernier rapport UBS sur le marché de l’art. Là aussi, il est moins question de croissance que de fatigue, moins d’expansion que de réajustement. Le modèle de la galerie classique, avec ses espaces permanents, ses calendriers saturés de foires et d’expositions, montre des signes d’usure. Certaines fermetures ont fait l’effet de secousses, mais elles semblent relever moins d’un effondrement que d’un retrait lucide : le refus de continuer à courir dans une roue devenue trop exigeante.

Ce n’est pas un hasard si, parallèlement, d’autres formats gagnent en importance. Les pop-ups, les espaces temporaires, les projets nomades apparaissent comme des réponses pragmatiques à un environnement incertain. Moins de charges fixes, plus de souplesse, une capacité à suivre l’énergie du moment plutôt qu’à la devancer. Cette mobilité correspond aussi à une nouvelle génération de collectionneurs, issue du transfert progressif de richesse des baby-boomers vers des héritiers souvent plus jeunes, plus féminins, moins attachés à des fidélités exclusives. Le rapport à l’art devient plus fragmenté, plus intuitif, parfois plus narratif que patrimonial.

Cette diversification économique — des goûts, des lieux, des canaux de vente — dialogue étrangement bien avec les tendances observées du côté de la création. Là aussi, les hiérarchies se brouillent. Le retour marqué au fait main, aux pratiques dites artisanales, à la matérialité, ne relève pas d’un goût rétro mais d’un besoin de réancrage. Céramique, textile, fibre, gestes répétitifs ou lents : ces pratiques incarnent une autre relation au temps, au corps, à la production. Elles déplacent aussi les récits dominants de l’histoire de l’art, longtemps centrés sur la vitesse, l’innovation et la dématérialisation.

Fin 2025, la Fondation Beyeler proposait une expérience pleinement immersive avec les emblématiques Infinity Mirror Rooms et les sculptures de Yayoi Kusama. Photo: Courtoisie Fondation Beyeler.

Il serait pourtant réducteur de ne voir dans ce moment qu’un repli vers la lenteur. Les expositions immersives et spectaculaires restent omniprésentes, tout comme les dispositifs participatifs qui invitent le visiteur à entrer physiquement, émotionnellement, parfois activement dans l’œuvre. Mais là encore, quelque chose se déplace. L’immersion n’est plus seulement conçue comme un effet de sidération ou un outil de séduction massive ; elle devient un moyen de créer de l’attention, de la présence, voire de la responsabilité. Faire participer le visiteur n’est plus uniquement une stratégie d’engagement, mais une manière de l’impliquer dans des récits instables, ouverts, parfois inconfortables. Entre spectacle et retrait, l’art contemporain semble moins trancher qu’apprendre à composer avec ces deux pôles.

Dans ce contexte, l’intelligence artificielle n’est plus le sujet brûlant qu’elle a pu être. Elle est là, partout, mais abordée avec plus de distance. L’enthousiasme naïf a laissé place à des usages situés, parfois contraints, souvent mis en tension avec la matière, l’archive, le geste humain. La question n’est plus de savoir si l’IA est utilisée, mais dans quel cadre, avec quelles limites, et à quelles fins. Ce déplacement du débat reflète une inquiétude plus large : celle de la confiance accordée aux images, aux récits, aux plateformes. Voir ne suffit plus ; il faut éprouver, contextualiser, douter.

A Genève, en décembre 2025, l’artiste Mathieu Mercier assumait le rôle de curateur de l’exposition à la galerie lange+pulte, puis, en janvier 2026, c’était au tour de  l’artiste-curateur Matthias Sohr de créer l’exposition Access All Areas pour la galerie Xippas. Photo : Jacques Magnol.

Un autre phénomène mérite attention : les artistes deviennent de plus en plus souvent curateurs. À Genève comme ailleurs, cette porosité des rôles s’affirme. L’artiste ne se contente plus de produire une œuvre ; il conçoit des expositions, assemble des constellations, orchestre des dialogues. Ce glissement n’est pas anodin. Il traduit une volonté de reprendre la main sur les récits, mais aussi une adaptation à un monde de l’art plus fragmenté, où la valeur se construit autant par le contexte que par l’objet.

Là encore, le parallèle avec l’économie est frappant. Face à l’incertitude, les galeries s’allient, mutualisent leurs ressources, inventent des structures hybrides entre conseil, vente privée et exposition. Le mot d’ordre implicite semble être : ne plus rester seul. Collaboration artistique et coopération commerciale avancent ainsi, sinon main dans la main, du moins dans des directions étonnamment convergentes.

L’environnement, enfin, traverse ces évolutions comme une basse continue. Plus qu’un thème, il devient un cadre de pensée : réemploi des matériaux, sobriété des formats, attention aux écosystèmes humains et non humains. Là aussi, on observe moins de déclarations flamboyantes que de micro-décisions concrètes, inscrites dans les pratiques quotidiennes.

Ce qui se dessine à l’horizon 2026 n’est donc pas un nouveau paradigme clairement formulé, mais une mutation silencieuse. Un monde de l’art — et, discrètement, un monde plus large — qui semble avoir intégré l’idée que l’avenir n’est plus entièrement planifiable. Moins de proclamations, plus d’ajustements. Moins de certitudes, plus de tactiques.

Ce n’est peut-être pas le récit le plus spectaculaire. Mais c’est sans doute le plus juste : celui d’un écosystème qui, conscient de ses fragilités, choisit non pas de briller davantage, mais de tenir, autrement.

Jacques Magnol

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