Vingt-cinq ans séparent les deux enquêtes. Un quart de siècle suffit-il à transformer en profondeur le rapport d’un pays à l’art ? À lire les résultats comparés de 2000 et 2026, la réponse est clairement oui. Non pas que les Français soient passés d’un désintérêt massif à une ferveur soudaine — l’art était déjà perçu comme « nécessaire » en 2000 — mais la nature même de ce lien s’est déplacée, élargie, intensifiée.
En 2000, les Français affirmaient déjà majoritairement que l’art était essentiel et qu’il fallait l’enseigner dès l’école primaire. L’art relevait d’un bien commun, presque d’un principe moral. Mais il restait associé au patrimoine, au « beau », à la peinture, et demeurait fortement corrélé au niveau de diplôme et de revenu. Les catégories les plus favorisées fréquentaient davantage les expositions, lisaient plus volontiers la presse spécialisée et citaient prioritairement les grands maîtres anciens. L’art contemporain, lui, suscitait méfiance et incompréhension : à peine 14 % le plaçaient en tête de leurs préférences, et les œuvres abstraites testées dans le sondage étaient massivement rejetées.
En 2026, le paysage a changé d’échelle. Le chiffre le plus spectaculaire tient en un renversement : 25 % des Français déclarent désormais préférer l’art contemporain, contre 23 % pour l’art ancien. Surtout, 64 % affirment apprécier l’art d’aujourd’hui. Certes, 62 % reconnaissent ne pas vraiment le comprendre — mais l’incompréhension n’est plus synonyme de rejet. Là où l’abstraction provoquait hier un « c’est n’importe quoi », elle suscite aujourd’hui curiosité, voire adhésion. Des figures comme Banksy deviennent les artistes vivants les plus cités, signe qu’un art urbain, accessible et médiatisé a modifié la perception du contemporain.
Cette évolution ne tient pas seulement aux goûts. Elle traduit une transformation plus profonde : l’art n’est plus seulement affaire de patrimoine ou d’esthétique, il devient expérience vécue. En 2000, le rôle de l’artiste était d’abord de « créer du beau ». En 2026, les Français attendent prioritairement d’une œuvre qu’elle leur procure des émotions positives. Mieux : 68 % lui attribuent des vertus thérapeutiques. L’art glisse ainsi du registre culturel vers celui du bien-être, voire du soin. Il ne s’agit plus seulement d’admirer, mais de ressentir, de se réparer, de se relier.
Les pratiques elles-mêmes témoignent de ce basculement. La fréquentation des expositions progresse légèrement, celle des monuments et des concerts augmente nettement, mais c’est surtout la pratique amateur qui explose : 62 % des Français déclarent aujourd’hui pratiquer un art visuel, contre 45 % en 2000. La photographie, en tête des médiums préférés, devance désormais la peinture. À l’ère des smartphones et des flux d’images, le visuel s’est démocratisé, intégré au quotidien. Les moins de 25 ans, que l’on disait détournés des musées, sont devenus leurs visiteurs les plus assidus.
Le numérique joue un rôle ambivalent. Les réseaux sociaux initient — 28 % des étudiants disent y avoir découvert l’art — mais l’expérience décisive reste physique : 42 % des « coups de cœur » artistiques se produisent au musée, contre 8 % en ligne. La médiatisation n’a donc pas remplacé la rencontre avec l’œuvre ; elle en constitue plutôt le seuil.
Autre mutation notable : la matérialité de l’art demeure centrale. En 2026, près d’un tiers des Français possèdent une œuvre originale, souvent achetée et non héritée. Les artothèques, qui permettent d’emprunter des œuvres comme des livres, connaissent un regain d’intérêt, et l’on peut accrocher chez soi une estampe de Pierre Soulages pour un abonnement annuel modeste. L’art sort des musées, s’installe dans les logements, les gares, l’espace public. Il s’inscrit dans les trajets quotidiens autant que dans les cimaises institutionnelles.
Reste la question politique. En 2000, malgré une forte proportion de non-réponses, la gauche apparaissait comme la mieux placée pour mener une politique culturelle, portée par l’héritage de Jack Lang et des années François Mitterrand. En 2026, le paysage partisan se brouille : plus d’un quart des Français ne font confiance à aucun parti en matière culturelle. Le consensus symbolique s’est érodé, alors même que 59 % estiment que les politiques publiques ne soutiennent pas suffisamment les artistes.
Ainsi, entre 2000 et 2026, il ne s’est pas simplement produit une hausse de fréquentation ou un rajeunissement des publics. C’est un changement de paradigme. L’art est passé du statut de valeur patrimoniale, socialement marquée et esthétiquement classique, à celui d’expérience diffuse, émotionnelle, contemporaine, intégrée au quotidien. Il est moins sacralisé, moins intimidant, mais plus présent. Moins partisan, mais plus revendiqué comme droit culturel.
Autrement dit : les Français n’aiment pas seulement davantage l’art qu’hier. Ils ne l’aiment plus de la même manière.
Les Français et l’art : une relation intime, inquiète et plus vivante qu’on ne le croit

