Le nouveau Mamco devra plaire ou disparaître

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Le Musée d’art moderne et contemporain de Genève est à la recherche de sa nouvelle direction. La date limite d’envoi des candidatures était fixée au 16 octobre 2014, les communicants promettaient l’annonce du résultat des courses pour le début du mois d’avril, mais à cette fin avril le silence est toujours de mise et le milieu culturel s’inquiète. Le manque de notoriété internationale du Mamco aurait-il découragé les candidats de valeur ?

Contacté, M. Philippe Bertherat, Président du Conseil de fondation de la Fondamco, Président de la Fondation Mamco, n’a pas donné suite. Le site web de l’établissement ne fait aucune mention du sujet.

Un musée doit gagner les cœurs

L’opacité du processus de sélection surprend quand le principal responsable du processus ne répond pas aux demandes. Les citoyens ont le droit de savoir comment les directions des institutions subventionnées sont sélectionnées. En Europe, aux Etats-Unis, la mise au concours d’une direction de musée suscite des débats passionnés, des polémiques parfois violentes, et l’atmosphère varie du vaudeville à la tragédie. La récente nomination d’une directrice de la Tate à la direction de la Fondation Gubelkian a fait les grands titres des médias portugais et britanniques, de même quand le comité du MOCA de Los Angeles a décidé d’orienter son musée vers une programmation ouverte aux arts contemporains, notamment les arts dits populaires, en nommant Jeffrey Deitch au détriment du conservateur de la vieille école Paul Schimmel (passé depuis au privé), les échanges ont duré plusieurs années et suscité des controverses sur le plan national.

La nomination d’une nouvelle direction offre l’occasion d’une redéfinition des objectifs. Ainsi, à la Tate de Londres, la question du renouvellement, et donc de la mission, se pose aussi cruellement que brutalement. Jonathan Jones, le critique d’art du quotidien The Guardian, assure que le musée doit gagner les faveurs de son public ou disparaître : « Tate Britain doit nommer quelqu’un qui soit animé d’un réel intérêt pour la façon dont un musée peut gagner les cœurs. Il doit faire en sorte de séduire, émerveiller, mystifier. L’art britannique est riche de merveilles, et franchement, ce musée doit partager ce sentiment et y croire sincèrement ou alors se débarrasser de sa collection et fermer. »

Pourquoi débattre dans un pays si heureux ?

A Genève, c’est probablement un effet collatéral de la situation dans le pays « le plus heureux du monde », le débat est inexistant, pas de tribune d’opinion dans les médias, et l’information est verrouillée. Tout au plus, Sami Kanaan, le magistrat très apprécié comme ministre de la culture, peut indiquer que le directeur partant à la retraite exerce avec une certaine légitimité, en sa qualité de premier employé en 1994 à la direction de l’établissement, un droit de regard sur la nomination de son successeur. Personne dans le milieu culturel local ne partage cet avis. Les forces à l’oeuvre sur la scène de l’art contemporain sont-elles si puissantes que le politique en est réduit à les accompagner ?

Notre société a besoin de la confrontation des projets et de celle des idées, particulièrement dans la culture. Plus une procédure de nomination est opacifiée, plus elle risque de s’attirer les critiques et les soupçons de connivence avec le marché. A propos d’une nomination à la tête d’une institution française, le magazine Les Inrocks relevait : « L’impossibilité de connaître les projets, et le nom même de quelques candidats restés secrets, semble une incongruité démocratique. Les responsables du processus de nomination doivent « justifier leur choix, ne serait-ce que par respect pour les candidats évincés. »

Pour exemple, en 2015, le gouvernement italien a mis au concours la direction de ses vingt musées les plus importants et a lancé une campagne internationale de recrutement via les médias internationaux. Il s’est donné simplement trois mois pour rechercher et appointer les directeurs ou directrices. Profils recherchés, missions attribuées, cahiers des charges, etc., l’information en ligne est un exemple d’ouverture. L’annonce exigeait trois qualités principales : connaissance très approfondie de histoire de l’art, expérience en management et un intérêt marqué dans l’amélioration de l’expérience offerte aux visiteurs. « C’est un grand pas en avant à effectuer, a déclaré Dario Franceschini, le ministre de la culture en Italie, au New York Times, les musées italiens devraient être plus dynamiques. Ils devraient ouvrir plus de librairies, plus de restaurants. Ils devraient être plus attractifs et plus multimedia. »

Le musée doit-il se mettre au service du marché ?

Le système de l’art contemporain souffre de la spéculation, ses produits sont le nouvel eldorado si l’on en croît les déclarations de Laurence D. Fink, le plus important gestionnaire mondial d’actifs, lors d’une conférence organisée le 21 avril par le Crédit Suisse à Singapour : « L’or a perdu son prestige et il existe d’autres mécanismes dans lesquels investir pour résister à l’inflation. Les deux plus grandes réserves de valeur internationales sont aujourd’hui l’art contemporain, je ne blague pas, et les appartements de luxe à Manhattan, Vancouver et Londres. »
Dans ce système, le directeur de musée joue pour quelque temps encore un rôle dans le circuit de la spéculation ainsi résumé dans Le Figaro :

 « Des acheteurs disposant de gros moyens financiers, des œuvres à profusion et l’imprimatur d’institutions muséales qui garantissent la valeur culturelle des œuvres en les exposant au public. Ces cercles fermés cherchent à créer à découvrir de nouveaux artistes et à les promouvoir très rapidement pour créer de la valeur. Qui ne fait pas partie de ce cercle clos n’a pas voix au chapitre. Qui ne partage pas leurs choix est aussitôt considéré comme incompétent ou réactionnaire. »

A ce danger s’ajoute celui de la volonté croissante des pouvoirs publics des différents pays d’Europe de diminuer les budgets alloués aux institutions culturelles. Les musées deviennent alors un enjeu politique et économique, ils sont une catégorie de l’industrie culturelle qu’il convient de soumettre aux lois de l’offre et de la demande, et de la rentabilité, ce qui conduit à les structurer comme des entreprises qui doivent gagner des marchés et des clients.
Les divers colloques et conférences professionnelles ressemblent désormais aux assemblées des grandes entreprises, ainsi, lors d’un débat au Palazzo Grassi en mars dernier, Guy Cogeval, directeur du Musée d’Orsay, se vantait d’atteindre un taux d’autofinancement de 75% grâce à l’apport du secteur privé-entreprises et la location des œuvres de l’institution de par le monde ; Alain Seban, directeur du Centre Pompidou, s’est réjoui d’avoir augmenté la fréquentation du Centre de 100% en cinq ans et a déclaré que « dans le scénario actuel de transformation continuelle, nous avons autre chose à faire que de nous occuper d’expositions temporaires. »

De grandes expositions tapageuses – Monet au Grand palais, Van Gogh à Amsterdam, Björk au MoMA, etc. – accessibles sur réservation des mois à l’avance, des files d’attente de plusieurs heures, « est-ce cela le genre de musée que l’on veut ? » demandait Roger-Marcel Mayou, directeur du Musée de la Croix-Rouge, lors d’une conférence à MuseumNext, à Genève à la mi-avril. A l’opposé, considérant un musée d’art contemporain genevois peu fréquenté et trop souvent qualifié d’austère, approprions-nous la question du directeur du Musée de la Croix-Rouge, « est-ce cela le genre de musée que l’on veut ?»

Comment le musée peut-il rester fidèle à sa mission sociale éducative face à la tentation du marché sans un contrôle attentif de la part du politique ? Quelle est la fonction de l’art aujourd’hui, quelle mission est fixée à l’institution, d’importantes questions éthiques se posent. Les réponses et les responsabilités sont hautement politiques.

Contacté le 23 avril, M. Philippe Bertherat, Président du Conseil de fondation de la Fondamco,
Président de la Fondation Mamco, n’a pas donné suite.

Mises à jour
28 avril : Lors de la séance ordinaire du Conseil municipal de ce 28 avril, l’élu du MCG, Daniel Sormanni s’inquiète « de l’opacité du processus de nomination à la direction du Mamco ».
En l’absence de M. Kanaan (arrivé quelques minutes plus tard) le conseiller municipal demande à connaître la définition de la vision politique concernant la mission du musée d’art contemporain et indique que (lors du processus de sélection) « d’excellents candidats ont été écartés sans ménagement. » M. Sormanni s’enquiert également de l’avenir que le magistrat réserve au Mamco et au Centre d’art contemporain. L’activité des deux entités fait débat car en partie doublon, les deux exerçant une activité de centre d’art et l’un des deux y ajoutant celle de (micro)-musée.

27 avril. Les leçons que Le MoMA pourrait donner à la forteresse genevoise du BAC.

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Glen Lowry. Capture site The ArtNewspaper

Le MoMA n’a pas été créé pour devenir un club assure son directeur Glen Lowry qui défend des expositions qui s’engagent en faveur de la culture populaire et prend des risques. Voir sur le site de The Art Newspaper.
An active and serious concern with the practical, commercial and popular arts, as well as with so-called ‘fine’ art”. Hence the museum’s multi-disciplinary character and longstanding engagement with high and popular culture.”

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Publié dans politique culturelle