Sweet &Tender Collaborations

Sweet &Tender Collaborations. Simona Ferrar, Violetta Perra, Lucie Eidenbenz, Louis Sé,  Adina Secretan, Olivia Csiky Trnka.

A1. Quelles sont vos attentes concernant une rencontre entre les acteurs et actrices des arts de la scène et Sami Kanaan, magistrat en charge de la culture en Ville de Genève?

Une formulation et une prise en considération claire des besoins des artistes et compagnies déjà établis autant que de ceux des artistes et compagnies émergents, quel que soit leur âge ou leur origine. Des propositions pour remédier à ces besoins ainsi qu’une véritable mise en œuvre de ces propositions.

Une prise de conscience claire concernant la présence d’une scène théâtrale performative émergente. Nous sommes nombreux et nous appartenons à l’identité de Genève en tant que lieu culturel. Nous faisons Genève autant que les banques.

Une scène expérimentale est souvent un domaine nébuleux entre lieux alternatifs et personnes plus ou moins reconnues. Mais ce mélange permet une vivacité dans le travail et la création qu’il faut aider et maintenir, coûte que coûte. Ces espaces d’échanges, d’interaction, de réflexion sont extrêmement importants pour nous artistes. La création peut être un travail solitaire ou collectif, mais il s’inscrit toujours dans un contexte. Son adéquation, sa pertinence aux problématiques idéologiques et esthétiques de ce contexte est intéressante. C’est l’échange et la rencontre que nous pouvons discuter, évaluer et nourrir notre travail.

Pour qu’une scène artistique théâtrale, performative et pluridisciplinaire soit vivante et permette à divers genres de s’exprimer, il faut qu’elle s’étende sur plusieurs lieux et espaces. Elle nécessite donc des moyens et de la reconnaissance pour cela. Le théâtre de l’Usine et son pendant alternatif, L’Usine Kugler, et le Galpon qui se trouve entre les deux, ne suffisent pas comme espaces de travail et surtout de pratique. L’accès aux salles de l’ADC est également insuffisant.

Ne faudrait-il pas introduire une composante plus expérimentale dans le cahier de charges de tous les théâtres genevois qui soit également une possibilité pour l’émergence de se confronter à ces lieux, ces scènes spécifiques et leur histoire importante?

A.2. Quelles sont vos 2 revendications prioritaires à faire valoir auprès de Sami Kanaan, magistrat en charge de la culture en Ville de Genève ?

Genève a besoin de lieux/initiatives de rencontre et d’échange qui ne soient pas de l’ordre de la production mais qui puissent être un terreau fertile pour une énergie créatrice. Par exemple, il n’y a aucune initiative où des travaux en cours peuvent être présentés. Aucun cadre valorisant pour des processus de création qui pourraient être partagés alors qu’ils sont encore en cours (peut-être simplement par manque de budget de production  – et ça ne devrait pas être un argument discriminatoire!!)  Le fait que les créateurs émergents aient très peu d’opportunité de visibilité dans des conditions qui ne soient pas complètement contraignantes (la fête de la musique est une opportunité mais il n’y a pas d’échange autre que ‘spectaculaire’). A ce titre, l’initiative de Foofwa d’Immobilité de créer la ‘Cooloo-cooloo’, une plateforme ponctuelle pour montrer des travaux en cours en petit comité est précieuse et devrait pouvoir trouver une continuité, voire une expansion !!

Pourquoi seules les pièces ‘finies’ existent-elles sur le marché ? Quelle est la place à l’échange artistique ? Peut-on mettre en place quelque chose qui soit de l’ordre de la mise en valeur du processus artistique et non pas seulement du produit ? Peut-on, de la sorte, resserrer le réseau artistique tellement compartimenté ???

Nous avons initié avec Sweet&Tender à Berne en 2012 un mouvement de ce type. Cette expérience a été extrêmement enrichissante et nous voudrions prolonger ce mouvement, le partager, l’élargir. Nous ne nous définissons pas comme groupe mais partageons une envie de changement. Nous ne voulons pas juste reproduire des événements de ce type (comme ça commence à se faire de plus en plus : des sortes de workshops qui n’ont pas de continuité)-mais continuer à penser de manière différente à l’activité de création et aux conditions qui permettent de se démarquer du système de production ‘bancaire’.

Toutes les interrogations qui figurent dans ce questionnaire concernent la diffusion, la programmation, le financement. La réflexion semble axée prioritairement sur la production, la rentabilité. Il serait urgent de se poser la question de l’échange artistique et du processus de création en tant que tel.

Il faudrait un soutien plus prégnant à la collaboration dépassant les frontières cantonales et nationales (collaboration avec des artistes d’autres cantons suisses et d’autres pays). De même, il est important de mettre en place véritablement des conditions systémiques concrètes pour que la transdisciplinarité ne soit pas un vain mot : ainsi les galeries qui hébergent beaucoup de performance sont des espaces de créations valables. Il est important de soutenir la métamorphose des disciplines scéniques qui s’entremêlent de plus en plus. L’interdisciplinarité devient une habitude et ce dès la formation.

Il faut réfléchir à la simplification de la mise en place, ainsi que le subventionnement d’une tournée. En effet, celle-ci est extrêmement compliquée, car elle met en jeu divers institutions, les performeurs, les calendriers etc… L’organisation est tentaculaire. Le travail nécessaire à une reprise est le plus souvent sous-estimé et sous-payé et non reconnu. Or, cela permettrait justement à un spectacle de se repenser pour se densifier. Une tournée permet de “rentabiliser” un travail de création mais aussi de faire vivre et évoluer un spectacle, lui faire toucher d’autres publics, de tester le rapport social qu’il met en jeu.

Et, « last but not least », la pression politique de droite sur l’assurance chômage rend difficile un travail de créateur constant. En effet, la suisse n’ayant pas de système d’intermittence, les artistes sont la plupart du temps soutenu « de manière grise » par le chômage. Or les diverses réformes et autres pressions réduisent cette marge de manoeuvre. S’il n’est pas cohérent de devoir utiliser l’assurance chômage pour ce genre de travail, il faut améliorer les conditions des artistes en Suisse et fonder une véritable intermittence, de manière à éviter que l’assurance chômage représente un soutien aussi indispensable pour la plupart des artistes, émergents ou pas. Cela permettrait de cesser avec ce préjugé reliant « artiste » à « chômeur ». En effet, les salaires de nos métiers ne nous permettent pas de faire des économies.

A.3. Avez-vous des questions que vous aimeriez poser au magistrat afin de mieux comprendre le fonctionnement de son département concernant les arts de la scène ?

Est-ce que les personnes de votre département ont une obligation, au moins morale, à aller voir des spectacles, expositions ou performances ? Connaissent-elles bien ce paysage et ses fonctionnements aussi bien dans les us et les coutumes du travail que dans son système financier? Par exemple, nous travaillons tous les jours sans distinction aucune. La préparation des spectacles se fait sur un long terme, le maintien de notre outil – notre corps – est à nos frais. La recherche personnelle sur un projet est souvent solitaire. Puis, une part du travail est généralement effectuée de manière bénévole car l’argent manque pour payer tous les collaborateurs. Nous n’avons évidemment pas de 13ème salaire ou de droits obligatoire à la LPP. Ce sont là d’infimes détails rébarbatifs mais qui minent le rapport au travail et conduisent de nombreuses personnes à abandonner ces métiers précaires lors d’incidents importants, de maternités pour les femmes ou d’avancée en âge.

Est-ce qu’il serait possible de connaître vos critères de sélection lors d’attribution de bourses, résidences et subventions? Ou du moins pouvoir s’adresser à une personne précise qui prend en charge la responsabilité des choix, discuter avec les commissions et recevoir un retour lors d’un refus?  Qui siège au sein de ces commissions et sur quelles bases sont-ils nominés?

A.4. Pouvez-vous lister 10 critères qui permettent le mieux de situer et valoriser votre travail (ex : nombre de créations à votre actif, d’années de travail, de dates ou de lieux de tournée, enjeux pédagogiques, de nombre d’employés de votre cie, etc.) ?

Sweet & Tender est un réseau libre et flexible d’artistes internationaux, initialement liés à la danse, même si le groupe intègre volontiers des artistes issus d’autres disciplines. Il s’est formé dans le contexte de DanceWEB, à Impulstanz, à Vienne, en 2006 dans le but de promouvoir des échanges non-hiérarchiques et d’explorer des formes de collaboration collective où la qualité du processus prime sur la nécessité de fournir un produit.

Depuis sa création, le groupe a réalisé des résidences artistiques dans différents contextes et pays, notamment en 2007 à PAF, en France, en 2008, à Porto, en 2009 à PRISMA à Oaxaca et Mexico City, en 2010 à Hamburg, et en 2012 à la Dampfzentrale, à Berne.

Ces rencontres ont chaque fois donné lieu à d’importants échanges d’outils et de connaissances, et dans la plupart des cas ont servi de germes de projets collectifs ou individuels et de nouvelles collaborations. Un partage à régulièrement été organisé avec un public plus large au cours de ces résidences, sous forme de work in progress, de présentations de pièces, de symposiums, d’entraînements ouverts à toute personne intéressée, etc.

La qualité esthétique et philosophique de chaque projet nous semble également importante, la recherche et le savoir qui y sont intégrés, la capacité à parler du réel et à le transformer.

Il y a une contradiction inhérente à l’essence même de l’art et donc de toute manifestation scénique à penser l’art comme une entreprise. C’est sans doute cela qui rend problématique son incorporation dans notre société mais c’est précisément cela qui permet à cette société de se présenter encore comme démocratique.

A.5. Lorsque vous projetez de créer un nouveau projet, savez-vous déjà où vous pourrez le présenter à Genève? A l’étranger ? Avez-vous un rapport privilégié avec une structure genevoise ? Avez-vous un interlocuteur identifié pour le type de travail que vous réalisez ?

Plusieurs espaces et contextes ont déjà manifesté leur intérêt de nous soutenir en Suisse, tels que la Dampfzentrale, à Berne, Zurich Tanzt, à Zurich, ou le festival Performa, au Tessin. Nous n’avons pas encore trouvé de collaboration possible avec un espace à Genève. Nous savons aussi, qu’il nous est difficile de réunir les conditions nécessaires en Suisse pour soutenir les résidences que nous souhaiterions mener à bien. En effet, la plupart des espaces sont en mesure de financer une « production » plutôt qu’une manifestation qui se veut avant tout être un acte de recherche, de réflexion et de partage.

Il est parfois difficile de faire déplacer des programmateurs lors d’une manifestation qui a lieu à l’autre bout de la suisse. Les programmateurs sont souvent seuls en charge d’une structure. Il est évident qu’il leur est impossible de tout voir. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de dramaturges (selon un système allemand qui a fait ses preuves) qui peuvent décharger le programmateur en allant voir des choses en le conseillant? Ce sont certes des salaires en plus mais il s’agirait aussi d’un gain de qualité. Car ils permettraient une discussion plus fournie entre les institutions et les artistes tout au long des saisons.

Un lien fort avec une Maison offrirait une certaine sécurité et permettrait un gain de temps indéniable. Ce lien correspond le plus souvent à une esthétique ou du moins à une pensée artistique semblable. Mais le fait de voyager entre différentes Maisons peut aussi ouvrir de nouvelles possibilités et rencontres. C’est important pour un processus créatif.

A.6. Quelle diffusion souhaitez-vous pour votre travail (périmètre géographique, type de lieu, type d’accueil, etc.) ?

Une diffusion libre et multiple, pas forcément confinée exclusivement à un espace scénique, même si nous souhaitons maintenir le lien avec les théâtres. De même, il est important de chercher à chaque fois le lieu le plus approprié à chaque projet. Toucher à de nouveaux espaces ouvre à de nouvelles contraintes et possibilités mais établit le plus souvent un contact avec d’autres publics, ce qui est fondamental.

A.7. Quelle est selon vous le meilleur moyen d’atteindre votre objectif de diffusion ?

La question est aussi mystérieuse que celle concernant la diffusion. Il y a là cependant l’occasion de soulever un paradoxe : nous sommes une civilisation de l’écrit, mais la fabrication des dossiers devient chronophage car elle semble être pour les instances de subventionnement ou de diffusion la seule manière de juger un projet. Or notre métier est de travailler sur un plateau, non sur un ordinateur. Il y a une confusion sur la valeur de ces dossiers. Un artiste de nos jours doit davantage être un administrateur qu’un créateur. Quelle perte de temps et d’énergie, cela ne vous semble-t-il pas ?

Diffuser un spectacle comprend le fait qu’il faut rencontrer les programmateurs, faire voir les spectacles, faire comprendre son travail, sa recherche. C’est un suivi délicat qu’une directrice ou qu’un directeur ne peut mener de front avec tous les acteurs culturels. C’est ici que la notion de dramaturge associé que nous avons soulevé précédemment permettrait aussi un dialogue plus continu et riche.

A.8. Revendiquez-vous une esthétique définie ? Quels critères ou quels termes utilisez-vous pour définir l’esthétique de votre travail ?

Il s’agit d’un travail qui cherche avant tout à soigner les conditions de recherche et de création qui intègrent des notions de libre partage de connaissances et d’outils, et qui favorisent une collaboration non-hiérarchique et collective. L’esthétique des actes créatifs qui en résultent est automatiquement définie par ces critères de travail.

Il s’agit de penser ET de faire l’acte créatif dans un contexte donné et de déployer les possibilités de ce contexte. Les rapports de création, d’inventivité et d’organisation se reflètent ensuite dans cet objet. Il s’agit de faire prendre conscience de notre monde. Nous sommes là, ici et maintenant, avec vous. Chacun d’entre nous à une esthétique spécifique et poursuit ses propres interest. Mais cette collaboration  – par rencontres ou sur un projet – nous offre toujours la possibilité de nous enrichir et de nous ressourcer. Ce dialogue est extrêmement rare, précieux et important pour nous, créateurs.

A.9. Quels engagements souhaitez-vous que les structures prennent pour soutenir et développer au mieux les arts de la scène ? (Développer un public ? assurer la diffusion du projet ? formation continue ? insertion professionnelle ? production des projets ? coproduction ? production déléguée ? autre ?)

Créer des contextes qui favorisent et financent la recherche, la transdisciplinarité, et la rencontre des artistes de différentes disciplines.

Plus de structures de soutien pour l’artiste et des systèmes de financement plus solides. Une insertion professionnelle qui permet à l’artiste de construire un parcours dans une continuité sans devoir tout recommencer à zéro (demandes de subventions, recherche de lieux de programmation, etc.) à chaque fois qu’il démarre un nouveau projet.

Il est nécessaire de développer les publics : pourquoi ne pas créer des tickets-spectacle pour les écoles, les entreprises les EMS les migrants ? Créer du dialogue avec la masse populaire au sens noble et difficile du terme. Il faut développer et permettre des circuits de diffusion plus sauvages. Attention toutefois à ne pas le lier de manière irrémédiable cet objectif avec de la médiation. Faire de la médiation est un métier à part – qui est d’ailleurs enseigné – est qui n’est pas une pratique artistique directe.

Afin de gagner du temps de travail, il serait peut-être intéressant d’uniformiser les modalités de demande entre les diverses instances et cantons. En effet chaque dossier pour chaque instance demande souvent des choses légèrement diverses et sous divers formats. Il s’agit alors toujours d’un long travail – non-rémunéré – de réécriture qui n’est pas fondamental à l’objet même de la création.

A. 10. Souhaitez-vous qu’il existe une ou plusieurs sources de financement publiques pour vos créations (situation actuelle ou une nouvelle répartition) ?

Il faudrait préciser la question et la structure de ces sources uniques ou plurielles. Par contre, je saisis l’occasion ici de parler d’une pratique qui se répand de plus en plus et que je trouve funeste. Il s’agit du Crowdfunding. Présenté comme une solution sympathique de partenariat participatif, ce principe de soutien masque en fait une déresponsabilisation des milieux politiques, culturels et financiers dans le financement de la culture. Ce n’est pas aux acteurs culturels, à la famille de ceux-ci et à leurs amis de soutenir la création artistique d’un état. Ce n’est pas aux particuliers de faire du mécénat. Car finalement, si je contribue par exemple 20 francs pour le projet d’un ami, pour lequel je paierai ensuite un billet pour voir sa pièce qui me coûte 15 frs, je l’aurai soutenu deux fois. Très bien. Mais je ne peux pas faire cela dix fois (au bas mot) par année. Et je refuse, par éthique, de demander à mes amis de me payer un maigre salaire par ce biais. Cette année, sur 9 projets, 4 sont dépendants de ce système. C’est une honte.

Sweet &Tender Collaborations. Simona Ferrar, Violetta Perra, Lucie Eidenbenz, Louis Sé,  Adina Secretan, Olivia Csiky Trnka. 27 septembre 2014.

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Publié dans Arts de la scène, Réponses des artistes et des compagnies
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