Gilles Jobin – Cie Gilles Jobin

Question de Gilles Jobin au magistrat.

Il est désormais admis à Genève que de nombreux artistes, en danse, en théâtre mais aussi en arts visuels et en musique ont acquis un statut international et un niveau artistique de premier plan ces 15 dernières années diffusant en Europe et dans le monde. Les soutiens spécifiques aux arts de la scène pour des acteurs culturels particulièrement dynamiques et évoluant dans un domaine archi-concurrentiel et demandant une activité particulièrement coûteuse et en continu années après années semblent pourtant marquer le pas. Ces compagnies genevoises, conventionnées ou non mais toutes internationales sont en plein développement – aussi du fait d’une politique d’investissement leur ayant été favorable ces dernières années – et agissent en cohérence avec la politique culturelle de la ville et de leur région. Fonctionnant à l’année et générant de l’activité économique à forte valeur ajoutée, de l’emploi qualifié et des compétences elle diffusent une image innovante de la ville de Genève dans le monde.

Pourtant ces compagnies semblent entrer en phase de stagnation du fait du gel des divers soutiens institutionnels mais aussi de la crise en Europe, la cherté du franc et du coût de la vie en Suisse qui rendent les pièces hors de prix à l’exportation. La multiplication actuelle des pièces de petits formats au sein des compagnies de danse conventionnées devrait nous alerter comme étant le signe d’un pragmatisme économique inquiétant. Si ces compagnies n’arrivent pas à tenir, pour des raisons financières, le rythme de création de pièces de groupe elles prennent le risque de perdre pied au niveau du réseau international de diffusion des pièces de taille moyenne qui est le domaine de prédilection des compagnies de danse genevoises.

La situation semble potentiellement critique pour ces petites entreprises culturelles internationale-locale à but non lucratif. Compagnies « indépendantes conventionnées », compagnies « indépendantes non conventionnées » elles ont une présence aussi bien au niveau local qu’international. Ces compagnies fonctionnent sur un terrain mouvant, archi concurrentiel, elles émergent puis se confirment, elles durent ou se réinventent, mais dans la plupart des cas elles se développent et le travail artistique s’améliore ainsi que leur importance sur la scène mondiale. Si on modifie l’équilibre précaire de ces compagnies, si on ne les accompagne pas dans leurs nécessaires ajustements historiques elles réduiront leur activité pour survivre en redimensionnant les projets de création en nombre et en temps. La réduction des moyens de création a un impact instantané, invisible et inquantifiable : le non engagement d’interprètes. En danse, une pièce tourne pendant 2 à 3 ans pour une cinquantaine de représentations. Cela représente environ 200 jours de travail pour un/e interprète. C’est donc le chômage qui au final non-subventionne des non-engagements… Donc, chaque franc “économisé” sera dépensé au double ou triple en allocation chômage et cela générera de l’inactivité pour des artistes locaux immobilisés pour des raisons techniques (financières) tout en restant parfaitement invisibles. Les voeux du conseil fédéral dans son message culturel ne pourront pas être accomplis: Comment engager des jeunes issus des formations si les compagnies peuvent à peine maintenir l’emploi de leurs collaborateurs réguliers? Comment engager des stagiaires quand il n’y pas assez d’activité?

Les Rencontres Théâtrales 2012/13 semblent avoir définitivement entériné le fait que la situation ne s’améliorerait ni significativement ni de si tôt pour les Arts de la Scène et que les grands chantiers culturels allaient accaparer l’essentiel des ressources de développements à disposition pour la culture. La “nouvelle” Comédie sera le temple du théâtre et non pas la Mecque des arts scéniques et elle sera dirigé par une personne issue du théâtre, probablement un metteur en scène. La scène de danse si muette sur le destin de la nouvelle Comédie a en point de mire le Pavillon de la danse, et tout en ayant clairement signifié que c’est un outil essentiel, le milieu sait bien que cela ne résoudra pas les problèmes de notre domaine puisque ce pavillon n’est qu’une version améliorée de la salle des Eaux Vives confiée à l’ADC. Équipement dont nous devrions bénéficier depuis longtemps déjà. Nous subissons.

Les principales institutions qui pourraient être en faveur des « arts scéniques » à Genève ont été confiée à des directions de type “théâtre conventionnel”, le problème étant que ces institutions se réservent exclusivement des moyens de production dont les compagnies de danse internationales devraient pouvoir bénéficier au vu de leurs nécessités et niveau d’excellence. Il ne suffit pas de programmer mollement et sans engagements financiers quelques spectacles de danse pour faire illusion, les institutions théâtrales genevoises ne produisent pas de danse. Notre voisine lémanique lausannoise produit un fort appel d’air de par une politique d’aménagements et de nominations ambitieuses au-delà des genres tandis qu’à Genève l’immobilisme s’installe, en attendant Godot… Un peu comme les banques, on sent ces paquebots culturels genevois politiquement “too big to fail” alors qu’il faudrait peut être oser un audacieux coup de sac. Le manque de renouvellement des mandats de direction des lieux augmente encore la sensation d’immobilisme qui plane sur cette ville où décidément rien ne bouge.

Du côté des compagnies indépendantes dont l’existence à ce niveau d’excellence et au vu de la concurrence internationale et l’étroitesse de notre territoire est un miracle, les niveaux d’évaluation sont devenus trop exigeants. On ressent même les effets de la concurrence entre les compagnies. C’est le signe que la danse est trop à l’étroit dans son cadre budgétaire, et il est temps d’aborder la question de la répartition des subventions aux arts de la scène dans leur globalité. Il devient injuste d’exiger autant de la danse et tellement moins de certains autres domaines. La danse ne peut pas s’accommoder de réajustements de ses subventions « danse-danse » et des vases communiquant « indépendants conventionnés » versus « indépendants non conventionnés ». Si les moyens manquent pour la danse cela concerne toute la culture et l’effort doit être commun pour y remédier.

Les compagnies locales-internationales présentent peu leur travail à Genève, perdant ainsi le contact avec le public local qui les voit si peu. Ces artistes sont ainsi, de ce fait, défavorisés car moins visible par la population. Le pourcentage des dates à Genève est minime par rapport aux dates à l’étranger. Une cie conventionnée Ville-Canton-Pro Helvetia devra, selon la nouvelle convention 2015-17, faire 14 représentations par année à l’étranger dans 7 villes différentes pour prétendre au statut de compagnie conventionnée. Elle jouera probablement une fois à Genève en deux ans pour une série de 5 ou 10 représentations. Sur une trentaine de représentations en deux ans, seulement un tiers à peine auront lieu à Genève alors que la Ville et le Canton assurent les deux tiers de la subvention. C’est comme si le meilleur de notre production culturelle locale n’était destiné qu’à l’exportation.

Comment développer la présentation et préservation du répertoire, le patrimoine immatériel pour lequel notre ville et notre canton ont investit, sans avoir de lieux pour le présenter? Le théâtre a ses bibliothèques et ses académies pour conserver son répertoire.

De leurs cotés les productions des institutions théâtrales bénéficient de longues semaines de création suivies de longues séries de représentations, de bons budgets, de lieux équipés, de personnel mais aucune diffusion ou presque hors des frontières communales. Les institutions contrôlent pourtant l’essentiel des moyens pour la création et ne jouent pas leur rôle de coproducteur et de relais envers des compagnies de danse locales-internationales. Ce problème n’est pas exclusif à la danse d’ailleurs puisque des compagnies théâtrales ou pluridisciplinaires subissent la même situation.

L’institution principale en charge de soutenir la diffusion, Pro Helvetia, ce troisième partenaire des conventions de soutien, semble à chaque fois plus déphasée par rapport à la réalité de la diffusion dans le monde tout en continuant d’imposer des critères de subventions basés sur des données comptables et non pas qualitatives: une date à Chambéry “vaut la même chose” qu’une date à New York ou au Brésil alors que des dates “transatlantiques” impliquent un degré de préparation, visas, transport, durée du voyage et frais sans commune mesure avec l’organisation d’une tournée en France voisine. Le niveau de compétence de l’institution a de la peine à suivre celui des artistes et compagnies qu’elle est censée représenter et qui ne cessent de progresser. L’institution semble paralysée devant la chute dramatique des tournées en Suisse alors qu’il s’agit juste de l’un des effets pervers des conventions de soutien: Les programmateurs, qui n’en demandaient pas tant, se sont retrouvés à devoir négocier avec les compagnies et plus avec Pro Helvetia, les conditions n’étant plus les mêmes, il n’est plus très intéressant économiquement de faire venir des suisses. Trop vite contents ou occupés à autre chose, ceux qui à Zurich ont imaginés des conventions nationales les ont laissés grandir sans soins et paradoxalement c’est comme si les artistes censés être au cœur du projet étaient sortis de l’équation pour devenir les faire valoir d’un groupe de décideurs ambitieux.

Les réductions administratives imposées aux institutions culturelles de subventionnement, le manque de temps et de personnel les encouragent à mettre en place des système d’évaluation chiffrés standardisés et qui semblent avoir la fonction d’alourdir la bureaucratie des compagnies internationales déjà assommées par la généralisation des contrôles divers et autres exigences des nombreux subventionneurs et partenaires nationaux et internationaux sans pour autant que l’institution ait le temps d’évaluer les données collectées pour en tirer quelque analyse de la situation véritablement utile. Si les compagnies restent les experts indiscutés de la diffusion on peine encore à les entendre et leur offrir un contexte adapté a leur réalité, chaque compagnie étant spécifique. Et si on consulte le “milieu” dans sa généralité on ne l’écoute pas dans sa spécificité. Par contre, constamment sollicitées, consultées à l’oeil, les compagnies doivent répondre du tac au tac et se demandent parfois qui travaille au fond pour qui ?

Le transfert des charges aux compagnies est un mouvement global, de plus en plus de festival font face a des subventionnement complexes demandant du temps de production pour eux mais aussi pour les compagnies qui deviennent parfois les partenaires « institutionnels » des festivals. Contrairement à ce que certain pensent les compagnies ne vont pas « jouer à l’étranger aux frais de Pro Helvetia » mais vendent leurs spectacles pour des prix raisonnables (souvent), rentables (parfois) tout en participant a des opérations plus complexes où il faut solliciter de nombreux partenaires, parfois sur plusieurs continents, pour réunir les conditions nécessaire à une tournée internationale. Le tout étant inclus dans un budget global et en suivant les lignes de la politique culturelle régissant nos conventions de soutiens et notre mission d’ambassadeurs culturels, version economy class.

Face à ces difficultés structurelles croissantes, un nombre important d’artistes et de compagnies genevoises “glocales” (locales et globales) étouffent à la fois sous la masse de travail lié à la demande et au surplus de bureaucratie couplé à un manque de perspectives, tandis que le manque de solidarité des programmateurs suisses et le gel des subventions mettent fortement sous pression les créateurs et la direction mais aussi les collaborateurs qui sont surmenés et constamment en sous effectifs, tandis que des danseurs et danseuses de haut niveau n’ont d’autres perspectives professionnelles que l’intermittence ou la reconversion.

La conjoncture actuelle a des effets négatifs sur le développement des compagnies locales-internationales genevoises. Les critères d’évaluations pour les compagnies internationales doivent être revus. Il s’agit de compagnies fonctionnant à l’année avec des postes de permanents et de nombreux intermittents. On doit valoriser leur action économique et leur savoir-faire. On doit évaluer une compagnie pour ce qu’elle représente artistiquement, ses effets sur son milieu professionnel, son impact, son activité et sa comptabilité.

Il serait temps de revoir la répartition des subventions au sein des arts de la scène à Genève car la danse contemporaine est à l’étroit dans son cadre budgétaire. Il est temps de mettre cet art sur un pied d’égalité financier et structurel avec les autres domaines de l’art subventionnés à Genève.

Gilles Jobin, le 3 septembre 2014

Convention de soutien conjoint avec Pro Helvetia.

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Publié dans Arts de la scène, Réponses des artistes et des compagnies
2 commentaires pour “Gilles Jobin – Cie Gilles Jobin
  1. Alvarez Gabriel dit :

    Salut Gilles, comme il s’agit d’un débat ouvert, je voudrais donner mon opinion sur une partie de ton réquisitoire concernant les critères de distribution de l’argent public aux artistes genevois.

    1-
    C’est évident que si nous raisonnons en termes économiques pour définir les critères de soutien aux arts de la scène, nous arriverons à une impasse. Je pense que la production artistique à ses propres caractéristiques, des éléments forts en subjectivité et une particularité, propre à tout artiste : celle de chercher à créer son propre langage, une poétique qui rend compte de sa vison du monde et pourquoi pas aussi des ses angoisses. C’est qu’on appelle une production symbolique. Chose qui échappe à toute quantification économique, mais qui contribue par contre à resserrer les liens sociaux.
    Mais revenons au sujet qui te tient à cœur : les compagnies subventionnées qui sont une partie de la diversité culturelle genevoise. Je vois que ta compagnie se définit beaucoup à partir de considérations économiques, (nombre de places vendues, nombre d’employés, chiffre d’affaires à la fin de l’année, plus-value produite, ou comme tu le dis, valeur ajoutée (sic), et il semblerait qu’il faut ajouter aussi une nouvelle donne : nombre de kilomètres parcourus, car nous « devenons global » ! Tu es libre de caractériser ta compagnie de cette manière, mais il faudrait, en cherchant la cohérence économique de ton analyse, mentionner d’autres facteurs, qui comme le taux de change du franc suisse entrent aussi en compte lorsqu’on analyse pourquoi un produit se vend bien ou moins bien. Il faudrait aussi considérer le changement de comportement des consommateurs culturels car le public comme n’importe quel consommateur peut se lasser d’un produit, d’une esthétique. Considérer les changements de la demande, car celui qui programme, achète un spectacle, cherche bien sûr à être en syntonie avec le goût de ses spectateurs. Ne pas oublier les changements de directions de lieux avec les changements de sensibilités artistiques que cela comporte au moment de faire la programmation… mais aussi prendre en compte la concurrence impitoyable, la séduction, la pub, la com et tant d’autres facteurs marketing.

    Si nous entrons donc sur ce terrain et que l’on demande de construire une politique culturelle qui considère que nos compagnies sont et fonctionnent comme des PME, il faut donc assumer les conséquence et le retour de manivelle : c’est à dire que le marché est impitoyable ! Quand il se lasse d’un produit, il le jette et au suivant !
    Et si on arrive à cette situation, celle d’être délaissé par le marché, il y a toujours, heureusement, l’espace pour s’interroger sur ce qui fait la valeur artistique d’une compagnie.
    Et je ne crois pas que cette valeur artistique est déterminée par les lois du marché !

    Ton questionnement a une forte connotation politique. C’est toujours facile pour un homme politique, un artiste ou un entrepreneur culturel (pour rester dans ce langage) de se cacher derrière un jargon économique qui invoque la soi-disant faiblesse structurelle du système, ou une conjoncture économique difficile ou encore une crise dite de croissance ! Je dis « facile », car agissant ainsi nous ne savons pas de quel système on parle, de quelle crise et de quelle conjoncture économique. Parlons-nous d’un système néolibéral qui considère que la valeur d’une chose est déterminée par son succès dans le circuit du marché (Le puissant fétichisme de la marchandise) ? Ou parlons-nous de la production culturelle comme l’organisation des relations entre les personnes cherchant comme finalité ultime la rentabilité (d’exploitation d’autrui afin de produire de la plus-value) ? Ou bien, faisons-nous référence à une conjoncture égotiste qui affirme que la valeur d’un produit culturel et d’une oeuvre est définie par le degré d’exposition médiatique de l’artiste qui se vend ?
    Il serait bien de préciser les termes ou d’aller regarder derrière les coulisses, quand on utilise tout ce jargon économique, qui d’ailleurs nous écrase tous les jours comme un rouleau compresseur afin d’aplanir les routes du grand méchant loup : le Kapital !

    Si on reste sur le terrain de la rentabilité et de l’audimat, le contraire pourrait tout aussi bien apparaître. Quelqu’un, un homme politique ou un artiste arrive et prône que c’est la proximité avec son public, avec le terroir, avec ses oilles qui méritent d’être soutenue fortement et argumente par exemple que pendant que les uns voyagent les autres tiennent au chaud les produit locaux !!

    En continuant comme ça, nous ne comprendrons jamais la particularité genevoise. N’oublions pas que c’est Genève et sa politique culturelle (qui privilégie la diversité), qui nous a permis de développer notre travail artistique, même pour les créateurs qui comme toi et moi ne sont pas genevois d’origine (comme ont dit). Et, nous sommes de loin, pas l’exception !

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    Ce type d’argumentaire (tournées, ventes, franc fort et dollar faible, retombées économiques etc etc ) tombe dans le fallacieux quand il veut nous faire croire que la dynamique artistique, esthétique et poétique d’une compagnie est déterminée par des régulateurs économiques ! Si c’était le cas, il n’y aurait pas d’art, ni d’artistes et moins encore de poésie et de théâtre !

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    Il y a des compagnies qui étouffent sous la bureaucratie, il y en a d’autres qui étouffent par le manque d’inspiration. Mais toutes et tous, nous étouffons à cause de la précarité engendrée par un système social et économique qui considère de plus en plus que l’art, la création, la santé, l’éducation, et j’en passe, sont des activités à faire disparaître, car elles ne sont pas lucratives !!

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    C’est aussi un sophisme de considérer qu’une compagnie devient « internationale » du fait qu’elle se déplace en Amérique du sud, en Alaska ou en Sibérie.
    Une compagnie de danse ou de théâtre quelle qu’elle soit, petite ou grande, vivante et créative, est là pour donner la possibilité aux femmes et hommes qui la composent d’êtres vivants, de contribuer au lien social et à la qualité de vie genevoise. Bref d’exister artistiquement ! Et par les temps qui courent, ce n’est pas un moindre détail !
    Laissons l’internationalité ou la globalisation de la planète à tous ces communicateurs du système néo-libéral qui veulent nous faire croire que le chemin à suivre est l’uniformisation, la standardisation de l’art et de la culture. Leur plus grand argument est celui qui nous dit : regarde si cela se vend à Honk kong et aussi à New York c’est que ça doit être très bien !

    Nous rentrons d’une tournée en Italie avec « Mack is coming back » au Teatro Due di Parma et Stabile de Turin (l’équivalant de la comédie de Genève), et pour être sincère, je ne crois pas que j’ai porté très loin le nom de Genève à l’étranger, que je l’ai « grandit »par le seul fait de faire figurer dans les programmes que ma compagnie est subventionnée par la vile de Genève. Idem quand je me déplace en Amérique du sud. Les spectateurs regardent et jugent ma démarche comme artiste et se foutent pas mal de savoir si je suis soutenu par Genève, si je vis à Genève, si je paye mes impôts à Genève, bref si je suis ou pas Genevois.
    D’habitude dans ces tournées, ces échanges internationaux, en dehors du fait important de montrer le travail à d’autres publics, on est confronté à des rencontres éphémères et à des échanges de stéréotypes tels que: « Ah oui, la Suisse a un très bon chocolat, ah oui la Suisse, Genève, le secret bancaire… »
    Tout ça pour dire que je considère un peu démagogique d’affirmer que nos compagnies en tournée emmènent et agrandissent le nom de notre ville quand nous sommes loin de notre territoire.
    Il ne faut quand même pas exagérer et laisser à l’office du tourisme ce type de travail spécifique : vendre le nom de la ville de Genève.

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    Les forces créatives genevoises arrivent, restent ou partent quand leurs projets font sens là où elles sont.
    Je parle bien sûr selon ma propre expérience, mais s’il te plait ne réduit pas les forces vives genevoises à une seule catégorie (les compagnies tournantes), par respect envers les artistes genevois qui pondent des projets divers et développent des démarches artistiques d’une grande valeur, sans la prétention de devenir connus !

    Heureusement mon développement en tant qu’artiste n’a jamais été conditionné par les conjonctures économiques ! Ceci pour te dire qu’il y a d’autres possibilités de productions et de création et que Genève donne l’espace et la possibilité à ceci !

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    Tu es un peu léger quand tu émets tes jugements sur la scène théâtrale genevoise. La connais-tu vraiment ? Connais-tu mon travail et celui d’autres artistes de théâtre, pour nous mettre tous dans le même sac de tes évaluations que tu appelles « théâtre classique ». Et en parlant de « théâtre classique », connais-tu les grands réformateurs du théâtre du XX siècle, qui entre-autre, ont créé les bases de l’apparition de la danse-théâtre et autres courants qu’on appelle aujourd’hui « théâtre contemporain »? As-tu oublié que les Dadaïstes qui sont apparus en 1918, sont à l’origine de ce mouvement que les gens appellent maintenant les performeurs ou les contemporains ? Contemporains de 1918 !

    Donc il ne s’agit pas de demander une politique pour donner du lustre aux arts de la scène genevoise. Nous les artistes, nous nous préoccupons nous mêmes, non pas du lustre, mais que notre travail soit de qualité, cohérent vis à vis des spectateurs qui nous suivent. Et je peux t’assurer que beaucoup d’entre nous, sont toujours à la recherche de nouveaux défis et de nouveaux langages sans besoin de nous mettre la pression des programmateurs ou des producteurs, qui viendraient nous souffler à l’oreille, « fais-ceci ou cela, que ça marche très bien maintenant !! ».
    Les modes passent très vite dans l’art et deviennent très vite gadget.

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    Je suis surpris quand tu nous annonces que la culture scénique genevoise est à la traîne par rapport à
    d’autres villes suisses.
    Connais-tu à quoi la situation de la scène indépendante bernoise est réduite depuis des années? Et Lausanne ? En dehors de Vidy, et peut être en intermittence l’Arsenic (bien sûr en faisant abstraction de l’époque dorée quand sa direction avait créé un festival de théâtre contemporain, un prix romand du théâtre qui à relancé pas mal de compagnies, etc etc ). Ou pourrais-tu me dire, (je m’imagine tu connais mieux que moi), quelle est la situation de la danse à Lausanne ? Pourquoi la plupart des compagnies de danse subventionnées sont-elles à Genève ? Pourquoi toi et moi et tant d’autres, sommes à Genève ? Cela est du à quelle politique culturelle ?

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    Cher Gilles, à force de regarder seulement son propre arbre on fini par oublier la forêt! ! Et crois moi, cette forêt genevoise, avec sa variété d’arbres et ses multiples racines se porte bien.
    Il manque seulement un peu plus d’attention pour connaître ce que font les autres et surtout pour sortir de nos respectives chapelles afin de trouver des synergies créatives et esthétiques, qui puissent résister aux lois impitoyables du marché.
    Le Galpon comme tu le sais (et je parle à mon nom propre, mais je crois que sur cela Nathalie Tacchella est d’accord) a été et sera toujours prêt à participer à tout initiative qui puisse aller dans le sens de la fortification des arts vivant genevois.

    Gabriel Alvarez

  2. Gilles Jobin dit :

    Cher Alvarez.

    Je dis que l’on ne prend pas assez soin des compagnies basées à Genève qui travaillent à l’international et dont l’essentiel de leur travail se situe à l’international. Nous avons des contrats avec la ville, le canton et Pro Helvetia qui nous OBLIGENT à réaliser au moins 14 représentations dans 7 villes à l’étranger par année… C’est pas évident à faire, par année, trois ans de suite, puis trois ans encore, puis encore trois ans, depuis bientôt 10 ans et pour combien de temps encore (J’ai 50 ans : 3+3+3+…?)

    Je ne me compare pas aux cies qui font un travail souvent admirable d’ailleurs au niveau local, j’aimerais juste que notre minorité soit mieux soutenue. Pas juste des sous, mais que l’on aie un statut et que l’on existe plus à Genève, que notre travail à l’étranger trouve plus d’écho ici, plus de visibilité, plus de reconnaissance. Même toi tu minimises nos résultat en sous entendant que  » bon faut pas en faire tout un fromage »…

    Je suis d’accord avec toi, notre action est minime. Mais cela fait depuis 1995 que je travaille et après une vingtaine de créations et environ 600 représentations dans plus de 30 pays, cela commence à avoir un impact sur l’idée que l’on se fait d’une région (http://www.gillesjobin.com/spip.php?rubrique319). Si tu ajoutes le fait que plusieurs cie genevoises sont passés dans les même lieux, villes ou festivals, la réputation de notre mini territoire est plutôt bonne en terme d’image culturelle à l’étranger. Et ton public colombien, sait désormais qu’en Suisse il n’y pas que des montres des banque et du chocolat, mais aussi toi et ton travail ! Et tourner c’est aussi s’intégrer socialement, j’ai visité des territoires tout à fait improbables pour la danse contemporaine, et j’enseigne souvent, communique toujours. On est des missionnaires, je te jure… Des ambassadeurs culturels aussi, mais on voyage exclusivement en economy class… (dans la diplomatie, là, on claque beaucoup d’argent pour presque rien…)

    Le fait de tourner beaucoup (par obligation contractuelle), nous éloigne de notre ville et de son public et si nous sommes reconnus nous sommes paradoxalement peu présents-souvent le public me demande quand on joue à Genève… Cela nous force aussi à un rythme d’enfer au bureau-stress et surchauffe… Car, ce n’est pas la qualité de ton travail, qui fait que tu continues d’exister (d’être soutenu) mais sa « vendabilité » dans un marché qui lui correspond (+ ou moins expérimental, plus ou moins commercial). Les subventionneurs Ville et Canton sont beaucoup plus tendres et compréhensifs que les programmateurs! Dépendre à ce point des programmateurs pour continuer à travailler, c’est usant… Car plus de tournées, plus de conventions de soutien…

    Les cie plus implantée localement et surtout quand elle sont un lieu, peuvent jouer plus longtemps à Genève, elles maitrisent mieux leur présence locale-surtout les institution comme la Comédie ou le Grutli qui en plus ont des moyens. Aussi, ces institutions captent ces moyens de création qui me semble-til devraient aussi nous appartenir, du fait de notre diffusion et des partenaires que nous fréquentons. Sais-tu que Bonlieu me coproduit depuis 2005 mais personne à Genève? Pas de cash money d’un lieu, d’une institution théâtrale pour mes productions à Genève, une association quelconque avec un lieu… Mon partenaire genevois c’est l’Arsenic… Je ne vaux pas moins qu’une mise en scène de Loichemol il me semble, je le revendique, oui. Et moi quand je fais une production elle existe pendant environ 2-3 ans parfois plus comme A+B=X ou The Moebisu Strip et se joue dans au moins 7 villes à l’étranger et coute beaucoup moins cher qu’une production maison de la Comédie… Donc oui, le rapport « qualité prix » est meilleur chez moi il me semble! Alors je le dis, même si ça dérange et n’est pas très poétique .. .

    On parle d’argent en Suisse, ma femme me rappelle tout le temps cette vulgarité paysanne qui nous caractérisent.Tu auras suivi la « polémique » sur La Ribot. Le grand débat étant « j’ai payé 26 sfr et il y avait pas d’acteurs sur scène… » « Ils ont eu plein de subventions pour faire ça, c’est honteux, j’en ai pas eu pour mon argent » Ou pire « heureusement que j’avais pas payé ma place! ». Moi je dis, tu aimes ou tu aimes pas, La Ribot est programmée à la Ruhr Trienal, au festival automne à Paris à Bonlieu, cela a aussi une valeur et on peut pas juste parce que l’on ne comprend pas une démarche directement dire dans le journal qu’il faut lui couper ses subventions ! Tu as lu ce que Claude Ratzé à dit dans Le Temps ? Lui qui a programmé La Ribot la saison passée au BFM ? Pour moi c’est de la haute trahison… Qui veut encore être programmé à l’ADC après un tel coup bas? C’est parce que on est pas assez présent à Genève avec nos spectacles que l’on comprends pas forcément là ou on en est que des « polémiques » de ce genre surgissent….Tu aimes pas la fondue, ça veut pas dire que ça se vend mal à l’étranger! Tu supportes pas le Gluten, on va pas arrêter de faire du pain. Avec mes chiffres je ne fais que répondre à ceux pour qui les chiffres sont la base et l’argent la religion.

    Voilà. C’est notre réalité, celle des 6 cies de danse conventionnée, + quelques cie qui sont aussi très internationales. Un petit quart de nos dates ont lieu à Genève, à peine quelques dates en Suisse. Quand à notre statut, c’est la ville, le canton et PH qui l’a voulu, c’est donc une décision politique d’accompagner ces compagnies internationales-en quelque sorte on obéit… Avant on demandait un financement pour chaque date, maintenant on a des contrats à l’année, des « valeurs cibles » et c’est pas évident, il faut le voir aussi ! La situation a changé et un outil qui fut bon ne l’est plus forcément aujourd’hui tel quel. Pour être conventionné il faut avoir une diffusion internationale, c’est la condition. Par contre, je me plains un peu car je dis  » c’est incroyable que nous diffusions autant (les 6 cie conventionnées à Ge) » tandis que l’on semble considérer cette situation comme un acquis: la crise en Europe, la cherté du franc, le retrait des coprods n’a pas modifié la donne, ici on continue d’exiger de nous de diffuser, diffuser, diffuser… C’est à peu près la seule exigence factuelle d’ailleurs, le seul critère d’évaluation, car on a beaucoup de peine à évaluer le travail artistique…. Sais-tu qu’une date à Chambéry a la même valeur qu’une date à Bogota? Une ville européenne vaut une ville australienne pour les conventionnés… Sais-tu que j’ai une personne qui a passé environ 150 heures pour des visas de travail aux USA? Et c’est pas fini. C’est de ça que je me plains, on ignore notre réalité et on la banalise et on minimise nos résultats.

    Je dis, on peut aussi être un artiste international sans tourner tout le temps, il y a d’autres formes d’existence internationale. On peut être international à Genève! Faire plus dans et pour notre ville. Mais on ne veut pas ! Non,. Vous devez tourner ! Pas créer ds postes de permanetns pour les danseurs.Et on arrive pas à tout faire ! Exister pour le public de notre ville, tourner, faire de la médiation, enseigner, accueillir les stagiaires du CFC ou du bachelor danse ! 2014, première formation en danse dans notre pays !!!. Et jouer trois semaines à Genève! Ah…. 3 semaines de représentations…. Un rêve… (avec des danseurs payé comme des comédiens à la Comédie). A Pro Hevetia, par exemple, ils ont déjà oublié la situation d’il y a 20 ans ou les cies de danse ne tournaient pas.

    Donc mon discours n’est pas de dire on veut plus et enlever aux autres (JAMAIS ENLEVER A L’UN POUR DONNER A L’AUTRE!), c’est de dire, ma réalité n’a rien à voir avec celle du Galpon, du Grutli, de la Comédie. Certains ont des moyens que je n’ai pas pour créer et je ne comprends pas pourquoi? On a moins d’exigences envers certaines compagnies théâtrales, surtout celles qui sont en institution, et moi j’ai moins de moyens (il n’y pas que l’argent mais les lieux, les conditions de travail) et je dois pourtant fournir un effort supérieur pour des moyens moindre… Et on me dit » ah mais la danse c’est normal c’est facile à tourner y a pas la langue… », ah bon? Savez vous la concurrence qui existe en ce moment en Europe? Chaque ville, chaque région a sa compagnie pro de bon niveau! Les émergeants pas cher, jeunes et sexys,, les grosses cies archi soutenues à la diffusion par leur gouvernement, les goûts des programmateurs qui se standardisent… J’aimerais bien des fois faire un de ces programmes de TV genre « vis ma vie » et échanger mon job contre celui d’un gesteur culturel…

    Donc il y a des exigences que l’on a envers ma compagnie on ne les a pas envers le Galpon et des exigences que l’on a pour la Galpon on ne les a pas pour ma compagnie… Je pense aussi que nous sommes des entreprises culturelles à but non lucratifs, je ne crains pas les chiffres qui se sont toujours trouvés être nos alliés dans la culture car on fait des miracles avec rien. Je suis certain que les chiffres du Galpon sont bons si différent des miens. Chacun sa manière de travailler et de revendiquer.

    Mais cela me fatigue que chaque fois que je parle d’argent ou de chiffres créations de mes collègues me tag de néo-libéral! On peut être un entrepreneur culturel responsable et syndicaliste! Communiste même ! D’ailleurs, on a pas eu déjà cette conversation? Et je ne comprends pas quelle menace je représenterais pour la scène indépendante? Pour la Comédie et le Grutli, oui, mais le Galpon et les créateurs indépendants? Et puis aussi, j’aimerais que l’on réalise aussi la quantité d’emplois que l’on crée… Je trouve que l’on s’est un peut trop vite habitué à notre capacité de diffusion, de création, de générer de l’emploi. Les temps changent, la globalisation va reculer, on ne pourra plus voyager autant et si bon marchés (tant mieux), il faut déjà inventer les nouvelles formes de diffusion du travail, C’est ça que je revendique-pas de tourner comme un âne dans le monde ! Et en aucun cas je ne pense qu’un artiste qui tourne est meilleur pour autant que celui qui est moins mobile! C’est juste une réalité différente.

    Et puis cette année, Pro Helvetia m’a baissé ma subvention de 50’000sfr parce selon eux on tournerait moins qu’avant (3×50’000fr = 150’00sfr de baisse)… On n’a pas atteint nos valeurs cibles 12-13-14… QUANTUM nous a couté du temps en 2012 et 13, et de l’énergie et c’est bien grâce à notre (toute relative) baisse en diffusion que l’on on a réussi à organiser la plus grosse tournée jmais réalisée par notre compagnie, en 2014… Avec la tournées de QUANTUM 14-15 on sera présents dans 8 pays pour la première fois… Il est même possible que l’on atteigne nos valeurs cibles finalement… Car Pro Helvetia a bouclé sa décision au printemps, moi, le 6 septembre je négocie encore des dates pour l’automne… Comprends qui peut…

    Donc les chiffres m’ont tués…

Actu
Pour sa quatorzième édition PREMIO – le prix d’encouragement pour les arts de la scène - recherche de nouveau de jeunes artistes professionnels qui ont un projet de création en Suisse. Suite

« Il a fait des propositions »

Bertolt Brecht qui avait contribué à définir la politique culturelle de son pays souhaitait que son épitaphe soit ainsi rédigée « Il a fait des propositions».

 

« Il faut partir des expériences du terrain et prendre la culture participative comme levier d’une politique culturelle repensée. » Fleur Pellerin, ministre de la Culture, 20 octobre 2014 à France culture.

 

"Et tant pis pour les gens fatigués." Jacques Rancière.