Wagner-Nietzsche : fatale amitié et corps ouverts signés Jan Fabre

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Une symbolique wagnérienne échantillonnée

Où est Wagner dans ce compendium de signes tutélaires de son œuvre opératique qu’est, pour partie, Tragedy of a Friendship ? Maître flamand, notre humaniste de la Renaissance cisèle des signes héraldiques : la lance refigure La Walkyrie, le Cygne s’associe à Lohengrin tout en se croisant avec une représentation que l’on songeait inspirée de Botticelli si ce n’est de Lady Gaga de la Vierge dénudée, bras fléchés et paumes ouvertes. Le Crépuscule des dieux, lui, se métamorphose en Kâma-Sûtra réactivant des positions et postures sexuelles prolongeant le récit d’une décadence propre au livret de l’opéra wagnérien en surplace onaniste jusqu’à l’épuisement.

 Les grammaires chorégraphiques, spatiales délient quelque chose d’heureusement iconique des treize opéras wagnériens. Et montre son attrait toujours renouvelé pour l’animalité tissant les fils de l’humain, rebrassant les cartes de ses propres créations ici, empruntant à Sade, Klossowski, Calaferte ou Bataille, là. Et le philosophe français Michel Serres dans ses Variations sur le corps, affirmant : « Souple jusqu’à la fluidité, le corps humain imite à loisir choses et vivants ; de plus il crée des signes. Déjà là dans ces positions et métamorphoses, l’esprit, alors, naît de ces variations. Les cinq sens ne sont pas la seule source de la connaissance : elle émerge, en grande part, des imitations que rend possibles la plasticité du corps. En lui, avec lui et par lui commence le savoir. Du sport à la connaissance, il passe de la forme au signe, pour s’envoler en corps glorieux. Qu’est-ce que l’incarnation ? Une transfiguration. »

Spatialisation des corps alliant une extrême rigueur architecturée, un figement ou l’immobilité n’est que stase énergétique et polysémique, art de la symétrie, tableaux vivants, musique atmosphérique sérielle et répétitive… Par maints aspects, Tragedy of a Friendship (3h20) évoque l’une des premières créations de Jan Fabre, Le Pouvoir des folies théâtrales (4h20) redécouverte lors du dernier Festival d’Avignon.

Sur le plan scénographique, des lentes projections d’une sorte de muséographie d’opéras d’antan dont l’aspect fantomal en rend la dimension d’une culture exsangue à force de répétitions et de sacralisation des mêmes opéras. Il y a aussi deux cloches en verre où viennent se ficher par intermittence les interprètes. Une scène d’abus sexuel d’une femme par une meute canine ramène à la violence à mi-corps entre l’humain et l’animal des créations tutélaires de Fabre, dont Je suis sang (2001) et My Movements are alone like streetdogs (2004).

Dans ses intuitions les plus visionnaires, Jan Fabre semble rejoindre l’approche développée par Catherine Clément dans L’Opéra ou la défaite des femmes de l’éphémère féminin voué à la mort et aux tourments par le feu, l’épée, le poison et la maladie dans les grands opéras. Un seul destin dans l’opéra : la mort pour toutes ! La culture patriarcale et volontiers machiste de l’opéra serait-elle une évidence ? Toutes les héroïnes meurent, sans exception. Qu’elles soient princesses, roturières, mères, vestales, filles dévouées ou perdues, toutes les héroïnes subissent un triste effacement. De cette violence faite aux femmes par nombre de livrets d’opéra, Tragedy of a Friendship rend compte non sans un passage par l’univers des contes de fées, fables et rêves.

Outre la chorégraphie de Jan Fabre, ce spectacle s’enrichit de musique imaginée par le compositeur allemand Moritz Eggert et enregistrée par l’orchestre symphonique de l’Opéra de Flandres, du texte de Stefan Hertmans. Douze artistes, dont deux chanteurs convaincants dans la mise en corps de leur partition chantée, la soprano Lies Vandewege et le ténor Hans Peter Jansses vont circuler dans une traduction des passages clefs des scies wagnériennes

 

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L’illusion théâtrale interrogée

Tragedy of a Friendship semble partager plusieurs éléments avec Le Pouvoir des folies théâtrales .A 26 ans, l’artiste indisciplinaire Jan Fabre crée en 1984 à la Biennale de Venise, Le Pouvoir des folies théâtrales, œuvre qui semble tout droit issue de l’esprit de la Renaissance en mêlant les « humanités ». L’opus magnifiquement repris notamment au Festival d’Avignon cette année par des danseuses remarquables d’intensité.

Pour mémoire, Jan Fabre aligne dans Le Pouvoir des folies théâtrales,  les références projetées à l’histoire de la peinture en mode diaporama. Du Michel-Ange de la Chapelle Sixtine avec le détail des mains divines et humaines de La Création d’Adam au Serment des Horaces de David ou Judith et Holopherne, voire Salomé recevant la tête de Saint-Jean Baptiste. Sans omettre des reproductions en corps et en scène. Dont la pose d’une Vierge donnant le sein qui ne déplairait pas à la photographe revisitant l’iconographie biblique, Bettina Rheims (I.N.R.I. Jésus, 2000 ans après…). Tout en rapatriant La Vierge à l’Enfant de Jean Fouquet (1450) dont le sein jaillissant du corsage délacé est gonflé d’une sève qui n’est pas que lactale. Cet exemple montre assez bien que, de toute éternité, le peintre, et aujourd’hui Jan Fabre en fouillant entre ciel et sexe, n’explore en réalité, dans la secrète dissidence de la création, nombre de ses propres désirs.

L’œuvre débute notamment par ce qui scelle traditionnellement l’illusion théâtrale, les applaudissements nourris menés debout par onze danseurs que l’on croirait vêtu pour un shooting d’Helmut Newton, chemise blanche et noir pantalon fuseau très clip eighties façon new wave classieuse. Le premier tableau étire déjà sa durée aux extrêmes. En image déployée en fond de scène les danseurs affichent leur paysage dorsal sans que la signature graphique, le forme enrobant l’individualité sexuée, ne soit jamais prise en défaut sous une pluie d’ampoules savamment réparties et cascadant des cintres, comme dans une installation du plasticien des lieux de mémoires, Christian Boltanski.

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