Je ne sais rien de gai comme un enterrement !

Ça sent le sapin
« Ça sent le sapin ». Valentine Paley, Simon Bolay et Gabriel Goumaz. Photos : Dorothée Thébert Filliger.

« Je ne sais rien de gai comme un enterrement ! » écrit Verlaine dans le poème qu’il dédie à l’événement. Sur la scène du Théâtre de l’Usine, ils sont trois, Valentine Paley, Simon Bolay et Gabriel Goumaz, à traiter du rite ultime dans une pièce ludique épurée des stéréotypes morbides.

La mort est un grand thème de la poésie universelle. Ça sent le sapin s’attache aux rites associés à la disparition de même qu’aux multiples transitions qui marquent une existence. Chacun de ces passages d’un état à un autre, de l’enfance à l’adolescence jusqu’à l’ultime, laisse derrière lui un vide mais surtout de multiples questions sur le devenir de cette enveloppe.

Le mouvement dansé, tantôt lyrique tantôt minimal évoque des formes qui émergent d’un ensemble saisissant de tableaux colorés tel celui de l’enroulement dans un linceul. Recroquevillée sur la scène, Vaentine Paley cherche à rejoindre un aspect élémentaire de notre forme et et se « composter » avant de renaître à la vie dans un langage corporel apparemment simple. Après une introduction plutôt tendue car l’assistance se demande comment interpréter les courtes anecdotes étonnantes que le trio conte à tour de rôle, la danse et le chant installent des moments plus naturels et empreints d’humour. Rien de plus gai qu’un enterrement.
Entretien

Ça sent le sapin

 

Entretien avec Valentine Paley, Simon Bolay et Gabriel Goumaz

Comment s’est déroulée l’écriture de « Ça sent le sapin » ?

Valentine Paley : J’avais trouvé ce titre qui me plaisait bien et aussi le thème de la mort, je l’ai proposé à Simon et Gabriel, de là nous avons rassemblé nos idées pour travailler les trois ensemble durant le processus de création. Quand nous travaillons ensemble, nous mélangeons les capacités et les idées de chacun, musique, mouvement.

Traitez-vous du thème de la mort en tant que fin ou plutôt comme un moment qui s’inscrit dans un cycle ?

Simon Bolay : Nous posons la question du deuil qui est multiple, car par exemple l’adolescence est aussi un deuil, donc c’est aussi l’idée du passage par beaucoup d’états différents.

Valentine Paley : Plus particulièrement sur l’aspect général de la mort, nous avons plutôt axé cette création sur le deuil et l’enterrement, sans vouloir traiter de la mort ou du corps mourant, de la sénilité ou de la fin de vie, mais plutôt d’étudier comment la mort rythme notre vie, comme notre vie est rythmée par la mort d’objets, de choses, d’animaux ou d’autres pertes, on déménage, on change de travail. C’est aussi la question du souvenir, comment les gens se rappellent des disparus.

Est-ce plus la question de l’après ?

Valentine Paley : on a pas mal parlé des légendes, de l’inconnu sur le moment où l’on meurt, sur l’activité du corps qui continue. Cette idée de vouloir me transformer en compost le traduit.

Ces questions ont ensuite été traduites dans une chorégraphie contrastée.

Valentine Paley : On avait donc cette idée qui rythme la pièce, et nous avons discuté avec un pasteur qui pense qu’être en deuil c’est comme se trouver dans une essoreuse à salade, du coup cette idée de dire des choses hyper contrastées, on peut ainsi passer de la déprime à l’hyperactivité et toutes sortes d’émotions, c’est ce que nous cherchions et c’est ce qui explique les ruptures très brutes. D’autres choses glissent et reviennent, ensuite il y a de nouveau des coupures plus marquées qui donnent lieu à des pics d’intensité.

Dans la structure de la pièce nous avons essayé de jouer sur cette ligne, au début on est plutôt dans une ambiance tendue et formelle, et au fur et à mesure on instaure une parole avec le public ce qui amène à relâcher la tension.

C’est que l’on observe aussi dans les enterrements, au début c’est tendu, puis des souvenirs reviennent, on évoque la personnalité du défunt et naturellement ça se détend jusqu’au moment ou il y a une collation, on parle du mort au début puis de la vie en général, c’est ce que nous avons essayé de recréer ce moment de partage. Ce sont souvent des moments intenses.

Ça sent le sapin
« Le choix des couleurs est celui de Michael, il nous a proposé ce travail hyper coloré, hyper vif. Nous avions pas envie de faire un travail sur la mort mais pas en utilisant les clichés habituels de bougies, squelettes, fantômes, etc. »

 

Vous utilisez aussi la parole pour raconter des histoires brèves et le chant pour vous adresser à l’assistance.

Simon Bolay : Au début on utilise la parole et aussi à la fin, mais c’est une pièce où l’on chante surtout beaucoup.

Gabriel Goumaz : On avait vraiment envie d’incorporer l’assistance et de partager ce moment avec nous, c’est aussi un clin d’œil à un enterrement.

Valentine Paley : Plusieurs rôles sont tenus lors d’un enterrement, plus précisément trois avec, d’une part, sur la scène, le maître de cérémonie et le corps mort, puis les gens qui assistent. Un échange se produit entre ces trois parties, des gens changent de place, viennent faire l’éloge du disparu, discutent entre eux.
Ce dont nous avions envie, au moins dans mon cas, c’était de nous réapproprier cette idée là de la mort. Dans l’histoire, par exemple au Moyen Age les gens étaient plus familiers avec leur propre la mort, rappelons nous les tirades des vieux films « ah, je sens que les forces me quittent, m’abandonnent » , on a l’impression que le mourant maîtrisait, maintenant on s’est éloigné de sa propre mort, l’idée était donc de se réapproprier le corps. Du coup nous jouons beaucoup avec notre propre corps comme par exemple à tenter de disparaître quand j’essaie de me décomposer, de ne plus être là durant un moment.

Après un début plutôt tendu, les spectateurs rient souvent durant Ça sent le sapin, comment percevez-vous ce changement d’attitude ?  

Simon Bolay: Au début les gens hésitent à se faire une idée pour savoir si c’est sérieux ou non, s’il faut rire ou pas, puis il y a ce moment où nous lançons des phrases étonnantes ou que nous tenons un discours sur n’importe quoi, là les gens comprennent que l’on est arrivé à un moment plus naturel où l’on se sent plus à l’aise.

Valentine Paley : Nous sommes très contents de l’accueil à l’occasion de la première, quand nous avons raconté des anecdotes sur les animaux morts, les gens ne savaient pas ce qui se passait. J’aime bien que s’installe ce moment de doute sur le sens, notre but c’était aussi de parler de la mort sans être cynique ou morbide.

Propos recueillis le 5 décembre 2014.

 

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Durant la Fête de la danse 2014, Valentine Paley, Simon Bolay et Gabriel Goumaz se sont produits dans cinq villes de Suisse romande durant quatre jours, ils ont mis sur pied un service de livraison de pièces de danse contemporaine à domicile comme on livre des pizzas. Les gens appelaient un standard et commandaient les ingrédients qui consistaient en des demandes vis à vis de la qualité comme le style de musique ou le mouvement. Donc c’était soit les trois artistes qui allaient chez les gens, soit ils travaillaient à partir d’un lieu qui leur plaisait.

 

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Une danseuse, Valentine Paley, et deux musiciens, Simon Bolay et Gabriel Goumaz, constituent le noyau dur de Fréquence Moteur. C’est l’envie de travailler ensemble et en trio qui les a motivé à se fonder en association.

 

 Ça sent le sapin

Valentine Paley, Simon Bolay et Gabriel Goumaz
Théâtre de l’Usine. Genève. Du 4 au 7 décembre puis du 11 au 13 décembre.

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Publié dans danse, musique, performance
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