Une culture bien mal partagée

Photos GenèveActive.

En réaction aux coupes prévues dans les aides aux artistes et associations culturelles, quelques débats indirectement subventionnés par la Ville et le Canton ont été organisés au Théâtre du Galpon sous le mot d’ordre « La culture lutte ». Les organisateurs souhaitaient en tenir les journalistes à l’écart, Boris Engelson y a cependant assisté et livre des impressions personnelles bien éloignées du communiqué officiel délivré aux médias par une apparatchik à la rhétorique vindicative. Récit.

Une culture bien mal partagée

Qu’étais-je donc allé faire à « La Culture Lutte » qui tenait séance au « Galpon », ce soir-là de décembre 2015 ? Je savais bien que je n’étais plus du tout en phase avec ce milieu, mais… voyeurisme ou nostalgie, j’y suis allé tout de même, à la fois comme « juge » et « partie ». Car on peut être voyeur par métier et militant par nature : un journaliste n’est-il pas un « acteur culturel », au même titre que les « auteurs » et tous les autres « artistes » ? Sa famille « naturelle », c’est donc le Raac (Rassemblement des artistes et acteurs culturels), pilier de « La Culture Lutte ». Hélas ! ceux qui l’ont cru aux débuts du Raac, ont déchanté au fil des ans : dans son immense catalogue des métiers de sa culture, le Raac a bien inscrit « scénariste » sinon « romancier », mais a toujours fait la sourde oreille aux rares « pigistes » égarés qui voulaient ajouter leur raison sociale à la liste. Pourquoi cette surdité sélective ? Je ne l’avais pas compris, jusqu’à ce que la « lutte » en cours cet hiver marque qui est de chaque côté.

Sommes – « nous » ou sont – « ils » singulier ?

« Eux »… « nous »… ce couple infernal a une aura de plus en plus mystique, ces derniers temps. Le « qui est qui ? » dépend des longitudes, sinon des latitudes : en Pologne, « Eux » et « Nous » fut le titre de deux livres, sur les Communistes et Solidarnosc. En Occident depuis deux siècles, ces pronoms désignent souvent le Capital et le Travail… mais au Galpon, ce soir-là de décembre, « La Culture Lutte » a eu bien du mal à tracer la ligne de partage des « eux ». Les « acteurs » voulaient, en effet et à tout prix, avoir le Grand-Théâtre avec « nous »… qui avions été rejoints par certains de « leurs » employés mais qui devions encore les séduire « eux » à la direction : une lettre très sage fut donc écrite pour obtenir d’« eux » le droit de réciter « nos » mots d’ordre à « leur » public venu pour « La Flûte Enchantée » d’un Mozart au bénéfice du doute. Lettre qui disait sans ambages que « nous », les artistes en lutte, ce n’était pas « eux », les casseurs de la Place Neuve. Entorse à la syntaxe de la lutte des classes, mais se couper un instant des casseurs eut permis d’enfoncer un coin entre le Grand Théâtre et le Palais Eynard. Hélas pour les fins qui veulent des moyens… notre « culture » a ses principes : très vite, les « lutteurs » sur les gradins ont exprimé leur malaise d’être assis entre deux « eux » : le capital et les casseurs. « Ils ont fait ça pour nous… et pour ma part, je ne condamne rien… pas question de se désolidariser »… ces formules fusaient toujours plus « indignées ». Une jeune artiste a dit tout haut ce qu’elle n’osait pas dire tout bas jusque-là : « Ces casseurs ont fait ce que je rêve – sans en avoir le courage – de faire… et jamais je n’oserais le répéter en public ». Et c’est là que le « public » donne la mesure de la méprise : le public, est-il « eux » ou « nous »… celui du « Service », de la « Flûte » et du « Galpon » a-t-il le même sens ? En tout cas, « nous » tînmes pour acquis qu’au Galpon, le « public » présent devait penser une même chose. Oser dire qu’on n’est pas d’accord, dans une telle « salle des pas perdus et des voix non dites », ce n’est pas avoir une autre voix « publique », mais être un « ennemi public ».

Je pense à l’Autre si c’est moi

Cet esprit de clan – rangeant dans un « eux » abstrait tous ceux qui ne nous tendent pas le hochet ni le miroir – perd toute retenue sur les affiches de « La Culture Lutte ». Question coupures de budget, « La culture a besoin de grosses coupures »… car « Pour la culture, faut du blé »… et donc « Faites payer le capital »… On croit rêver, au vu – sur les gradins du Galpon – de « lutteurs » au salaire « non dit » mais frisant le quart de million (unité de compte genevoise pour un directeur de la culture « non marchande »). Et on croit entendre la femme désincarnée de la pièce russe « Le suicidé », jouée jadis par lapsus à La Comédie : « Je ne vis que pour l’esprit… mon corps m’embarrasse… ne voulez-vous pas le prendre chez vous ? », lançait-elle à tous les hommes qu’elle croisait. Dame désincarnée, mais réincarnée au Galpon en un solide gars à la voix de stentor, pour défendre l’esprit… des casseurs : « La seule violence que je voie est celle des coupures » (de deux pour cent des subsides). Et d’ajouter en point d’orgue : « On sait de quel côté est la vraie violence » (elle vient d’« eux », bien sûr). Bref, « nos » grands enjeux éthiques font penser à ce mot d’enfant : « Un égoïste, c’est quelqu’un qui ne pense pas à moi ». La sociologue des artistes, Nathalie Heinich, pensait-elle à Genève et à « nos » artistes du peuple, avec sa phrase célèbre : « Où va une société dont les élites doivent poser aux rebelles ? » (cité de mémoire) ?

Séparer les bons « nous » de l’ivraie

Restent deux affiches, dont l’une relève de la comédie classique : « Fonctionnaire, locataire, artiste, précaire… même combat ». Anodine à première vue ; mais soudain, je comprends pourquoi le « pigiste » n’a jamais été admis à la table de famille : il n’est pas fonctionnaire. Or tous les gens de « La Culture Lutte » sont des employés « publics », ou veulent le devenir, à l’instar de la fondatrice du Raac… en tout cas, vivent des fonds publics, même entre deux rôles. C’est là que ressort la tension entre les « acquis du service public » et le « public servi non acquis ». Car « service public » rime avec « pouvoirs publics »… dont on hésite à reprendre le passif… alors un dernier slogan fait le tour de passe-passe. « Ne laissez pas la culture dans ce triste état » rime avec « à bas l’état bourgeois » : c’était sans doute subliminal plus qu’intentionnel, mais les réflexes – plus que la justesse – sauvent la « lutte ». Dès lors, les militants présents peuvent passer à une définition virginale du « nous », en forme d’équation : « Nous sommes service public »… ce fut ressassé à en marquer les murs du Galpon.

L’artiste peut-il être juge et partie ?

A ce stade, on pense carrément à Karl Marx, qui aurait pu dire de l’art ce qu’il dit de la religion : « C’est le cœur d’un monde sans cœur… l’esprit d’un monde sans esprit… l’art (des artistes rebelles officiels) est l’opium du peuple ». Entre « eux » et « nous »… l’artiste « marchand » est-il seul à pouvoir – de temps en temps – se demander « et moi… et moi… et moi ? » sans répondre d’emblée « je suis nous » ?

Boris Engelson

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