Un théâtre documentaire épique, résistant et humaniste

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Tatiana Frolova, metteure en scène. © A.Rebetez
Entretien avec la metteure en scène russe Tatiana Frolova.

Vivant en Sibérie, Tatiana Frolova est soutenue par la Fondation Prokhorov et des institutions culturelles comme la Scène nationale de Villeneuve-d’Ascq, hier le Théâtre de Vidy-Lausanne, ou le festival Sens interdits. Sans ces soutiens sa voix aurait-elle été rendue inaudible ? Tatiana Frolova a fondé en 1985 son Théâtre KnAM, l’un des premiers théâtres indépendants de Russie à Komsomolsk-sur-Amour, “une petite ville de 230 000 habitants”,  à huit heures de vol de Moscou”. Dans une salle de 25 places, elle poursuit son travail avec ses comédiens et ses techniciens. Depuis 1990, la compagnie a pris son envol international au Festival Passages de Nancy, Kulturgest à Lisbonne, Unidram à Postdam, en Italie. Venue en 2005 en résidence aux Récollets pour monter Le Rêve d’un homme ridicule de Dostoievski. Elle s’est tournée depuis vers le théâtre documentaire et  a créé Endroit sec et sans eau, Une Guerre personnelle et Je suis.

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« Je suis ». Mise en scène de Tatiana Frolova . © Igretsov.

Quel a été votre désir initial en interrogeant la mémoire et l’oubli dans cette pièce ?

Le thème de la perte de mémoire est venu fortuitement car la mère d’Elena Bessanova, comédienne dans le spectacle est atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis trois ans. Depuis le début de sa maladie, on lui a conseillé de prendre des notes. Ce geste est essentiel afin de ne pas sombrer dans la folie. Comme chaque soir au KnAM Teatr, nous échangeons expressions et expériences du jour. C’est ainsi que nous étions tenus au courant de la dégradation des facultés mémorielles, cognitives au fil de la progression de la maladie.

Nous avons alors compris qu’un processus identique est à l’œuvre au sein du peuple russe. Essayant de réunir ces éléments participant de l’histoire personnelle intime et de l’oubli minant une histoire collective.

Parlez-nous de ces sources hospitalières montre un traitement de la maladie d’Alzheimer singulièrement violent comme au détour d’un show rock. Les méthodes médicales semblent dérivées de celles du Docteur Goebbels.

Il existe un site internet russe consacré à Alzheimer où des personnes d’âges contrastés posent des articles sur la maladie. J’ai l’impression que cela montre parfaitement comme le Gouvernement se comporte avec les gens comme s’ils étaient des malades atteints d’Alzheimer.

Le désir était de créer une pièce performative rapportée sur un ton à peine caricatural relativement à la réalité. Car malgré le tragique, nous pouvons en rire en mettant en jeu la corporalité de manière intense. Ce qui créée une rupture dans la mise en tension qui caractérise le rythme du spectacle. D’où le choix d’un show un brin grotesque. Mais le texte, lui, est bien réel.

L’empreinte du metteur en scène Iouri Lioubimov et ses spectacles métaphoriques caractérisés par le montage, l’exhibition du matériau le travail sur la lumière, le conflit des formes et genres, allant du cabaret au tragique, le dialogue avec le public partenaire, une prise de conscience identitaire et historique, morale et politique.

Assurément. J’ai habité à 17 ans durant un an à Moscou où Lioubimov dirigeait le Théâtre de la Taganka où je me suis rendue. L’Institution était l’objet d’un grand scandale à l’époque et c’était interdit de s’y rendre. Ce lieu de création me passionnait et j’y ai vu tous les spectacles et me suis imprégnée de cette expérience.

A l’image du théâtre épique brechtien, vous développez une série de chansons dont une ritournelle leitmotiv tournant autour de la neige chanté par cette vieille femme atteinte de la Maladie d’Alzheimer que l’on voit à l’image vidéo. Quel est le statut dramaturgique de cette chanson ?

La première s’appuie sur la mère qui la chante il y a deux ans. C’est alors que j’ai compris que la chanson devait être partie intégrante du spectacle. On y comprend que l’hiver est sans fin commençant à s’étendre jusqu’au printemps puis à l’été. Au plan social, un hiver continu fait que les gens demeurent apathiques et dénués d’espoir.

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« Je suis ». Mise en scène de Tatiana Frolova . ©Théâtre KnAM.

La chanson Wipe out du groupe britannique d’électro rock psychadélique Archive tient une place importante à la fin de la pièce.

Son rôle est de dévoiler l’absence d’espérance lorsque tu cries de douleur que tu es dans la neige. Et j’ai l’impression que cette chanson témoigne avec justesse de cette douleur. Quand il n’existe plus rien hors cette expression souffrante. Beaucoup de monde, d’artistes quittent ainsi la Russie ou y restent sans emploi. Et ce qu’ils peuvent faire notamment, c’est de chanter dans le métro pour survivre.

L’écrivaine journaliste biélorusse Svetlana Alexievitch reconnait avoir été depuis toujours influencée par Dostoïevski et Tolstoï notamment pour son ouvrage La Fin de l’Homme rouge. Chez ces auteurs, elle a trouvé que la souffrance constitue le sens et l’affaire principale du peuple russe.

Nous avons abordé à plusieurs reprises Dostoïevski au théâtre. J’ai été très marquée par sa comédie humaine qui est une tragédie criminelle et lucide. Grand lecteur de la presse, l’auteur des Démons et des Frères Karamazov sait dresser un diagnostic implacable sur le mal qui ronge la société. Il a anticipé, pour partie, le monde dans lequel nous vivons.

En posant des questions tournant autour de la mémoire et de Dostoïevski auprès de personnes âgées en Suisse (qui a donné lieu à un documentaire, ndr), il est ressorti une dominante : « Il ne faut pas oublier le mal », tant c’est cela qui nous rend plus humain. J’étais impressionnée, car il s’agit a priori de vos compatriotes qui n’ont pas connu les grandes souffrances, répressions, exactions, déportations, exécutions et extrêmes privations qui se sont déroulées en Russie jusqu’à aujourd’hui. Les jeunes gens, eux, sont plutôt à favoriser l’oubli de tout le mal qui a été fait. A mes yeux, ce sont les personnes âgées qui ont raison : il faut se souvenir de ces réalisés et points douloureux.

Pour Bernard Noël dans Le Livre de l’oubli, on peut détacher l’écriture de tous les documents, les enregistrements. L’écriture devient une invention, une découverte au sens archéologique. Parlez-nous de la manière singulière dont vous abordez et amenez documents et sources et travaillez avec leur matérialité dans Je suis.

C’est une expérience unique pour notre pratique théâtrale. Il y a d’abord eu une traduction en russe, du Livre de l’oubli que nous avons réalisée durant un mois dans au sein d’Atlas, association pour la promotion de la traduction littéraire à Arles douze heures quotidiennes au fil d’un mois. Lorsque vous plongez dans le récit et les réflexions de l’écrivain et poète français Bernard Noël, il n’est guère possible de s’en extraire et de les oublier. Il m’a fait comprendre que mémoire et oubli sont des réalités dissemblables. Car l’oubli est immense espace que l’on ne connait pas encore et qui sous-tend notre histoire.

La mémoire, elle, permet d’extraire fragments, sources et documents de l’oubli et essayer de les retenir. Mais cette démarche archéologique ou d’écriture de l’histoire ramène des éléments prosaïques au jour qui doivent être organisés, agencés, mis en dialogue concrètement au plateau. Parfois en manipulant des portraits de parents et d’arrières-grands parents ou en utilisant le sable sur une sorte de rétroprojecteur.

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Publié dans cinéma, théâtre
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