Un jubilatoire théâtre d’objets érotiques au Paléo Festival

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Avec la Compagnie belge Les Bonimenteurs, le théâtre de rue réinvente des formes oubliées d’adresses au public. Comment ? Par la grâce de moyens rudimentaires et un sens bondissant du récit à entrées et sens multiples. La Loterie érotique des demoiselles est un cabinet de curiosités façon roulotte foraine animé par deux sœurs expertes en menus et imaginaires des plaisirs.

Ourlée d’une malice sans fond, une paire de comédiennes présente et manipule ici préservatifs brodés en dentelles, là boules destinées à l’orgasme féminin. Ce, sans vulgarité ni voyeurisme, dans le respect des fantasmes pour toutes et tous. Un régal à découvrir au sein de La Ruche, espace dédié aux Arts du Cirque et de la Rue au Paléo Festival.

Deux jeunes femmes mutines et savoureusement tentatrices, comme sorties de la comédie musicale signée Jacques Demy, Les Demoiselles de Rochefort (1967) rêvent d’éveiller les papilles érotiques du spectateur dans La loterie érotique des demoiselles. Ou comment ressusciter des sensations oubliées. Basée à Namur, la troupe des Bonimenteurs crée en s’inspirant de la tradition mise à l’eau à l’époque médiévale : les bonimenteurs. Avec parfois un porte-voix, ils appâtaient le chaland sur les places marchandes incitant le public ici à assister à une pièce, là une attraction foraine, plus tard, à l’époque moderne, à une séance de cinématographe. Souvent le souvenir niche dans un objet. Fondu dans sa matière, il en épouse la forme puis sommeille là comme un patient génie, capable d’attendre avant que les demoiselles l’appellent à se redéployer. Il y a aussi parfois un regard singulier posé sur le monde, à la fois inquiet et joyeux, prosaïque et poétique. Discrètement cruel même, avec de fins morceaux d’humanité à l’intérieur.

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Alphabet du plaisir

« Tout est parti de ces personnes, qui au Moyen-âge vendaient des médicaments notamment au cœur des foires. Le bonimenteur est ici remis au goût du jour pour trouver un lien avec le public et faire la harangue tissée de souplesse et d’énergie de jeu. Il y a une dimension propre à la rue, liée à la gouaille. Ces filles tiennent ainsi leur commerce et le boniment fait partie de leur vie et leur travail. Dans l’une des chansons reprises des Demoiselles de Rochefort, tout en transformant les paroles originelles il est dit : Nous avons ouvert ce petit commerce ambulant  », détaille l’une des comédiennes, Mélanie Delva.

Puisant à plusieurs genres — théâtre d’objets, univers forain et ludique, comédie ballet et chantée, new burlesque, marionnette — le duo de comédiennes réussit un spectacle tour à tour émouvant et surprenant avec toute la pudeur malicieuse que l’impudeur du propos contenait en possible. Devant leur espace forain, Mademoiselle A (Coline Zimmer) et Mademoiselle C (Mélanie Delva) accueillent 40 spectateurs élus. Elles fondent leur « boniment » sur une loterie dont les différentes propositions sont le fruit aléatoire d’une roue de la fortune ou de l’infortune érotique qu’elles actionnent chacune à leur tour.

« Dès le début, l’idée de jeu avec le public était présente pour le côté forain. Avec cette forme évoquant le yin et le yang de la roue, il y a l’idée de titiller les gens qui doivent réaliser des choix sur leurs comportements sous le regard des autres », développe Coline Zimmer. Parmi le public, il y a le choix d’un élu, un « chouchou » ou lien dramaturgique avec le spectateur afin d’entrer dans un processus de séduction toujours pourvu d’un second degré. « Nous avons choisi une finesse de tous les instants, pareilles aux Demoiselles de Rochefort, dans le fait notamment d’utiliser des rubans. Sous cette délicatesse, on peut glisser des choses plus osées, voire crues. La direction d’actrices a toujours insisté sur le fait d’être légère, fine et parfois de susurrer. Chaque objet étant comme notre bébé. Ainsi, ces mystérieuses pipettes colorées dénichées à la brocante qui sont emballées avec soin et forment les Trois Grâces », complète Coline Zimmer. Cet épisode est enveloppé par un extrait chanté a capella des Nuits de la demoiselle, ode érotique au plaisir féminin : « Je me fais sucer la friandise. Je me fais caresser le gardon. Je me fais empeser la chemise Je me fais picorer le bonbon. Je me fais frotter la péninsule Je me fais béliner le joyau. Je me fais remplir le vestibule. Je me fais ramoner l’abricot. » Du coup, l’objet en devient plus concret, il peut être réchauffé ou refroidi selon les tempéraments et saisons du désir et participe d’un éveil proustien et évocateur des sens chez les deux interprètes.

Dis ainsi l’exercice semble aller de soi au vu de la figure tutélaire de la roue que l’on retrouve dans le monde forain et, surtout, au cœur des jeux télévisés. Mais sous le regard de chacun et la pression des corps massés, debout, en pleine rue, la gêne suscite l’inertie. Les options doucement haranguée par les damoiselles sont explicites. On se range devant Mademoiselle C, pour préférer l’amour sur la table de la cuisine et face à Mademoiselle A pour les transports en commun sous la douche. Soit ce grand classique, faisant fureur au sein du couple souhaitant joindre hygiène intime et positions du kama sutra sous une fine pluie de mousson en salle de bains. Les comédiennes varient les adresses et les tons, de l’intime à fleur de chair au burlesque de comédie musicale. « Il y a un goût pour détourner et réinventer les objets du quotidien. Ainsi ce jeu remontant à l’enfance, le tac-tac, deux boules ici couleur mauve. Amener humour et dérision aussi par rapport aux objets sex toys qui sont parfois disponibles dans des boutiques raffinées où l’accueil est soigné », souligne Mélanie Delva.

Erotisme pudique

« Il existait dans la compagnie une pêche aux canards contée pour les enfants en journée dans ce même espace et avions envie d’y réaliser des contes érotique pour les adultes. Plutôt que de pêche miraculeuse, il s’agit de pêche aux sirènes, Contactée, la metteure en scène Brigitte Baieux nous a proposé de faire une loterie », précise Mélanie. Sa sœur scénique fort peu jumelle au plan physique, même si leur habit est identique (Rome des années 60 et bottes itou) perruque flashy rose fatigué, Coline enchaîne en entretien : « Les contes érotiques découverts dans les littératures d’ici et d’ailleurs étaient soit trop hard, soit excessivement poétiques. La création part donc d’objets érotiques, les sex toys, comme un viatique pour susciter chez le spectateur des interrogations sur la manière de vivre son corps, sa sexualité. L’érotisme est plutôt dans les mots, les postures lascives des comédiennes que dans ses stimulateurs permettant soi-disant de multiplier les sensations et le plaisir.»

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Ainsi une scène archétypale, celle  du strip-tease voit une marionnette actionnée par les comédiennes. Elle frissonne entre ciel et terre dans un effeuillage timide où se mêlent frissons des premières fois et dévoilement d’une chaire de chiffons. « Le strip-tease et la danse érotique devaient passer par l’art de la marionnette inspiré notamment de l’esprit de la comédie dramatique et noire Quand la mer monte coréalisée et interprétée par Yolande Moreau. Cette actrice met en avant une dimension éminemment populaire dans le fait de trouver un lien avec le public », souligne Mélanie. Qui ajoute : «  Nous ne voulions pas d’une poupée Barbie : Mais une vraie femme, un physique atypique non profilé pour l’érotisme formaté, dont les seins peuvent retomber. Que les vraies femmes puissent par moments se reconnaître et se sentir à l’aise. » Et cette idée toute simple de réaliser un strip-tease mateur par amour avec toute la sensibilité et la maladresse que peut susciter un tel moment. Le corps n’est pas magnifique, lissé et l’effeuillage est émaillé d’accidents dont la tirette qui se bloque. En suspension avec le vol que permet la marionnette, elle saute dans un grand écart s’emballant dans son numéro d’effeuillage. Une claque sur le postérieur d’une des demoiselles se retrouve prolongée dans le même geste chez la marionnette accompagnée de la musique de Led Zeppelin et du film 9 semaines et demie soutenant le strip-tease pudique de Kim Basinger.

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En plein inventaire affectif

Les objets érotiques sont  dévoilés comme ressortant d’une saison de mode, notamment labellisée « collection ludique ». Un art du déballage des formes, des boîtes et des couleurs pour ouvrir les pailles érogènes. « L’idée du paquet cadeau à ouvrir est venue dès l’origine, insufflant une extrême délicatesse dans les gestes stylisés. Autant de références au déshabillage, à la sensualité. Ainsi la Collection lubrique formée par les trois grâces peut aller dans un regard plus intime et interrogateur », se souvient Coline Zimmer. Au cœur par instants du cliché, au milieu de cette vision tour à tour vue de la femme et de l’homme du fantasme, et de  lumineux, étranges voire cocasses objets du désir, les deux actrices s’offrent le luxe d’être mélancoliques – même si finalement le regard de l’autre les possédera toujours. Forain, le spectacle est habile dans sa façon de se laisser désorganiser au hasard d’un  objet érotique d’un rêve, d’un souvenir, d’une prémonition, autant de signes rappelant que l’objet de fantasme parvient à se manifester comme sujet pensant.

C’est bien de mélancolie qu’il s’agit, cette « volupté qu’on excite », comme disait Gustave Flaubert. Tout le spectacle illustre à propos le mot de Balzac pour qui le souvenir était « une mémoire qui a joui ». Peu à peu, la promenade aléatoire, d’un fragment de mémoire à l’autre, d’une station d’objets de jouissance à l’autre compose un paysage complexe et passionnant : autobiographie émouvante, géographie corporelle et portrait au charme doux-amer d’une époque  à la fois proche et lointaine. Epoque où l’on prenait le temps de scénariser la stimulation amoureuse en petit théâtre respectueux des rythmes des unes et des autres. Reste à inventer la suite du chemin de la lente montée du désir sans cesse retardée que les demoiselles ont permis d’ouvrir.

Bertrand Tappolet

La Loterie érotique des demoiselles. Paléo Festival Nyon. Espace La Ruche. Jusqu’au 28 juillet. Rens. : http://yeah.paleo.ch/fr/artist/cie-les-bonimenteurs-dans-la-loterie-erotique-des-demoiselles

 

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