Toute information publiée fait-elle partie du domaine public ?

capture d'écran wikileaks

Désormais, le simple quidam peut exiger de faire retirer des archives la relation de faits susceptibles de nuire à son image.

Les nouveaux médias ont favorisé la diffusion d’une information dont la conservation dépend désormais des pouvoirs économiques et politiques. Dans un entretien avec le commissaire d’expositions Hans-Ulrich Obrist, Julian Assange rappelle que si l’histoire est écrite et réécrite par le pouvoir dominant d’une époque, les informations archivées sous la seule forme numérique peuvent disparaître beaucoup plus facilement que celles qui ont été publiées sur des supports physiques conservés dans les bibliothèques. Des sociétés commerciales ou des privés font couramment appel à des entreprises spécialisées afin d’effacer de l’Internet les articles et études dérangeants.
Quand il s’agit de cacher les atteintes graves aux droits de l’homme et à l’environnement ou des activités délictueuses, les raisons de faire appel à la gomme numérique ne manquent pas : le milliardaire irakien Nadhmi Auchi,condamné dans l' »Affaire Elf », et figurant parmi les donateurs de la campagne de Barack Obama, a réussi à faire retirer des archives numériques nombre d’articles liés à sa condamnation en France, la société pétrolière Trafigura a vigoureusement tenté de bloquer la publication d’un rapport sur ses enfouissements de déchets toxiques en Afrique. Les gouvernements ne sont pas en reste, tels ceux britanniques et australiens qui ont exercé des pressions sur les activistes, dont la mère de Julian Assange,  qui tentaient de documenter les expérimentations effectuées sur des êtres humains lors d’essais nucléaires en Australie, en 1955.
Souvent, ces tentatives de censure sont couronnées de succès car « les journaux ne parlent pas des articles retirés par crainte d’avoir l’air faibles et d’avouer qu’ils ont trahi leurs lecteurs, mais c’est une attitude qui ne fait qu’encourager les censeurs » avertit Julian Assange.  L’opération de polissage d’ego risque toutefois de provoquer l’«effet Streisand » du nom de l’actrice qui en voulant faire disparaître du réseau une photo de sa demeure a incité 420’000 personnes à visiter le site durant le seul mois suivant sa demande de retrait.

Un troisième pilier de l’information nous a toujours été caché

Le personnage vedette de Wikileaks distingue trois types d’information : le premier concerne le savoir qui fait partie des procédés industriels du quotidien et qui est perpétué par une économie ; le deuxième est l’ensemble de nos connaissances, de l’histoire la plus ancienne à ce qui s’est passé ces derniers jours. Cette deuxième partie du savoir est présente mais en voie de disparition au fur et à mesure que les tirages des livres s’épuisent et que le nombre d’exemplaires consultables diminue.  Le troisième type d’information, qui inquiète le plus Assange, est celui que certains s’emploient à empêcher d’entrer dans l’histoire. « Cette information est éliminée avant ou après sa publication. Si elle se répand, alors des efforts sont engagés pour les retirer de la circulation.
Ce troisième pilier de l’information nous a toujours été caché tout au long de l’histoire du monde. Si l’on considère que la vie civilisée est basée sur la compréhension entre les êtres, la compréhension des institutions, etc., alors on comprend que l’absence de ce troisième type d’information représente un grand vide dans notre connaissance/compréhension du monde. Sans cette compréhension du fonctionnement du monde, aucune théorie politique ne peut être élaborée pour décider d’une ligne de conduite. Une organisation qui supprime une information le fait car elle estime que sa diffusion réduirait son propre pouvoir, que cela produirait un changement et l’organisation ne voit pas cela d’un bon œil. Ainsi, l’organisation tente d’éviter qu’un changement puisse se produire. Quand des organisations ou des gouvernements de divers types tentent de réserver un savoir, ou de le supprimer, ils nous donnent l’information la plus importante : que quelque chose vaut la peine d’être observé, car la censure est un signe de faiblesse, non de puissance. C’est un signal qui révèle la peur du changement. En dévoilant sa crainte du changement, une organisation démontre qu’elle peut être remaniée.»

Julian AssangeEn matière de censure, Julian Assange peut plonger dans ses souvenirs d’enfance pour illustrer les modes de pression utilisés. Entre 1955 et 1963 les Britanniques ont procédé à des tests nucléaires majeurs dans l’atmosphère sur le site de Maralinga, dans le Sud de l’Australie, où vivaient des aborigènes. Les jours qui suivirent les explosions, les Britanniques envoyèrent les soldats australiens sur les zones contaminées afin de tester l’effet des radiations sur ces cobayes humains.  Au début des années 70, Christine Assange découvrit des preuves de ces tests et s’apprêtait à les rendre publics quand la police australienne lui conseilla de renoncer à la politique sous peine de perdre la garde de son fils Julian âgé alors de quatre ans. Ce n’est qu’en 2001 qu’une chercheuse écossaise,  Sue Rabbit Roff, découvrit dans les archives australiennes  les preuves des expérimentations que les Britanniques avaient toujours niées.

L’idée nouvelle qu’Assange voudrait introduire pour protéger le travail de Wikileaks « peut aussi être étendue à la protection de tous les produits intellectuels. L’ensemble des oeuvres créatives qui peuvent être numérisées seraient ainsi réunies selon un mode qui ne dépendrait de rien d’autre que de son contenu intellectuel et ne dépendrait d’aucun serveur distant ou d’une organisation. Il s’agirait d’un nouveau standard pour nommer toute création intellectuelle, tout ce qui peut être numérisé. Il ne serait pas possible de changer un document sans en changer le nom ».

Jacques Magnol

Note: Lors du séminaire « TIC et Géopolitique » du 24 mars 2011, organisé par l’EPITA en partenariat avec l’Ecole de guerre économique (EGE), des experts de la sécurité des systèmes d’information se sont penchés sur les risques engendrés par le cloud computing. L’Amiral Michel Benedittini a souligné que le récent scandale autour des révélations de télégrammes diplomatiques américains sur Wikileaks n’était pas du tout une attaque informatique mais un défaut de pertinence dans les droits d’accès aux documents. Une personne inappropriée a ainsi eu accès à des documents classifiés à un niveau qui aurait dû lui être interdit.

– Lire l’entretien complet: http://wikileaks.org/
– Voir également: A Genève, Julien Assange rappelle que l’être humain est capable de ça. 4 novembre 2010.

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