Tournage nocturne. Entretien avec la cinéaste Irene Gutiérrez

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Irene Gutiérrez, réalisatrice de « Hotel Nueva Isla ».

Avant la Révolution castriste de 1959, l’Hôtel Nueva Isla était un luxueux établissement de la Havane. Aujourd’hui, cet hôtel en ruines est fermé. Lors du tournage du film notamment par Irene Gutiérrez, photographe et documentariste cinéma partageant sa vie entre Cuba et l’Espagne, il est devenu un sanctuaire précaire pour des sans-abris. C’est là que vit Jorge qui n’aura jamais vu le film avant son décès, On le voit évoluer avec ses silences, ses souvenirs muets, un chien et quelques personnages sur le départ d’un hôtel devenu dangereux par sa vétusté même.

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« Hotel Nueva Isla », Irene Gutiérrez, Espagne – Cuba, 2014.

En solitaire, Jorge ne souhaite pas s’échapper d’un univers de fouilles, de rêves évanouis et d’abandon qu’il a patiemment tissé. La disparition de cet hôtel est-elle une allégorie sur l’histoire et la société cubaine d’aujourd’hui qui entre boycott aux effets délétères, système d’éducation et de santé souvent cités en exemple, atteintes aux droits humains, nomenklatura économico-politique, pénurie chronique, et aspirations consuméristes, peut se retrouver nostalgique d’une époque dictatoriale et postcoloniale sous orbite américaine, où il faisait bon vivre pour une minorité ? Le doute est ici permis. Le film fait rimer architecture et mémoires, fiction et documentaire, quotidien démuni et tendresse à vif.

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« Hotel Nueva Isla », Irene Gutiérrez, Espagne – Cuba, 2014.

Quelle est l’histoire de cet hôtel prestigieux, Nueva Isla, bâti en 1926 ?

Irene Gutiérrez : L’hôtel épouse un processus historique emblématique de tout le pays. A ses débuts au milieu des années 20, Nueva Isla était l’un des plus luxueux bâtiment où les clients étaient notamment américains. Il est proche du prestigieux Capitole National (Capitolio Nacional de La Habana), l’édifice le plus imposant de la capitale. Ce dernier est situé en plein centre de la Vieille Ville dans le quadrilatère formé par les rues Prado, Dragones, Industria et San José le Capitole est le point zéro de toutes les routes du pays. Il fut construit en 1929 sous la dictature du général Gerardo Machado par l’architecte Eugenio Raynieri Piedra pour accueillir la Chambre des Représentants et le Sénat.

Depuis l’avènement au pouvoir de la Révolution en 1959, il fut encore utilisé comme complexe hôtelier jusqu’en 1968. Les débuts du castrisme furent marqués par une période appelée « Offensive révolutionnaire », qui vit la fermeture d’entreprises privées indépendantes et des hôtels. Des Cubains originaires de l’Ouest de l’ile y habitèrent néanmoins. Il devint alors un abri destiné aux personnes sans domicile fixe. Le temps passant, les gens qui y séjournaient emportèrent de nombreux objets, matériaux et mobiliers. Il devint alors l’endroit déserté et en ruines que découvre le film. De nos jours, il est fermé, tant le danger d’effondrement partiel y est constant et le délabrement avancé.

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« Hotel Nueva Isla », Irene Gutiérrez, Espagne – Cuba, 2014.

La séquence d’ouverture joue sur le contraste entre le labeur de fouille entropique du personnage principal, Jorge, et le caractère éminemment ouvert de l’espace qui ne comprend plus de fenêtres et guère de murs au sommet de l’Hôtel.

Cet épisode montre par fragments la perspective du panorama de toute la cité que l’édifice surplombe. Le film adopte néanmoins le point de vue de Jorge, en décidant résolument de ne pas explorer les alentours immédiats de Nueva Isla. Qui se trouve dans un quartier central de la capitale, Jesus Maria.

Il s’agit d’un quartier populaire peu fréquenté par les habitants de la capitale hors ceux qui y résident, ayant une mauvaise réputation. Elle est en partie galvaudée mais liée à son supposé caractère dangereux. Là, les gens n’ont pas du tout l’habitude d’être filmés. Avec le coréalisateur, nous nous promenions dans les ruelles en évoquant Jean Rouch et Pedro Costa. En découvrant l’hôtel, nous sommes tombés sous le charme de ce lieu étrange, à la fois étroit et immense, en le sillonnant en tous sens munis d’un plan.

De jour, nous avons rencontré un homme plongé dans sa lecture qui nous invita à monter dans les étages supérieurs et au sommet du building. Nous avons alors découvert son écriture qui se déployait sur des murs entiers, prenant conscience progressivement son histoire. A nos yeux, l’identification entre l’édifice et le personnage de Jorge est complète. Ils sont comme les deux faces d’une même pièce de monnaie.

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« Hotel Nueva Isla », Irene Gutiérrez, Espagne – Cuba, 2014.

Jorge ressemble à un ermite squelettique, dont on peut croiser des lointains ancêtres dans le cinéma d’un Glauber Rocha et ses damnées de la terre ou par les figures de stylites solitaires du désert imaginées par Luis Buñuel.

Il y a surtout les influences croisées notamment de Pedro Costa (La Chambre de Vanda) et José Luis Guerín, maître de l’avant-garde barcelonaise. Ce, entre autres, dans le fait de fusionner l’architecture avec l’humain en construisant le film durant le tournage. Nous avons souvent parlé avec Jorge sans réaliser une image afin d’enregistrer la fin de cette bâtisse et de Jorge, ainsi que le crépuscule des utopies révolutionnaires. On peut voir le film telle une allégorie de l’histoire cubaine sans que cette dimension ferme le sens ou les possibles soulevés par le scénario.

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« Hotel Nueva Isla », Irene Gutiérrez, Espagne – Cuba, 2014.

Il y a une scène montrant la déclaration d’amour de Josefina pour Jorge. Elle a été refigurée en la faisant jouer par les protagonistes pour traduire leur monde intérieur avec la musique additionnelle d’une chanson d’amour.

Comme pris dans une pratique rituelle, nous avons tourné de nombreuses scènes en atmosphère nocturne en raison de la puissante rumeur et du bruit environnant caractéristiques de la capitale sans ingénieur du son professionnel. Si cet épisode peut être vu comme une « refiguration », il part de la réalité des rapports entre ces deux êtres. Josefina représente une forme classique de stabilité, le fait d’être accompagné, entouré, désiré et aimé. Tout ce que Jorge refuse obstinément.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Bertrand Tappolet

Lire à ce sujet : Réalités fictionnalisées d’Amérique latine. Bertrand Tappolet.

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