Théâtre et cité, la place des arts de la scène, selon Marco Polli

   Dans le cadre des Rencontres théâtrales 2012/13, lancées par Sami Kanaan, conseiller administratif de la Ville de Genève en charge de la culture et du sport, Marco Polli, comédien et secrétaire général de la Fédération Suisse des Sociétés théâtrales d’Amateurs analyse ce que la « démocratie » doit à la culture et aux arts vivants.

Lorsqu’on s’interroge sur les fins et la légitimité de la démocratie à « attribuer des moyens à la culture », il ne faut pas oublier que les arts, ceux de la scène en particulier, ne sont qu’un aspect de la culture et qu’ils s’inscrivent dans un cadre plus large, qui concerne la société dans son ensemble. En termes de fréquentation, le théâtre professionnel y compris la danse qui revient en force depuis quelques années, intéresse à tout casser 5 à 8 % de la population. Certes, les arts vivants, dont les origines remontent en Occident à 27 siècles, sont investis d’un grand pouvoir symbolique. Un débat sur la place des arts de la scène dans la cité doit tenir compte de ces deux aspects.

De tout temps, on a attribué aux arts vivants un pouvoir sur les consciences. Aristote leur concède la vertu « cathartique » de purifier les âmes pour le bien de la cité, mais de son contraire aussi si on n’y veille pas ; l’églises leur assigne l’objectif d’édifier les fidèles, l’Union soviétique de guider la conscience socialiste. Et, tout récemment, se réveillant de 150 ans de léthargie, l’exécutif du canton de Genève s’apprête à déployer « une politique culturelle ambitieuse», «autour d’une vision cohérente permettant de créer les conditions favorables à l’excellence culturelle », pour le «grand enjeu de compétitivité sur la scène nationale et internationale». Un beau programme qu’on pourrait confier aux Intérêts de Genève ou à l’Office du tourisme.

La créativité vient d’en-bas et se joue des règles établies

Mais les tragédies et les comédies antiques qui ont traversé les siècles, les mystères bouffes, contes populaires… se sont toujours joués des velléités de soumettre l’art à l’ordre établi. Plus il est condamné à agir en marge, plus l’art se charge de sens, devient subversif et créatif. La créativité est d’ordre dionysiaque, une rupture imprévisible. Rebelle à toute institutionnalisation. Dans notre histoire récente, ce sont les créations « alternatives » et désordonnées des années 1970-80 qui ont régénéré un art théâtral confit dans ses velours pourpre, dorures et stucs hérités du XIXème siècle et ses galas Karsenty ; ils ont « re-fonctionnalisé » des lieux originaux arrachés à la désindustrialisation. Une génération émergente s’est affirmée vigoureusement avec des exigences de justice et d’égalité des chances, d’une culture qui parle du monde comme il est. Et on doit à la perspicacité des édiles de la Ville de Genève des années 1980 d’y avoir perçu derrière l’anarchie de ses productions l’art de demain. Au lieu d’envoyer la police avec ses lacrymogènes, ils lui ont ouvert des espaces d’expression, Usine et autres parfumeries.

Les valeurs qui légitiment l’aide de l’État

Si la rupture est féconde, elle est par définition éphémère. En laissant en héritage toutefois, outre ce qu’elle a innové du point de vue dramatique, un ensemble de valeurs pilote sur les rapports entre la cité, la culture et l’art, consigné dans la Loi sur l’accès et l’encouragement de la culture (LAEC), adoptée en 1996. La démocratie n’est pas un état de nature, mais une volonté. Elle n’est pas acquise, elle est un processus vivant,  incomplet et jamais achevé avec en son centre les valeurs culturelles dans leur diversité, dont il faut « démocratiser » « l’accès, le plus large possible ». La LAEC célèbre la culture comme un ensemble vivant, « un laboratoire où s’expriment les valeurs, les modes de vie et de pensée» dont les arts ne sont qu’un élément. Le Message culturel du Conseil fédéral encadrant la Loi sur l’encouragement de la culture ne dit pas autre chose : «La culture est un facteur essentiel de la vie sociale et politique, un instrument efficace d’intégration et de cohésion sociales. […] Une politique culturelle active ne se limite pas à la promotion de la création artistique ou à la sauvegarde du patrimoine culturel.» Enfin, encourager n’est pas gouverner. C’est reconnaître que «l’initiative en matière culturelle appartient, en premier lieu, aux particuliers et aux organismes privés et publics, qu’il s’agisse d’associations, de groupements, d’entreprises ou de fondations.». Ce sont eux les partenaires de « l’enjeu culturel » dans leur hétérogénéité féconde, les porteurs de  la diversité culturelle.

Les vecteurs du renouveau théâtral à Genève

Dès les années 1970-80 optimistes et dynamiques, trois vecteurs ont joué un rôle essentiel dans la renaissance du théâtre moderne et sa démocratisation : le théâtre scolaire, le théâtre amateur et les mouvements alternatifs, dont on a déjà parlé.

Le théâtre scolaire a pris peu à peu sa place aux côtés de la chorale. Si cette dernière était confiée aux instituteurs eux-mêmes (on se souvient de l’examen de chant tant redouté des candidats), la transmission du théâtre a fait appel à des professionnels. On doit à André Chavanne le coup de génie de les avoir intégrés à l’école pour partager une heure de français pour un « cours de diction » et diriger un atelier théâtral dans chaque établissement secondaire. Le gain est double: ils apportent leur univers artistique avec ses rites et exigences ouvrant sur l’extérieur, et bénéficient en retour d’un revenu complémentaire stable, si important pour une profession précaire. Cette politique s’est progressivement élargie à la mise à disposition de billets bon marché pour les élèves et à des collaborations avec les théâtres.

L’essor du théâtre amateur depuis les années 1960 est beaucoup moins connu et ignoré délibérément des autorités genevoises. Il est pourtant venu relayer l’école dans la popularisation de l’art dramatique. Très organisé, ancré dans la population dans les villes, villages et communes à raison actuellement d’une troupe permanente pour 8500 habitants, il est un chaînon élémentaire de l’accès à la culture qui touche des populations émergentes (de jeunes) ou qui ne sont pas parties prenantes de la « haute culture ». Il est reconnu comme tel dans les priorités 2012-15 de la politique culturelle de la Confédération.

En Suisse romande, il connaît une expansion à nulle autre pareille : ainsi, de 1990 à 2011, le nombre de troupes affiliées à la Fédération Suisse des Sociétés théâtrales d’Amateurs (FSSTA) est passé de 107 à 200 (avec un effectif moyen d’une trentaine de membres actifs), soit une croissance de 83% en vingt ans. Genève en compte 28. Son répertoire s’est diversifié, allant de la petite troupe communale au théâtre de jeunes universitaires retraduisant et montant des pièces de la Grèce antique, passant par des compagnies capables de mettre sur pied des spectacles de plein-air accueillant jusqu’à 20000 spectateurs, ou encore un Théâtre de l’oreille, qui écrit, enregistre et diffuse via Internet des pièces radiophoniques téléchargées dans les cinq continents. Le bilan financier du théâtre amateur est largement positif en faveur de la collectivité grâce à son énorme potentiel de travail bénévole. Il reçoit peu d’aides, mais génère annuellement 300’000 francs de droits d’auteur et une somme équivalente pour la rétribution de professionnels engagés pour des mises en scène ou des stages de formation.

Il reconnu dans la plupart des cantons romands. Sauf à Genève.

Ce que la « démocratie » doit à la culture et aux arts vivants

Je fais partie de la minorité de privilégiés culturels qui accèdent au théâtre et à la « haute culture », en tant que spectateur, comédien, metteur en scène et auteur. Mais je ne suis pas un « héritier » au sens de Bourdieu, et mes parents, s’ils étaient fiers de ma réussite scolaire, goûtaient peu ma culture. Mais, soyez-en assurés, ils en avaient une, avec de solides valeurs et références, celles d’artisans avisés, qui a modulé ma réception de la « haute culture », lui a donné du sens. Nombre de mes collègues amateurs me ressemblent. J’ai une dette culturelle envers l’école républicaine. Et mes parents.

Ce que nous ont enseigné ces vingt dernières années, c’est que la culture revêt des formes extrêmement variées, y compris dans les arts vivants, à l’image de la société qui se compose d’une mosaïque de groupes humains qui s’identifient par des représentations à la fonction identitaire: la culture. La reconnaissance et l’encouragement de la « diversité culturelle » n’est pas un gadget pour discours électoral, mais une condition vitale au maintien de la démocratie, de la cohésion sociale, à l’heure où près d’un tiers des citoyens ne se reconnaissent plus du tout dans le discours dominant d’autosatisfaction autiste des élites.

Le Message culturel nous apprend que « dans notre société prônant l’efficacité et la rapidité, ne pas savoir suffisamment lire et écrire est un facteur d’exclusion sociale, culturelle et économique. En Suisse, [selon une vaste enquête de 2002] environ 800 000 personnes âgées entre 16 et 65 ans éprouvent d’extrêmes difficultés à lire. Elles ne sont pas en mesure de filtrer, relier entre elles et comprendre les informations contenues dans un texte court. Le coût social et économique de l’illettrisme se chiffre à plus d’un milliard de francs par an. » Un milliard ! Et d’innombrables souffrances. Dont les élites se foutent joyeusement. Manifestement, nous ne les verrons pas dans nos salles de spectacle et encore moins au Grand théâtre. En terme humain, ce 15-20% a autant de droits, et mérite autant de considération que nos 5%. Ceci ne veut pas dire qu’il est illégitime de soutenir des formes pointues et onéreuses d’expression artistique, mais que la politique culturelle d’un État démocratique doit tenir compte équitablement de la diversité des besoins de l’ensemble de la population, qui passe par:

  • la reconnaissance de la multiplicité des formes d’expression culturelle présentes dans notre société, de celle aussi bien des « petites gens », de l’immigration qui pèse 45% de la population genevoise, comme de ceux comme moi qui ont la chance d’avoir accédé à la « haute culture »,
  • l’implication la plus large possible de ceux qui l’expriment et la portent, l’éventail des « particuliers, organismes privés et publics : associations, groupements, entreprises ou fondations».

Une focalisation exclusive sur une minorité aussi bien de l’art dramatique que de la population risque d’être de plus en plus mal perçue en période de crise. Le financement d’institutions culturelles peu populaires est fragile, à l’exemple du musée d’ethnographie ; il a souvent échoué devant le peuple. La défense de créations artistiques novatrices et difficiles d’accès ou appréciées par des minorités « initiées », lorsqu’elles sont financées par la « démocratie », n’est légitime et possible que dans la mesure où la grande diversité culturelle qui caractérise notre pays et singulièrement notre canton est respectée. Un jour, laissant tranquilles, pour une fois, les étrangers, une initiative populaire pourrait exiger que les spectateurs du Grand théâtre, par exemple, parce qu’ils se recrutent dans les milieux aisés, paient leur siège au prix coûtant (500 francs). C’est très exactement avec cet argument que notre précédente ministre de l’Instruction publique, et un peu de la culture, avait convaincu la population, il y a quelques années, de doubler les taxes universitaires, comme le gouvernement canadien est en train de le faire aujourd’hui. Le populisme est la punition de l’élitisme, et il ne fait pas bon ménage avec les nuances.

Une politique des arts de la scène diversifiée : de l’air, s’il vous plaît, qu’on respire !

Quelles formes de théâtre, quels types de projets doivent-ils être encouragés[1] ?

Conformément aux principes généraux, une politique d’encouragement doit veiller à:

  • favoriser l’accès aux arts de la scène, en élargissant l’éventail socioculturel des publics
  • promouvoir la plus grande diversité de ses formes d’expression,
  • mobiliser la variété des acteurs culturels actifs et stimuler la relève.

Le Conseil d’État, dans l’exposé des motifs de son projet de Loi sur la culture, prône la cohérence l’excellence, et l’exemplarité.  On ne peut que s’étonner d’une attaque aussi frontale contre la diversité culturelle dont la Convention UNESCO qui la garantit vient d’être ratifiée en octobre 2008 par la Suisse. Quant à l’excellence doublée de l’exemplarité, on se demande bien à quelle aune elles seront mesurées. Les arts de la scène composent une mosaïque passionnante du théâtre d’essai aux grandes productions en passant par le théâtre amateur et des petites scènes ; leur excellence réside dans la diversité. Car il n’y a pas un mais des publics non réductibles les uns aux autres, certains très nombreux et d’autres confidentiels, avec des spectacles qui leur correspondent. En démocratie, celui du théâtre amateur, par exemple, n’est pas plus négligeable que celui du Grand théâtre. Sinon moins dispendieux. Si c’est sur les décombres de la multiplicité des petites salles qu’on ferme les unes après les autres – Pitoëff aux dernières nouvelles – qu’on érige la Nouvelle Comédie, il vaudrait peut-être mieux en faire l’économie.

L’arc lémanique est riche en diversité culturelle. Mais l’entropie culturelle – à savoir l’étouffement tiède de l’art dramatique – qu’engendrera inévitablement la politique du Conseil d’État est un risque non négligeable. On n’arrive pas à croire que des « représentants des milieux artistiques », eux-mêmes souvent oubliés, aient pu se prêter à un projet de refonte de la loi sur la culture qui envisage de supprimer les deux notions clés de son intitulé actuel : l’accès et l’encouragement, et de passer à la trappe la diversité de ses relais de culture énumérés dans la LAEC – particuliers, organismes privés et publics, associations, groupements, entreprises ou fondations. Seraient-ils devenus des concurrents à évincer ? Et que dire d’un « financement des institutions » du canton qui se limiterait à celles « qu’il considère d’intérêt stratégique » ? Sinon que ça n’a plus grand-chose à voir avec la culture.

Oui, les artistes professionnels doivent être soutenus par la collectivité. A partir de là, les réponses ne sont pas simples. La précarité systématique, de même que le confort de certaines rentes de situation ne favorisent pas la création. Et il est infiniment gênant que, pour introduire des articles ancrant dans la loi une aide matérielle aux acteurs culturels professionnels, que nous appuyons, leurs représentants aient jugé bon de massacrer à la tronçonneuse la première loi sur la culture la plus novatrice de Suisse. Il serait piquant que la droite – qui n’a jamais voulu appliquer la loi de 1996 – prenne ce magnifique cadeau en supprimant l’aide aux artistes, ce qu’elle s’apprête vraisemblablement à faire. Et triste parce que les comédiens et les différents acteurs de la scène ne méritent pas ça.

Marco Polli

  • Comédien amateur depuis 18 ans avec au palmarès une soixantaine de pièce à mon actif, metteur en scène et auteur de pièces radiophoniques
  •  Secrétaire général de la Fédération Suisse des Sociétés théâtrales d’Amateurs (FSSTA)
  • Vice-président de Culture enjeu

Président de deux troupes :

  • Théâtre Antigone Genève, qui présente régulièrement des pièces de Dürrenmatt à Ionesco en passant par Durringer, Guitry, Gombrowics, Dubillard, etc.
  • Le Théâtre de l’oreille, une compagnie qui crée des pièces radiophoniques et les diffuse par son site et une radio Internet

[1]     C’est le terme juridique et légal pertinent bien défini qui s’oppose à celui de gouvernance des arts qui relève du contrôle politique et de l’instrumentalisation des arts à des fins de représentation et de propagande qui n’ont rien de commun avec l’expression artistique elle-même.

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