Réalités fictionnalisées d’Amérique latine

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« Mateo », Maria Gomboa, Colombie, 2014.

L’Hôtel et ses fantômes

Par instants parcimonieux, Hotel Nueva Isla se permet de tutoyer la grâce douloureuse du chef-d’œuvre nocturne signé Pedro Costa, Dans la Chambre de Vanda. Pedro Costa bivouaque avec sa caméra dans le quartier cap-verdien de Fontainhas en tirant un documentaire sur l’écoulement de la vie même et un surprenant film picturaliste, où le cinéaste se fait l’observateur scrupuleux voire l’ethnographe sismographe d’un monde en train de disparaître. Il y a de même dans le film cubain peu de récit, des amorces de fiction amoureuse et de transmission entre générations contrastées, nul rebondissement ou événement spectaculaire. Juste la puissance fascinante, hypnotique du temps qui s’écoule, des gestes et des corps scrupuleusement observés, des sons et des voix méticuleusement captés, et l’étrange relation symbiotique entre des gens et un lieu hier luxueux avant la Révolution castriste de 1959. Et maintenant au summum de la pauvreté, de la misère et de la décrépitude, où tout menace de s’écrouler sur place comme un château de cartes.

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« Hotel Nueva Isla », Irene Gutiérrez, Espagne – Cuba, 2014.

Qu’on les voie comme des résistants, des survivants, ou des fantômes, il est clair que le film se place, pour partie, du point de vue des occupants de l’Hôtel insulaire délabré et que ce point de vue est celui d’une communauté en fin de partie aux liens temporaires et fragiles. L’opus récolte quelque chose de la beauté dévastée de tous les films consacrés à un monde en train de disparaître. S’il y a beaucoup de misère dans la réalité que filme Gutiérrez, la cinéaste réussit à ne jamais trébucher dans le piège du misérabilisme ou du pathos, ni d’ailleurs dans celui, inverse, de l’esthétisation de surface et de l’édulcoration. Autant qu’un choix esthétique, le plan-séquence fixe est ici sans doute un choix éthique, une façon de poser la caméra en dérangeant le moins possible. Mais la matière brute est aussi retravaillée.

En filmant en vidéo, le plus souvent la nuit ou dans des pièces sombres, Gutiérrez retrouve aussi, mais sans comme par hasard, une certaine picturalité : la source de lumière unique, faible pour ne pas éveiller les soupçons des personnes alentours lors même que le tournage est clandestin sur lieu dont l’accès est interdit par les autorités pour des questions notamment de sécurité évoque quelques grands maîtres anciens, de Rembrandt à De La Tour, les visages abîmés font resurgir Goya. Mais ces rapprochements picturaux adviennent naturellement, ils semblent plutôt liés à des impératifs du tournage en équipe légère (une à deux personnes) plutôt que concertés par le cinéaste.

En enchaînant les effets de lenteur, de suspension et de dilatation, il y a aussi la rime avec l’univers fantastique de films aux teintes verdâtres et aqueuses comme dans les expériences psycho-sensorielle du Dark Water signé Hideo Nakata et son labyrinthe de sensations renouvelables à l’infini.. Ou Straw Dogs de la star du cinéma taïwanais, Tsai Ming-Liang : le sens maniaque du cadre et de l’écoulement intensément lent du temps. Mais aussi l’attention empathique sans complaisance pour les affections mentales et les dérèglements anatomiques des protagonistes. On est néanmoins très loin du sentiment claustrophobique et de terreur savamment architecturée attaché au plus célèbre hôtel de l’histoire du cinéma, celui du kubrickien Shining ou de La Maison du diable de Robert Wise, sa capacité d’enchantement et de terreur.

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« Mateo », Maria Gomboa, Colombie, 2014.

Beauté irréelle, désolée et plastique

Toute la force, l’intérêt et la beauté de ce film résident dans ce paradoxe entre enregistrement brut et travail de la matière, contemplation pure et dramaturgie du plan, cohabitation permanente d’une objectivité apparente et d’une subjectivité profonde. Cette subjectivité se traduit dans des scènes recomposées et jouées comme celle qui dévoile Josefa tentant d’arracher Jorge à sa solitude pathologique au sein d’un tombeau de pierre hôtelière par la seule force insensée de l’amour et de la tendresse.

On sent l’empreinte du cinéaste barcelonais José Luis Guerin qui s’inscrit dans une recherche esthétique. Un réalisateur de l’entre-deux explore les articulations du temps et du langage cinématographique, les rapports entre le rêve et la réalité, l’imaginaire et le vécu. Son film En construcción (En construction, 2001, premier documentaire primé aux prestigieux Goyas), reflète le centre du Barrio Chino à Barcelone en pleine réforme urbanistique. Guerin filme la transformation humaine que suscite cette mue urbaine. On songe aussi à La Maison du réalisateur israélien Amos Gitaï. Les chantiers successifs d’une maison recouvrent l’histoire des recompositions sociales et ethniques vécue, tout en interrogeant les rapports complexes entre Israéliens et Palestiniens. Dans son meilleur, Hotel Nueva Isla retrouve les qualités de Guerin abolissant les frontières avec lesquelles nous sont clivés les époques (passé, présent, futur), les êtres (morts, vivants, personnes, personnages), les genres (documentaire, fiction, poème et portrait notamment).

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« Hotel Nueva Isla », Irene Gutiérrez, Espagne – Cuba, 2014.

A en croire la cinéaste, le tournage a été émaillé de conflits et échanges sur les rôles que les deux protagonistes principaux, Jorge et Josefa, voulaient jouer dans leur propre vie et l’exigence d’une dramaturgie visant à faire jouer les mouvements les plus souterrains des êtres jusque dans leurs silences mêmes. Si Jorge semble irréductible, irrécupérable marchant en toute conscience vers sa mort et choisissant in fine, ce que le film ne montre pas, une forme de mort volontaire en refusant de s’alimenter alors qu’il est atteint d’un cancer de la bouche, Gutiérrez parvient à donner l’illusion qu’elle se « contente » de le regarder alors que la réalité du tournage est marquée de refigurations et réactivations pendulant entre trames narratives multiples, fiction et documentaire. « Le film s’organise en trois actes et se veut, en théorie du moins, fidèle aux règles aristotéliciennes de la tragédie », lâche la réalisatrice. Ce qui, pour une cinéaste constitue une preuve du respect et de l’amour qu’elle porte aux êtres qu’il filme. Tout en passant sous silence l’alcoolisme sévère de cet homme de 56 ans qui en paraît vingt de plus, car « ce n’était pas intéressant pour l’histoire. » Un incertain mélange donc entre scénarisation de certains épisodes et mise en forme après coup d’un matériau brut enregistré tel quel.

Bertrand Tappolet

Lire à ce sujet : Tournage nocturne. Entretien avec la cinéaste Irene Gutiérrez, réalisatrice de Nueva Isla. Bertrand Tappolet.

Festival Filmar en America latina. Genève, Lausanne, Ferney-Voltaire notamment. Jusqu’au 30 novembre. Rens. : www.filmaramlat.ch

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