Réalités fictionnalisées d’Amérique latine

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« Mateo », Maria Gomboa, Colombie, 2014.

L’œil écoute

Habituée de la présentation de son Hotel Nueva Isla en Festival, dont le fameux Sundance, Irene Gutiérrez relève dans l’austère et bruyant foyer goulet et antichambre aux salles de cinéma de la Maison des Arts du Grütli que le son de la réalisation ne doit pas descendre au-dessous d’un certain seuil. « Sinon, les gens ont tendance à s’endormir », sourit-elle. Apprécier le film d’Irene Gutiérrez et Labrador tient en partie de l’acte de foi. Son cinéma à la monumentalité ascétique est fait de plans fixes tirés au cordeau. La jeune femme opte pour une photographie volontiers plasticienne, faisant dialoguer environnement architectural et vies fragiles, en sursis. Une démarche sans commentaires en voix off volontiers elliptique et mystérieux qui peut par instants rebuter jusqu’aux plus courageux. Mais sa clé et son pacte secret avec l’humain se révèlent pertinents à un regard patient.

De l’immense cinéaste portugais Pedro Costa (Casa de Lava, Ossos, Dans la chambre de Vanda), la Cubaine Irene Gutiérrez a retenu la capacité à filmer des architectures et des humains, tant elle a recueilli, de manière parfois un brin scolaire et fastidieuse, quelque chose de l’art de Costa d’insuffler de l’intensité, de la profondeur temporelle, à chaque plan, visage ou décor. La jeune femme filme avec son objectif 28 millimètres vissé à son appareil photo canon des lieux désertés et en ruines envahis par les pluies qui « font rage à la Havane de mai à septembre », précise-t-elle. Des états singulièrement précis et réels, qui par l’effet de la mise en scène et en fiction par moments semblent faire écho à un monde souterrain des pulsions et mouvements mystérieux auxquels nous n’auront guère accès de manière explicite, comme chez le cinéaste français Jacques Tourneur.

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« Hotel Nueva Isla », Irene Gutiérrez, Espagne – Cuba, 2014.

Tourné sur deux ans avec 60’000 francs au budget et quelques trois mois de montage à la clé, Hotel Nueva Isla a parfaitement intégré le constat qu’à la réduction du cinéma de docu-fiction à des représentations sociales et des conventions scénaristiques, voire des à des produits culturels qui n’ont plus rien d’inquiétant, on peut substituer autre chose. Sans escamoter ce qu’il peut y avoir de plus subversif, mystérieux voire ineffable dans l’expérience esthétique, la démarche ici esquissée est celle d’un réalisme critique. Celui-ci ne consiste ni à s’émouvoir davantage, ni à savoir plus, mais à regarder et à écouter autrement.

D’abord parce que Gutiérrez sait tirer parti de son décor. Soit les ruines d’un hôtel au faste disparu qui prend des allures tour à tour de champ de fouilles, d’installation arty plasticienne et performative, de lieu d’écritures sur les murs, de démolition et de préservation. Bref, de ses potentialités dramatiques et esthétiques. Puis, surtout, parce qu’à l’instar d’un Pasolini filmant en gros plan les visages burinés des paysans italiens, elle parvient à saisir la beauté dans ce qu’elle a de moins évident. Elle sauve ainsi son film de la surenchère glauque évitant par là même les dérives voyeuristes du reportage télé. Son regard de cinéaste restitue alors un peu de leur humanité à ces êtres en voie de perdition.

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