Promenons-nous dans les bois de l’inconscient

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Gisèle Vienne.

Signé Gisèle Vienne, This is how you will disappear confronte trois figures archétypales : la gymnaste en exercices qui n’oublie pas ses poses à l’abandon extatique au pied d’un arbre, son entraîneur à la dimension trouble et meurtrière, une suicidaire star gothico-rock errant avec une lenteur apprêtée : la fable se déroule au cœur d’une contrée forestière de légende recouverte d’un brouillard d’eau magnifiquement sculpté. Rencontre avec l’artiste trandisciplinaire (chorégraphe, metteure en scène et scénographe) franco-autrichienne qui est l’invitée spéciale de La Bâtie-Festival de Genève.

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© DACM-Seldon Hunt

Comment avez-vous travaillé ce décor hyperréaliste qui devient progressivement un paysage mental ?

La scénographie a été réalisée comme on le ferait d’un décor à Hollywood dans un studio de cinéma. Sauf que dans un espace théâtral, le spectateur sait très bien qu’il est face à une fausse forêt. Si cette contradiction initiale est importante, le fait de partir du plus grand réalisme pour aller vers un paysage mental tendant vers l’abstraction grâce à la brume. Le paysage lui-même est parfois estompé voire gommé par la sculpture brumeuse de l’artiste nippone Fujiko Nakaya.

Il me semble que la mise en scène du paysage au théâtre est une voie toujours renouvelée à défricher. A la fois sonore, brumeux et lumineux, le paysage joue littéralement avec les protagonistes. J’aime les interprètes qui savent laisser la parole à l’espace qui les entoure et dialoguer avec lui.

Deux danseurs et un comédien jouent dans un paysage forestier sous influence de la peinture romantique allemande, fenêtre ouverte sur le monde de l’invisible, un gouffre qui est celui de l’indétermination, du jeu sérieux et tragique entre l’absence et la présence qui font de Caspar David Friederich (1744-1840) un peintre presque abstrait dans sa toile Brouillard matinal en montagne, une aquarelle qui ouvre sur un infini nébuleux, dont on ne sait s’il est perte de soi ou attente d’une révélation.

Parlez-nous du titre, This is how you will disappear ?

Il a été emprunté à un musicien américain qui habite en Grande-Bretagne, Scott Walker dont la chanson s’intitule, This is how you disappear. Sur le fil de sa voix de crooner ce songwriter fait tourner nombre de ces textes autour de la disparition allié à des dimensions extrêmement nostalgiques et sombres dans sa musique. C’est une forme d’hommage discret à ce compositeur qui marque durablement par son mélange de froideur distanciée et de lyrisme crépusculaire.

Sont mis en scène une kyrielle de fantômes se manifestant par des présences purement désincarnées ainsi que des humains et des poupées de taille réelle qui peuvent traverser la même décorporéisation que les spectres translucides pouvant être créés par la lumière. C’est bien davantage l’absence que la présence que j’essaye de mettre en scène.

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© DACM-Sébastien Durand

L’athlète réalise une série d’abdominaux qui se ralentissent jusqu’à devenir d’une lenteur hypnotiques. C’est déjà un corps qui a quitté l’enfance et l’adolescence pour un devenir une femme.

Il est important dans la danse contemporaine de s’intéresser à la beauté de la prouesse technique, au geste harmonieux. A travers cette gestuelle à l’entraînement, cette jeune fille est plongée dans une forme de quête que l’on peut comprendre sans mots. D’où cette perfection à laquelle elle tente d’aboutir tout en déployant cette relation au corps, et partant, à la nature. Si nous sommes dans un rapport de violence, il s’agit essentiellement de celle que la personne s’inflige à elle-même, surenchérie peut-être par la complicité d’un entraîneur.

Il ne s’agit donc pas de maltraitance mais de complicité dans la douleur. Il était important d’évoquer de manière sensible cette tyrannie de perfection que l’on peut s’infliger à soi-même. Ce, en allant jusqu’au point de s’abîmer pour la gymnaste.

Le fait que le coach et l’athlète se retrouve à un moment donné dans une relation éminemment trouble me semble évident. On ne peut leur vouloir. Et aucun de deux n’est coupable d’être dans ce rapport. Il y a cette période où la jeune sportive devient femme et où le coach n’est plus seulement père mais aussi homme. Cela n’empêche pas de rappeler que, dans le réalité d’un entraînement se déroulant sur plusieurs années des abus ont bien eut lieu entre entraîneur et athlète féminine.

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© DACM-Mathilde Darel

 

Les personnages imaginés par l’écrivain américain Dennis Cooper, qui signe ici le texte de la pièce, sont souvent pris dans le brouillard d’une conscience anesthésiée. Vous avez reproduit à l’extérieur ce que cette écriture fait à l’intérieur du corps.

Le traitement de l’écriture scénique mêle l’abstraction et la narration, l’indicible et le dicible. L’abstraction que permet la brume et la musique de Stephen O’Malley nous permette d’évoquer l’indicible. Les moments narratifs s’expriment par le filtre de certains passages du texte alors que d’autres ne le sont pas.

Deux personnages semblent littéralement sortir de cette brume, la jeune athlète et la juvénile rock star. On est alors dans l’impossible formulation avec cette impression. À un instant précis, que de l’inconscient émergent ces personnages. Il y a une scène de crime impliquant l’entraîneur, qui est la figure centrale de la pièce, la forêt pouvant possiblement refléter son univers mental entrant en dialogue direct avec le spectateur. Dans quelque chose de l’ordre de la folie, des drogues ou d’un caractère bipolaire, l’entraîneur est parfois en phase avec la réalité, puis conscient de son glissement dans l’irréalité.

 

Qu’en est-il de la représentation du crime sur scène ?

A mes yeux, cette scène meurtrière est à la fois drôle et intéressante à plusieurs titres. Il s’agissait d’abord d’un essai de tuer, d’oublier ce qui avait été formulé et de rester dans la grande brume. Elle est drôle également par le fait que je me pose la question des divers manières de représenter le crime sur scène depuis plusieurs années.

Sur un plateau de théâtre, on ne peut littéralement pas tuer. Il faut se demander jusqu’à quel point les spectateurs ne croiraient pas à la réalité d’un assassinat sur scène. Cette scène reflète aussi ainsi cette impossibilité du meurtre au théâtre. Ainsi l’entraîneur essaye de tuer cette rock star alors que cette dernière ne cesse de revenir. Certes non à la vie, tant il est délicat de dire qu’elle était vraiment vivante. Mais ll’entraîneur ne peut l’anéantir.

Et la chanson japonaise que l’on entend?

L’épiphanie est au cœur de cette création. Elle ramène à un événement traumatique ayant marqué l’écrivain Denis Cooper dans son enfance : l’assassinat d’adolescents près de chez lui. Cette nouvelle a été pour lui un choc si fort qu’il l’a décrit comme une épiphanie. Ce moment est représenté à deux reprises au cours de la pièce.

L’autre épisode est celui de la chanson interprétée aujourd’hui par celle qui incarne la figure de la gymnaste, la danseuse barcelonaise Nuria Guiu Sagarra et, hier, à la création la danseuse islandaise Margrét Sara Gurdjónsdóttir. D’un point de vue narratif, elle est confrontée au cadavre de la rock star assassinée par l’entraîneur. Voyant la mort, ce personnage longtemps mutique, se met à chanter sous le coup de l’émotion dans une atmosphère proche de celle de la tradition des chants improvisés remontant à l’époque médiévale à Séville.

Une manière tout à la fois douce et intense d’exprimer le choc, la violence et surtout la beauté que pouvait cristalliser la vision de ce cadavre. Ce chant s’associe dans l’esprit de Denis Cooper à une épiphanie et le type de sensations qu’elle convoque. Pour ce qui est du texte de la chanson, relevons que la scène étant pétrie de contradictions, elle est à la fois sublime et terrible mêlant un sentiment heureux et désespéré. Elle témoigne de la beauté du désespoir.

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© DACM-Sébastien Durand.

Le spectacle ramène aussi au cinéma…

Assurément. J’ai songé après cette création et notamment l’expérience de la sculpture de brume signée Fujiko Nakaya à Solaris, le film de Tarkovski qui a accompagné la conception d’une pièce tournant autour du patinage artistique et de la relation trouble entre une patineuse et son entraîneur, Eternelle Idole. Je me alors suis rendu compte de nombreux liens et passerelles souterraines entre Solaris et This is how you will disappear notamment dans la relation au paysage.

De la forêt on passe à la planète qui matérialise toutes les images que l’homme enfouit dans le fond de son âme dans Solaris que les astronautes vont tenter d’explorer. Cette planète fonctionne ainsi comme le conscient et l’inconscient des êtres qui la parcourent. Partant, le rapport de l’entraîneur à la forêt est identique à celui des astronautes à la planète Solaris.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

Née en 1976, Gisèle Vienne réalise des études de philosophie et de musique avant de se former à l’Ecole Supérieure Nationale des Arts de la Marionnette où elle rencontre Jonathan Capdevielle et Etienne Bideau-Rey, avec qui elle crée ses premières pièces. Elle travaille depuis régulièrement avec, entre autres collaborateurs, les écrivains Dennis Cooper et Catherine Robbe-Grillet, les musiciens Peter Rehberg et Stephen O’Malley, l’éclairagiste Patrick Riou et le comédien Jonathan Capdevielle. Depuis 2004, elle a chorégraphié et mis en scène I Apologize (2004), Une belle enfant blonde / A young, beautiful blonde girl (2005), Kindertotenlieder (2007), Jerk, un radiodrame dans le cadre de l’atelier de création radiophonique de France Culture (2007), une pièce Jerk (2008), Eternelle Idole (2009), This is how you will disappear (2010), Last Spring : A Prequel (2011) et The Pyre (2013). En 2009, elle crée Eternelle Idole, pièce pour une patineuse artistique et un comédien. Elle réécrit Showroomdummies avec Etienne Bideau-Rey en 2009, puis ils travaillent à nouveau à sa réécriture en 2013 pour le Ballet de Lorraine. The Ventriloquists Convention voit sur scène, neuf marionnettistes-ventriloques qui échangent leurs expériences, rendent audible ce qui est tu habituellement. S’inspirant du plus grand rassemblement de ventriloques du monde qui se déroule chaque année dans le Kentucky, la pièce se déploie comme une partition à plusieurs voix. Il y a celle des manipulateurs, celle des marionnettes, et une troisième voix, celle d’une ventriloquie sans support pour une polyphonie voulue inédite.

 

This how you will disappear et The Ventriloquists Convention. La Bâtie Festival de Genève, du 28 août au 12 septembre. www.batie.ch

Lire également : Que son règne de l’étrange vienne…

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