Paroles d’indignés madrilènes. Vers un renouveau démocratique et participatif

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Mai, si. Redonner à la politique ses espaces originels

L’Espagne est l’un des pays européens les plus touchés par la crise économique, qui a éclaté en septembre 2008. Le chômage atteint en 2011, 21,29% de la population active, soit près de cinq millions de personnes. Plus de 45% des 16-25 ans sont sans emploi, le double de la moyenne dans l’Union européenne. C’est à Madrid, le 15 mai 2011 que tout va basculer, dans ce que l’histoire retiendra peut-être à l’avenir comme les premières lueurs de l’un des plus grand bouleversement social, politique et humain ici hautement pacifique sur sol européen depuis la Révolution d’Octobre 1917. Des milliers de personnes se massent à la Puerta del Sol. Autour de la statue du roi Charles III, de larges bâches font office de tentes improvisées. Les Indignados scandent une phrase traditionnelle des manifestations : «Le peuple uni jamais ne sera vaincu» (El pueblo unido jamas sera vencido).  Partout, des slogans, inscrits sur du carton ou des banderoles déployées sur les façades des bâtiments  comme «Un autre monde est possible» (Otro mundo es posible ). Ils sont bientôt des dizaines de milliers, réunis jour et nuit, dans une clameur indescriptible. Le campement de la Puerta del Sol sera levé en juin.

Nous sommes quarante-trois ans après Mai 68, dont le film se fait l’écho de l’atmosphère insurgée en passant des éclats de The End imaginé par les Doors. Cadrant les oratrices et locuteurs anonymes et publiques de près, dans une image vidéo noir-blanc d’eau forte charbonneuse, la caméra recueille la parole qui est donnée à l’anonyme qui la prend. Alors que les politiques ultralibérales laissent sur le carreau du chômage 54 % des mois de 25 ans (17% en 2007), une adolescente aux traits d’icône républicaine du 21e s. dit s’adresser aux jeunes. Elle le fait au micro sans emphase, avec une simplicité émue, une détermination aussi qui reflète la lueur brûlante traversant toute une génération précarisée et se refusant à être sacrifiée, humiliée : «Nous sommes nés dans un monde hostile, un monde dans lequel le bonheur, la gentillesse, la fraternité, la solidarité n’existent pas. Un monde sans humanité. Nous sommes nés dans un monde mécanisé. Nous sommes nés dans un monde sans amour. Nous avons été critiqués. Ils nous ont dit que nous étions pathétiques, incapables de nous engager, que nous étions irresponsables, que nous n’étions pas capables de nous battre. Tous les secteurs de la société nous ont critiqués. Ils ne réalisent pas que nous sommes nés dans un monde dont nous ne voulons pas. Nous sommes ici pour le changer. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser mourir ce processus en cours… Vous m’avez redonné l’espoir en l’être humain. Chacun de vous m’a redonné l’espoir en ce que je suis, en ce que peux entreprendre et réussir. Merci à tous car vous avez vraiment changé ma vie.»

Ce que met ici en lumière en creux et sans commentaires le filmage au plus près des corps et des lieux arpentés, investigués comme autant de champs de fouilles et de traces, c’est que l’occupation madrilène se démarque du système de représentation démocratique dominant et à bout de souffle pour les Indignados. N’est-il pas fondé sur la mise à distance des représentants, sur leur sidérant éloignement dans des sphères bien distinctes de lieux de la vie ordinaire, sur la production d’une machine politique vue comme déconnectée des réalités, isolée et isolante, qui définit des modes contraints, momentanés, codifiés, médiatisés, artificiels de relation aux citoyens ?

Nulle puissance ne semble chercher ici à s’imposer. On se contente de jouer un théâtre spatial proposant à chacun de reprendre possession de soi-même et du collectif, en même temps que de la rue. Or la rue n’est pas un espace public ouvert, mais hérissé de règlements et d’interdits contraignants. Des scènes de danseuses flamenca nocturnes évoluant entre les bâches aux mains frappées collectivement contre une muraille de tôles, le documentaire enregistre des moments qui redonnent littéralement aux corps des citadins-occupants une présence urbaine, dynamique, mobile, participative. Cette possibilité de jouir à nouveau d’un être au monde actif qui s’estompe d’ordinaire dans le mouvement lorsque l’on se contente d’être un passant affairé. C’est en fait tout l’ordre urbanistique mondial qui se trouve chamboulé.

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Publié dans cinéma, politique culturelle, société
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