Migrations et faits divers par le village baroque de Jan Lauwers

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© Maarten Van Den Abeele

 

Martyrologue

Pour l’œuvre de Jan Lauwers, le dramaturge Erwin Jans constate que « la cohabitation (im)possible est à l’enjeu crucial des spectacles de Jan Lauwers de ces dix dernières années. La chambre d’Isabella (2004), Le bazar du homard (2006) et La maison des cerfs (2008) ensemble la trilogie Sad Face | Happy Face – sont autant de récits sur les forces qui (dé)lient un groupe. Le film Goldfish Game (2002) est lui aussi l’histoire d’une petite communauté violemment déchirée. » Il ajoute que dans Place du marché 76 : « la femme qui n’est jamais vraiment acceptée par la communauté et était complice d’un enlèvement atroce, est désormais l’ultime bouée de sauvetage de cette communauté. Pendant la période où les hommes du village ne dormaient plus avec leurs femmes, ils sont venus la trouver. Kim-Ho s’identifie complètement à son rôle de prostituée : J’ai pas comporté comme pute, je suis pute, dit-elle dans sa langue maladroite. Contrairement à Grace dans Dogville, Kim-Ho s’offre généreusement aux hommes. Grace, elle, est contrainte au sexe. Elle est violentée par les habitants de Dogville. C’est pour ça qu’elle n’a d’autre choix, à la fin, que celui de tuer tous les habitants de la petite ville. La mort comme châtiment ultime est la seule manière de leur redonner leur humanité. »

 

Le poids des réminiscences

 Pauline (extraordinaire Romy Louise Lauwers), fille de la boulangère du lieu est une interprète dont le mouvement semble surgir comme en contrebande ourlé d’une précision et d’une fluidité gracile. La victime écran se fait tortionnaire au procès rouant de coup de pieds au procès Alfred le plombier qui l’a séquestrée. L’incommensurable et intransmissible peine éperdue qu’elle exprime suite à sa séquestration évoque les lignes de Natascha Kampusch évoquant le procès du tueur en série Marc Dutroux dont les échos lui parviennent en 2004 à la radio dans son cachot souterrain. Gradée prisonnière pendant huit ans et demi durant depuis l’âge de dix ans par son ravisseur et tortionnaire, Wolfgang Priklopil qui se suicidera peu après qu’elle ait réussi à s’échapper, Natascha Kampusch écrit dans le témoignage de sa captivité, 3096 jours : «  Le procès (en 2004) me bouleversait, même si je ne me retrouvais pas en Sabine Dardenne. Libérée au bout de quatre-vingt jours de captivité, elle était encore en colère et savait qu’elle était son droit. Elle traitait son bourreau  de monstre et de salop et exigeait des excuses, qu’elle ne reçut pas à l’époque en audience. La captivité de Sabine Dardenne avait été assez brève pour qu’elle ne se perde pas. »

Place du marché 76 ne souhaite pas donner une vision naturaliste de la captivité d’une victime. Mais la séquestration de la pièce peut évoquer, de manière décalée et éloignée, certaines dimensions de l’expérience vécue par Sabine Dardenne. Le 28 mai 1996, cette adolescente, dans sa douzième année, pédale sur le chemin de l’école. Elle est enlevée par Marc Dutroux et son complice Michel Lelièvre. Et enfermée 80 jours à Marcinelle, là où d’autres jeunes femmes, ont déjà subi un véritable calvaire et son mortes de soif, de faim et de solitude. Elles s’appelaient : Julie Lejeune, Mélissa Russo, An Marchal et Eefje Lambrecks. Enchaînée nue à un lit et cloitrée des semaines entières dans une cave de deux mètres carrés, elle se nourrit de conserves avariées, de lait tourné et de pain moisi. Dutroux ne l’en sort que pour la violer ou lui faire nettoyer la maison.

Si la mise en scène de la pièce due à Jan Lauwers fait réapparaître le geôlier de la fille de la boulangère sous la forme d’une grotesque momie à bandelettes  à la démarche mécanique de zombie, c’est aussi pour dire que le bourreau participe nolens volens de la construction affective et identitaire pendant son crime et au-delà de sa disparition ce que Kampusch affirme tout en rejetant à bon droit toute accusation de Syndrome de Stockholm, cette forme d’empathie développée entre victime séquestrée et ravisseur.

Après La Chambre d’Isabella et Le Bazar du Homard, Jan Lauwers confirme ici la complexité de son œuvre. Ainsi le radeau tombé des cintres est-il formé de dauphins et de requins gonflables. Faire du radeau de l’immigré ou exilé clandestin un très bel objet spéculatif d’art contemporain, une mise en abyme de la société de vacances et du loisir côtoyant les pires drames sur les eaux de l’exil, et cela sans sacrifier à l’efficacité narrative et l’intensité dramatique, tel n’est pas le moindre des tours de force polysémique, voire dérangeant de la mise en scène. Cette mise en abyme d’une société infantile de loisirs à la plage semble rapatrier certaines toiles contemporaines présentant sur une plage américaine des cadavres de réfugiés cubains rejetés par la mer et des vacanciers se prélassant, coexistant sur une même langue de sable dans l’ignorance des consciences occidentales.

 

Bertrand Tappolet

 

La Bâtie. Festival de Genève, 10 et 11 septembre 2013. Rens. : www.labatie.ch

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