Un Mamco dont la communication est digne de celle d’une dictature

monsieurbernard

M. Christian Bernard, conférence au Mamco, juin 2015.

Quelques minutes avant la conférence de presse de lancement de la saison d’été au Mamco, une stagiaire en communication, Jennifer Ng Chin Yue, m’entraîne à l’écart pour me susurrer « vous avez invité par erreur, il vous faut donc partir ». Priée de justifier l’injonction, la stagiaire invoque un ordre de M. Christian Bernard, directeur jusqu’à fin 2015, qui, malgré vingt ans d’activité, ignore encore la loi genevoise, ceci autant que son employée.
Confions donc au service juridique d’Impressum, l’Association des journalistes suisses, le soin de rappeler l’article concernant le droit à l’information :

Loi genevoise du 5 octobre 2001:
Art. 31 – Droit à l’information (Médias).
Al. 3: « Les institutions, compte tenu de leurs ressources, offrent aux médias et aux journalistes les facilités nécessaires à l’accomplissement de leur travail d’information, dans le respect de l’égalité de traitement et dans les limites imposées par des contraintes objectives ».

De plus, la loi précise que les conditions d’octroi, de suspension ou de retrait de cartes d’accréditation ne peuvent dépendre d’opinions ou de jugements de valeur émis par les journalistes considérés; elles peuvent être liées au respect des règles professionnelles et déontologiques en usage.

Sur les bases légales énoncées ci-dessus, l’accès aux conférences de presse d’institutions publiques qui sont soumises à ces lois ne peut être refusé à un journaliste. Ni non plus dans le cadre esquissé ci-dessus une institution ne peut refuser d’annoncer les conférences de presse à venir à un journaliste qui en a fait la demande.

Faute de grand intérêt pour la promotion de l’art officiel français, il est vrai que nous n’avons guère couvert les expositions de M. Bernard au Mamco; une large part des événements relevait de sa collaboration avec les Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC) ainsi qu’avec ses amis galeristes ou artistes. Notre peu d’enthousiasme à vanter ce genre de promotion a donc semblé aux yeux de M. Bernard un crime passible de l’interdiction d’assister  à ses traditionnels et narcissiques monologues de 90 minutes.

Pas non plus de grand respect pour l’étrange mélange des genres auquel s’est livré le directeur du Mamco qui s’est trouvé tant du côté du marché, en siégeant dans les commissions d’achat des FRAC (la composition actuelle du Comité technique d’achat du FRAC Bretagne fera ricaner les connaisseurs), que du côté des marchands lors de la commande d’oeuvres pour diverses lignes de tram (Paris, Strasbourg et autres marchandages), et des promoteurs par l’organisation fréquente d’expositions dans le musée genevois avec les mêmes FRAC.

Parallèlement, M. Bernard aura eu tout loisir d’ajouter à une activité de direction de musée décidément peu chronophage, l’organisation de festivals, ainsi à Toulouse en 2008 et 2009, puis en 2015 où, selon les médias locaux, ses bureaux et son équipe sont installés depuis septembre dernier. Le peu de temps restant disponible au directeur-voyageur de commerce pour assurer le développement du musée genevois n’est certainement pas étranger au déficit de notoriété tant sur le plan national qu’international dont il pâtit.

Cumul de postes et de salaires pour les uns, réductions drastiques des subventions pour d’autres, tous les secteurs de la culture genevoise – qui lutte actuellement pour la pérennité de son financement – ne jouissent pas des mêmes conditions aussi dispendieuses qu’extravagantes, et ceci avec l’accord apparent de la Ville et de l’Etat réunis.
En ce début d’année 2016, M. Bernard aura quitté le musée et c’est peu dire que la majeure partie du milieu de l’art contemporain local ne cache pas son soulagement. Les échos provenant du Conseil de fondation de l’institution illustrent le mépris dans lequel se tiennent réciproquement nombre de membres fondateurs et le personnage en question.
Il revient aujourd’hui à Lionel Bovier, nouveau directeur du Mamco, de (re)construire totalement l’institution, enfin. Les attentes sont immenses. Il faut lui souhaiter le courage et l’audace nécessaires à la réalisation de ce grand projet qui attend depuis vingt ans.

Note : La prétention de M. Bernard d’interdire l’accès à une conférence de presse dans une institution publique est probablement unique dans l’histoire de nos musées, cependant son allergie extrême aux remarques légitimes est bien documentée. Pour ne citer qu’un exemple récent, lors d’une conférence de presse le narcissique directeur a tourné en dérision un journaliste d’un quotidien local qui s’était étonné du manque de cartels dans une de ses expositions. D’autres de ses collègues préfèrent agir à distance par des lettres d’insultes vulgaires, telle celle adressée par la directrice d’un musée vaudois à un journaliste d’un autre quotidien suite à la critique d’une exposition désastreuse commandée par M. Mugny au Musée Rath. Dans le domaine des arts de la scène, le climat est identique, la tête d’un critique a été demandée au moins une fois récemment pour un papier insuffisamment enthousiaste, et ce ne sont que des exemples encore chauds. L’argument désormais évoqué est celui du dommage économique car une critique mitigée influerait sur la présentation. Imaginons alors l’impact sur la fréquentation que pourrait produire un travail d’excellente qualité…

Art is business, et dans ce contexte il n’est pas inutile de rappeler l’avis d‘Eric Troncy, paru dans Mouvement en octobre 2008, : « Le critique d’art n’est aujourd’hui d’aucune utilité au champ des arts visuels, désormais constitué en une économie autarcique et terriblement prospère plutôt qu’en territoire d’expérimentation où la connaissance du passé peut aider à  évaluer le présent de propositions portées par des ambitions sinon progressistes, du moins novatrices à défaut d’être révolutionnaires. L’expression d’un jugement critique à  l’endroit de la production garnissant les galeries d’art est désormais sans effet sur l’avenir de cette production. Mieux, il n’est pas plus souhaité par les institutions (qui rendent des comptes à  leurs autorités de tutelles), par les collectionneurs (dont le pouvoir d’achat tient lieu de vérité), que par les artistes (qui préfèrent une belle photographie dans Vogue à  un texte critique dans Texte zur Kunst). »

Voir également :
Le nouveau Mamco devra plaire ou disparaître. (avril 2015)
Le projet de BAC genevois se meurt sur fond de batailles d’egos. (octobre 2007)

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Publié dans musées, politique culturelle