Les Vaudois accompagnent leurs élus au sein du Parlement en « Vidéoconfiance »

Anne-Julie Raccoursier, “Vidéoconfiance“, oeuvre Kunst am Bau pour la reconstruction et inauguration du Parlement vaudois à Lausanne (2017).

L’artiste Anne-Julie Raccoursier est la lauréate du concours sur invitation lancé à l’occasion de la reconstruction du Parlement vaudois à Lausanne. Interview.

En 2007, déjà, le rapport du Conseil de l’Europe « Situation des droits de l’homme et de la démocratie en Europe » concluait : « Beaucoup de citoyens n’ont plus confiance dans leurs représentants politiques. Ils sont trop nombreux à estimer qu’ils vivent sur une autre planète et ne défendent que leurs propres intérêts, et non ceux des citoyens qu’ils devraient représenter. Ce fossé entre les institutions politiques et les citoyens ne cesse de se creuser. Il devient de plus en plus difficile de le combler, et même de trouver un langage commun susceptible de rétablir la compréhension entre les univers politiques et les citoyens du monde réel. » Dix ans plus tard, c’est au tour la RTS et de la majorité des médias de poser la question « Comment combler le fossé entre citoyens et élites politiques ? »

L’oeuvre Vidéoconfiance dévoilée le 14 avril 2017, lors de l’inauguration du nouveau parlement vaudois, vise à rappeler aux parlementaires qu’ils entrent dans l’hémicycle pour représenter les citoyens. Ces derniers proviennent des différents territoires du canton, et leur visage s’affichent en différents endroits du Parlement.

Anne-Julie Raccoursier, “Vidéoconfiance“ 2017.

« Vidéoconfiance » met en scène deux cents citoyennes et citoyens vaudois qui, par le biais de quatre grands écrans vidéo, accompagnent les parlementaires dans les espaces qu’ils empruntent pour se rendre dans l’hémicycle.

Anne-Julie Raccoursier comment avez-vous abordé le concours pour intervenir dans le cadre du Parlement vaudois ?
Il s’agissait de concevoir une œuvre liée à l’architecture et j’ai en même temps pensé au contexte du parlement, c’est à dire réfléchir à l’architecture, et aussi, sinon premièrement, à la fonction de cette institution. J’ai trouvé intéressant de réfléchir au lien entre les parlementaires et les citoyens, de susciter une réflexion sur l’institution démocratique.

Cette réflexion semble venir à point alors qu’il est souvent question d’une séparation entre la vision des politiques et la réalité vécue par les citoyens.
C’est exact, j’ai commencé à travailler sur ce projet il y a deux ans, et plus j’avançais, plus j’avais l’impression d’être dans les questionnements dont on parle beaucoup en ce moment.

Le titre de l’œuvre, Vidéoconfiance, fait-il allusion à la vidéo-surveillance ?
Il ne s’agit pas de surveillance, mais d’un rappel. J’ai voulu retourner le mot vidéo-surveillance avec humour pour apporter cette idée de confiance, ce peut être ambivalent mais l’œuvre permet d’imaginer que des gens du canton de Vaud sont là et qu’ils regardent les parlementaires.

Comment est conçu le dispositif de Vidéoconfiance ?
Quatre grands écrans sont placés dans des endroits qui offrent de belles perspectives. Quatre films présentant chacun cinquante portraits sont présentés et tous les portraits n’apparaîtront pas sur les quatre écrans. Par la suite, ce sera intéressant de connaître les réactions de ceux qui fréquentent le parlement, auront-ils des sympathies pour certains portraits, ou des lieux ? Je suis curieuse de voir l’effet sur le long terme.

Qui sont les personnalités qui apparaissent sur les écrans ?
Ce sont des citoyennes et des citoyens vaudois qui proviennent de tous les endroits du territoire, et surtout des endroits moins centraux que Lausanne. J’ai pu par le bouche-à-oreille entrer en contact avec des gens de la Vallée de Joux, du Pays d’En-Haut, de la Broye, etc. et les photographier. Leur première réaction fut l’étonnement avant de ressentir un réel intérêt pour le projet. Filmées en plan rapproché dans leur environnement, ces personnes regardent en face, avec une légère confiance et sympathie comme pour rappeler leur existence. En même temps, dans ce dispositif de télé-présence, leur attitude assume une nouvelle signification, quasi de surveillance. Leur regard croise celui du spectateur-élu, le conduisant à prendre conscience de son statut.

Anne-Julie Raccoursier, “Vidéoconfiance“ 2017.

Est-ce qu’intervenir dans le cadre d’une institution représentative de la démocratie est synonyme de nombreuses contraintes ?
Le Parlement vaudois est l’autorité suprême du canton, c’est le lieu symbolique où s’incarne la démocratie, et ma proposition artistique s’articule autour de la relation entre élus et citoyens. J’ai expliqué que mon projet visait à transmettre une idée de bienveillance et de confiance. Une fois achevé, ce projet a été soumis au parlement qui l’a accepté.
Désormais, les parlementaires vont voir ces visages quand ils entreront ou sortiront de l’hémicycle, en allant dans la salle des pas-perdus ou à la cafétéria, ils seront toujours sous le regard des citoyens et j’attends maintenant de voir comment cela va se passer en situation, si cela aura un effet.
Le pari est aussi celui d’un dispositif qui présente des portraits dans cet espace public où se déplacent les parlementaires. Je voudrais que ce dispositif crée une certaine ambiance, une atmosphère qui participerait de façon artistique au domaine politique.

Anne-Julie Raccoursier, “Vidéoconfiance“ 2017.

La question du pouvoir est récurrente dans votre travail.
C’est un sujet qui m’intéresse beaucoup. De nouveau, avec ce projet j’ai tenté de trouver un moyen pour introduire une réflexion peut-être critique ou philosophique sur ce sujet tout en évitant de lui attribuer un caractère moralisateur. Il est question de bienveillance et de confiance et j’espère amener à réfléchir sur ce qu’est la surveillance, puis la confiance, ainsi que la démocratie alors que l’on entend dire parfois qu’il y a trop de démocratie.

Les actions des élus influent sur tous les domaines de la vie quotidienne du citoyen et, dans une démocratie, le rôle du vrai citoyen  ne s’arrête pas à l’élection d’un gouvernement. Il doit entretenir un contact permanent avec ce dernier pour qu’il ne se coupe pas du peuple et de ses besoins. Pour cela, j’aimais l’idée d’être dans ce lieu, dans cette institution où un travail est effectué des deux cotés, et j’ai trouvé intéressant de les réunir ensemble, de suggérer l’idée de coprésence. L’œuvre est une proposition modeste, une tentative de faire prendre conscience avec les moyens à ma disposition en tant qu’artiste.

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