Les songes étranges de Casse-Noisette

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Casse-Noisette, Ballet du Grand Théâtre. ©Gregory Batardon.

 

Corps ultra stylisés

Habillée en héroïne romantique et manga, Marie est incarnée par la danseuse icône du Ballet du Grand Théâtre, Sarah Shigenari. Parfois à légale de Cendrillon avec ses sœurs dans le ballet éponyme aux poupées mafflues dû à Maguy Marin, Marie est contrariée et chahutée par les autres filles de son âge. Elle semble tout droit issue de la filmographie asiatique de femmes-enfants sidérées, contemplatives et secrètement déterminées ou résignées. Ses stases qui ne sont que pré-mouvements se cristallisent sur ce qui fait l’Enfantin : l’attention hypnotique à un détail, le changement du regard sur le monde environnant, le fugace intérêt pour l’inexplicable nouveauté d’une posture, d’un geste. Immobilisée dans ses rêveries attentives, on la découvre souvent en lisère des ensembles mis en mouvement de manière véloce et tour à tour structurée et déstructurée.

Attentif à la langue bredouillée et aux mauvais songes de l’Enfantin, le chorégraphe s’emploie à miner et interroger au miroir avec de multiples déclinaisons la figure du double et du reflet projeté évoquant autant le stade du miroir en chambre d’enfance que le compulsif selfie. L’ambiance du début de la pièce ne respire plus l’avant-Noël et le sapin, mais le rêve tour à tour merveilleux, fantasmagorique et tourmenté. L’opus délaisse cette cérémonie bien-pensante faussement consensuelle et vrai nid bergmanien de névroses et métamorphoses identitaires. Merveilleux et troublant hymne à la différence, la fable en devient ce conte initiatique macabre de naissance à soi, que soulignent notamment les angelots à tête de mort des frises du décor, messagers des peurs et des consolations. Dans le sillage de L’Etrange Noël de Monsieur Jack réalisé par le tandem Burton-Selick, le ballet assume pleinement sa part d’ombre au point de le faire ressembler à un cauchemar enfantin.

La danse ouvre sur d’incessants changements de directions proches pour les soldats aux têtes-sphères d’oursins hérissées de souples piquants. Puis des évolutions délicates d’automates dans ce trio féminin. Leurs corps sont constellés de petits miroirs, comme autant de faux-semblants dont la juvénile Marie saura se délester. Des mouvements fluides ou sémaphoriques, bondissants ou repliés jouent parfois sur le glissando, la chute, l’accident. Sans taire des passages de hip-hop furtif avec «la coupole», figure croisée chez le chorégraphe Sidi Larbi Cherkaoui pour lequel Jeroen Verbruggen a dansé. Côté création des costumes, on navigue dans une sorte de rétrofuturisme arty conçu par les stylistes fétiches de Lady Gaga, dont les clips valent aussi par son corps faustien de diva transgénique transformé en cabinet de curiosités vestimentaires.

Signant aussi la scénographie, les créateurs stylistes Livia Stoianova et Yassen Samouilov sont passés maîtres en petits théâtres des merveilles bizarres. Ils excellent dans le rêve de textures et formes vestimentaires parfois très land art appliqué au bijou. Des créations métissées de juxtapositions, superpositions surréalistes et poétiques. Elles mêlent le végétal, le minéral et l’organique pour des sculptures et installations textiles. Le bouquet prénuptial de Marie est, lui, prise de conscience de ses sentiments, passage de l’état de fillette sacrificielle et ballerine automate manga de boîte à musique à celui de jeune femme amoureuse et mélancolique.

Casse-Noisette

Du 21 novembre au 29 novembre 2015
Grand Théâtre de Genève, Genève.

Jusqu’au 21 novembre 2014. Rens. : www.geneveopera.ch

– Casse-Noisette. Entretien avec le chorégraphe Jeroen Verbruggen. Bertrand Tappolet.

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Publié dans danse
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