Les songes étranges de Casse-Noisette

Sensorialité enfantine

De nombreux chorégraphes se sont passionnés pour cette oeuvre culte trop souvent emblématique des fêtes de fin d’année, de Balanchine à Béjart, de Noureev à Neumeier, de Petipa à Andy Degroat. Ce dernier a, pour sa version du ballet en 1995, détourné le vocabulaire classique et s’est rapproché de la bande dessinée dans une outrance loufoque qui cache une réflexion sur le pouvoir. Il se distingue de certains codes traditionnels avec une dimension ramenant au film d’animation. En témoigne ce personnage masqué rappelant le héro tiré du film d’animation le plus célèbre du cinéma chinois, Le Roi des Singes, où le souverain des chimpanzés, Sun Wukong, se rebelle contre l’Empereur de jade du monde céleste.

Double de l’Alice de Lewis Carroll, la jeune enfant Marie s’immerge alors dans les eaux fortes d’un rêve étrange où soldats de plomb devenus danseurs en fracs noirs liseré de blanc surmontés de tête en piquants souples et orangés, souris féminines et chauve-souris ferraillent. Ces rêves tourmentés, des enfants par milliers les font sur les théâtres guerriers ou non de la planète. La valeur d’exorcisme de ce Casse-Noisette tient d’abord dans cette manière de rendre l’enfance de Marie entre l’animé et l’inanimé, le marionnettique et le vivant, comme stupéfaction du temps devant la virginité et les possibles ouverts par les destins et imaginaires non encore froissés ou repliés comme mouchoir en poche par le monde adulte et son formatage. Chez Hoffmann, l’expérience intime du merveilleux faite par Marie ne suscite que l’animosité et l’indifférence du monde adulte. Elle connaît le parcours initiatique du personnage de conte. Marie doit surmonter une suite d’épreuves avant de parvenir à la félicité.

Le ballet fait du rêve sa matrice. Celui de Drosselmeier renferme le songe de Marie. Selon le philosophe Walter Benjamin, rendre compte d’une époque, c’est aussi mettre à nu ses rêves. Toute la capacité des rêves de restaurer notre force émotionnelle comme volonté de résistance riche d’enseignements sur les motifs et affects des êtres contraints ou en mue d’un âge à l’autre est ici arpentée. A l’arrière-plan de ce conte amenant à voir le beau et le pur derrière l’écorce des apparences, se lit, comme en écho inversé, la passion malheureuse de Hoffmann. Il fut éconduit à cause de sa disgrâce physique par une élève de ses cours de chant, Julia Marc, une jeune fille de treize ans, dont Marie serait la figure réparatrice et qui épousera un commerçant de Leipzig. Dans son conte, Hoffmann a ainsi imaginé sous les traits de Marie une Julia active, luttant pour le bien-aimé, tandis que lui-même combattait et souffrait pour elle sous les traits du Casse-Noisette.

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Publié dans danse
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