L’écriture théâtrale face au réel

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Hate Radio de Milo Rau Photo Daniel Seiffert

Une lecture neutre

La comédienne germano-turque Sascha Ö Soydan lit ce plaidoyer de manière presque blanche, sans expression dans le phrasé, intention ni inflexion de dire ce texte comme en distance avec toute émotion tranche évidemment avec les manières martiales et autoritaires d’Anders Breivik à son procès. «La pièce est sortie en même temps qu’une adaptation de ce texte en Norvège par un acteur qui joue du mimétisme avec Anders Breivik et ses expressions autoritaires et tendues. Le spectateur est plongé dans sa tête et le voit littéralement jouer sur scène. A contrario, j’ai souhaité cassé et subvertir cette image martiale et théâtralisée», détaille Milo Rau. Le Bernois note encore : «Sascha Ö. Soydan issue de l’immigration turque en Allemagne rend compte de la mise en scène qui s’est déroulée à Berlin qui passe pour la deuxième ville turque hors Istanbul. La comédienne est l’archétype féminin que l’on croise dans les rues de la capitale. D’où la volonté que les spectateurs soient avec elle lorsqu’elle parle en fuyant la folie. Le choix s’est porté sur une manière éminemment autoritaire, monocorde et pensée de dire les phrases sans modulation émotive, comme si le discours surgissait directement de l’esprit. Ce phrasé singulier a été travaillé afin de faire infuser directement le propos dans la tête du spectateur.»
Sascha Ö. Soydan porte un t-shirt avec le profil d’Obama et l’une des ses phrases disant la foi en l’espérance. Or les Etats-Unis sont le principal allié de l’Arabie saoudite qui, selon Breivik, «colonise»  le monde en construisant mosquées, «écoles et centres culturels islamiques», qui «propagent l’islam wahhabite, forme très agressive de l’islam». Faire entendre ces mots dans un autre contexte que le procès très médiatisé, superficiel et événementiel dans son suivi médiatique, est une façon pour Milo Rau, qui fait suivre la représentation pour une rencontre-débat avec le public, de faire réfléchir sur l’une des dimensions de l’engagement d’action directe d’extrême droite et son discours proche selon l’artiste bernois de l’idéologie de l’UDC dont la campagne anti-minarets est saluée par Breivik aussi dans un autre document, son manifeste disponible sur l’Inernet, Templier 2083. Une Déclaration européenne d’Indépendance.

Un Manifeste et sa réception

Le titre du manifeste (Templier 2083. Une Déclaration européenne d’Indépendance) fait référence à une théorie de groupuscules néonazis des pays nordiques qui situent le début de la « guerre des croisés contre les islamo-marxistes » en 1999 et son terme, avec « le triomphe des nationaux », en 2083. C’est une sorte de manuel doctrinaire, terroriste doublé d’un dossier de presse à la gloire de son auteur citant pêle-mêle Burke, Paine, Gramsci, Trotsky, Marx, Mill, Locke… et les actes de terreur qui l’ont inspirés, plagiant des pans entiers des écrits de Théodore John Kaczynski, dit « Unabomber », qui a tué une vingtaine de personne en envoyant des colis piégés aux Etats-Unis. Les boucs émissaires évoluent d’une époque à l’autre. Ainsi Breivik remplace-t-il une cible par une autre, en stigmatisant par exemple les «musulmans » au lieu des « noirs » comme le faisait Unabomber dans son document. Ou bien les « marxistes-culturels » (« cultural marxists », dans le texte) – nom que donne Breivik notamment aux théoriciens de l’école de Francfort, un mouvement intellectuel des années 1960 qui s’est penché sur la culture de masse – en lieu et place des « gauchistes » (« leftists », dans le texte) voués aux gémonies par Unabomber.

Avec « cette lecture de la déclaration du terroriste Anders Behring Breivik, Milo Rau entame sur l’état de l’Europe, dénonçant les progrès de l’idéologie d’extrême droite et du populisme sur le vieux continent », peut-on lire sur le dépliant de la Maison communale de Plainpalais. Dans le débat genevois qui « fait partie intégrante de la lecture » et la suit, Mondher Kilani, anthropologue et professeur à l’Université de Lausanne détaille : «C’est un spectacle à double tranchant. On se serait attendu à un fou furieux, alors que là nous est restitué un discours construit avec références, citations prises un peu partout, argumentation et statistiques. Bien sûr, il y a des amalgames, raccourcis et simplifications. Mais c’est le propre de tout discours idéologique. Etonnante est cette dimension de conviction sous-jacente qui pourrait faire adhérer à son point de vue ceux qui lisent ou écoutent son discours. C’est à double tranchant. Car celui qui y est confronté et a déjà une position politique, idéologique bien affirmée ainsi qu’une vue sur la pensée d’extrême droite en général et le terrorisme d’extrême-droite ne sera pas pris dans les nasses de ce discours. Mais c’est troublant, car il faut décortiquer ce discours et savoir ce que l’on peut en faire. La démarche de Milo Rau est remarquable, car il y avait ce danger de banaliser le discours de Breivik et de le normaliser. Néanmoins, il est en quelque sorte normalisé parce que certains et même beaucoup, de plus en plus, y participent. Cette proposition donne un moyen de débattre de ces propos. Je pense qu’il est plus important de placer ces écrits dans un espace théâtral que de les laisser hors de la scène et sur l’Internet».

Contactée avant sa performance dans Breivik’s Satement, la comédienne Sascha Ö Soydan explique le sens de cette démarche : « Si cette performance n’existait pas, personne sans doute n’aurait entendu ces lignes. Sachant que ce meurtrier n’est ni fou ni psychotique comme la Cour l’a déclaré lors de son procès, comment peut-on raisonnablement essayer d’approcher la mentalité et le caractère d’une personne qui a exécuté 77 personnes et fait 151 blessés à Utøya et Oslo ? En ce sens, Il est essentiel de connaître le type d’idéologie et la structuration d’un raisonnement sur lesquels il base ses actes et forge sa motivation. A mon sens, il ne faut pas les éloigner de nous ou les ignorer, car cet homme est issu d’une société occidentale contemporaine après avoir notamment été inscrit au Parti du progrès norvégien, formation néoconservatrice et populiste prônant un contrôle drastique des flux migratoires (16,3 % des suffrages et 29 sièges, ndr). Il est extrêmement dommageable de ne pas être informé et je fais de mon mieux en ce sens. Elle ajoute : « Le point principal est qu’il décrit l’immense majorité de son peuple, ses concitoyen-nes comme étant son principal ennemi. Ils sont qualifié-es notamment par Breivik d’ « islamistes » et de « marxistes culturels ». Il se considère traité comme un citoyen de second ordre dans son propre pays. Et cela se révèle éminemment dangereux. Il faut s’efforcer de relever les soubassements théoriques et pratiques. »

L’Europe, Milo Rau l’envisage ainsi souvent déchiré de conflits souterrains ou militaires, comme l’abordera en 2015 son Fuck you Europa. Avant de se tourner pour un procès et film vers la République démocratique du Congo (Le Tribunal du Congo), qui connait des affrontements ayant fait plusieurs millions de morts depuis 1994, avec l’implication directe des grandes puissances et des voisins rwandais et ougandais dans une prédation économique mondialisée.

Bertrand Tappolet

Rens. : www.labatie.ch et www.international-institute.de (en allemand)

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