L’écriture théâtrale face au réel

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Milo Rau.

Voix autour du génocide rwandais

Radio Haine (Hate Radio) débute par plusieurs récits vidéo de victimes, rescapé-e-s ou témoins du génocide rwandais de 1994. Le spectateur les entend grâce à un casque qui lui a été préalablement remis, ce qui renforce encore leur force et leur proximité. On y évoque une très belle femme qui demande à l’un de ses bourreaux s’il ne songe pas à la prendre pour épouse, elle voit ses seins coupés. Une jeune comédienne témoigne du meurtre de sa mère devant ses yeux de toute petite ainsi que des jambes découpées de deux de ses sœurs avant d’évoquer leur emprisonnement dans une fosse avec des cadavres avant d’être délivrées par des soldats tutsis du Front patriotique rwandais.

Dits avec calme et mesure, comme face à un Tribunal, ces témoignages éprouvants, de rescapé-es de l’horreur bouleversent, d’autant plus qu’ils sont dominés par une pudeur, une simplicité et une dignité qui nous atteignent directement. Ils constituent parfois d’insoutenables énigmes aux humains. Ils rappellent en partie ceux recueillis par le journaliste français Jean Hatzfeld au fil de Dans le nu de la vie, récits des marais rwandais. Ils s’en éloignent par leur dimension purement événementielle en évitant au maximum le côté témoignage réécrit et leur relative «poétisation» relevée par plusieurs critiques chez Hatzfeld. Est-il d’ailleurs si fondamental de déterminer si ces récits appartiennent au domaine de la littérature ? Ou s’ils se développent entre le témoignage et l’écriture ? Ce sont des regards qui ont croisé une horreur dans une inconscience des tueurs, des vies qui ont basculé à jamais.

Ensuite les écrans se relèvent et apparaît un studio de radio où trois animateurs et journalistes font leur show en encourageant les exécutions. Il les légitime en mettant en avant un réflexe d’autodéfense face à ce qu’ils pointent comme la volonté génocidaire des Tutsi envers les Hutus, en rappelant plusieurs massacres. Ce que dévoile Hate Radio, c’est que le discours des pousses-aux-crimes et celui des victimes sont sortis d’un même événement, mais ne semblent pas issus de la même humanité.

Une haine ordinaire

Il y a vingt ans, du 6 avril au début juillet 1994, un million de personnes ont été assassinées au Rwanda pour la seule raison qu’elles étaient identifiées comme Tutsis et Hutus modérés. Durant tout le génocide, Radio Rwanda et Radio-Télévision Libre Mille Collines diffusèrent appels au massacre et instructions pour le conduire correctement. Surnommée « langue de vipère » et rencontrée en prison par Milo Rau, le discours de la présentatrice la plus connue, Valérie Bemeriki, condamnée depuis à la prison à vie, survole l’une des thèses clefs de la pensée politique des génocidaires hutus, la menace d’une extermination de leur communauté par les Tutsis désignés sous le nom de « cafards » (« Inyenzi »). Une perspective d’autodéfense confortée par les massacres attribués au Front Patriotique Rwandais tutsi dès 1990. « Les inyenzi ont violé vos épouses, ils ont violé vos enfants, et aujourd’hui… ils projettent de nous exterminer une fois pour toutes, avec le soutien des Américains et des Belges! », déclare dans le rôle de Bemeriki la comédienne Nancy Nkusi qui avait huit ans au moment des événements tragiques et a fui avec ses parents. Brassant clichés et préjugés, l’animateur vedette de ce média ultrapopulaire, Kantano Habina (joué par un acteur tutsi) suit les massacres comme autant de parties de foot.

Ce qui suit la période historique abordée par ce spectacle mérite d’être rappelé. Ainsi des centaines de milliers de réfugiés hutu ayant fui dans l’ex Zaïre (devenu République démocratique du Congo) après le génocide de 1994 ont été massacré ou sont morts de faim et des privations. Ainsi en 1996-1997, les camps situés au Sud et au Nord-Kivu, furent bombardés et démantelés par l’armée tutsi du Général major Paul Kagamé, dirigée par son subordonné James Kaberebe. Les rescapés furent littéralement traqués dans les forêts désertées pour y être achevés, désarmés dans leur immense majorité. Ces actes constituent un crime contre l’humanité et leurs auteurs impunis occupent les postes politico-militaires au Rwanda. Le Haut Commissariat pour les Réfugiés qui étaient censé les protéger, ainsi qu’une majorité de « la communauté internationale », opposée à l’installation d’une force multinationale humanitaire pour les secourir, ont ainsi une responsabilité dans ces tueries de masse. selon certains journalistes d’investigation dont notamment, Pierre Péan, Charles Onana et l’écrivain rwandais exilé en Belgique Gaspard Musabyimana.

Les mots d’Anders Breivik

La Déclaration de Breivik est une performance-lecture du plaidoyer du tueur de masse norvégien à son procès le 22 juin 2012 avant sa condamnation à 21 ans de réclusion pour les attentats du 22 juillet 2011 en Norvège qui ont fait un total de 77 morts à Utøya et Oslo. Comme à une conférence de presse, la comédienne allemande fille d’immigré turc Sascha Ö. Soydan lit de manière détachée avec pauses, regards levés et mastication de chewing-gum. Soit le symbole d’une intégration multiculturelle que dénonce Anders Breivik.

Mégalomane et narcissique, l’homme parfois qualifié de «monstre» par les médias, se réclame dans ce texte de la résistance de Sitting Bull en «défendant les Norvégiens de souche contre l’extinction». Sa déclaration débute ainsi : «C’est aujourd’hui en tant que représentant du mouvement de résistance anticommuniste et anti-islamiste norvégien et européen et en tant que membre de l’organisation des Chevaliers Templiers que je suis ici. Je m’exprime ici au nom de tous les Norvégiens, Scandinaves et Européens qui n’acceptent pas que nous, les peuples autochtones d’Europe soyons dépouillés de nos droits culturels et territoriaux.» Ce tireur est un ultranationaliste et un fondamentaliste d’extrême droite qui veut «lancer une révolution » en Norvège contre ce qu’il appelle « l’envahissement étranger ». Face à ces actes d’une rare barbarie, il n’éprouvera pas de remords et demandera à «être acquitté de tous les chefs d’accusation.»

Pour Milo Rau, «si on oublie notamment les références à l’ordre des Templiers, à l’héroïsme sacrificiel, aux 12000 ans d’histoire de « l’ethnie des Norvégiens de souche », vous avez un discours qui peut contribuer à faire gagner une initiative de l’UDC contre « l’immigration de masse » ou les minarets. Aux yeux de Breivik, le peuple suisse est l’un des seuls à être demeuré «libre» et «démocratique» en pouvant réaliser des initiatives contre «l’islamisation de la société ». L’artiste bernois de 37 ans ajoute : « C’est aussi pour cela que ce texte m’a intéressé car il tranche souvent avec l’image dominante de Breivik donnée par la plupart des médias. C’est pour cela aussi que j’ai choisi une actrice allemande d’origine turque, qui est le contrepoint absolu de ce qu’est Breivik et la cible privilégiée de sa haine et de son ressentiment. On crée ainsi un effet de distanciation face à l’image publique du « terroriste », contribuant à avoir accès plus directement à ce que dit et pense vraiment l’auteur du discours. »

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