Le théâtre est son propre et meilleur médiateur

Au titre du lien social, il y a actuellement un engouement pour une idéologie de la « proximité » qui touche aussi bien les médiateurs de l’art que les politiques. L’exercice ressemble trop souvent à une imposition des formes de la haute culture à un public supposé, au mieux, mal informé.

Pour un art dramatique source de plaisir

Le sociologue Maurice Born estime la tentative vouée à l’échec car « Il y  plus à prendre qu’à offrir dans les quartiers, parce que leur éthique sociale et politique leur dicte un refus de la culture élitiste, parce que la générosité et la sincérité des petits les tentent plus que les fastes du paraître, ou pour toute autre raison qui leur appartient. » De ces bonnes intentions, il ne restera qu’un désir insatisfait par manque de séduction.

Le plaisir pris lors d’un spectacle serait-il la clé d’une médiation réussie ? Au XIXe siècle, c’était l’avis de Friedrich Nietzsche en Europe et de John Dewey aux États-Unis, deux philosophes dont les pensées esthétiques peuvent être considérées comme représentatives d’une éthique de la médiation culturelle en rapport avec la stratégie artistique «pragmatique». Pour Nietzsche, la tragédie prend sa source et se comprend vraiment dans la musique et la danse, suivant une stratégie artistique «pragmatique» spécifique du théâtre antique grec. De ce fait, l’ouvrage du philosophe allemand « La Naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique» (1871) rappelle que le théâtre grec, dans son cortège bachique et sa danse païenne, réveille les forces naturelles et les soumet au pouvoir harmonisant du chœur. Nietzsche voulait faire renaître l’art dramatique à partir de cet état de scène « primitive » chorée (musique) et dansée qui dramatisait le concept de vérité entre Dionysos et Apollon. La stratégie artistique «pragmatique» du théâtre grec a été qualifiée d’affirmation de la vie, d’expression d’une volonté de vivre universelle et primitive. Le philosophe plaidait alors pour un art dramatique dont la qualité aurait permis aux spectateurs de ressentir la puissance de la vie mais pas ses bassesses.

Nietzsche voyait au-delà de la question de la qualité d’un art, de sa beauté ou non-beauté, ou du niveau de compréhension à atteindre. Son éthique de médiation artistique aspirait à établir la distinction entre un art qui renforce la personnalité, qui permette de ressentir la victoire sur soi, et un art qui affaiblit, provoque un sentiment d’infériorité par sa logocratie artistique.

La révolution esthétique au nom de la démocratie

« Le mauvais goût a son droit autant que le bon goût », il n’illustre donc pas la frontière entre les classes populaires et l’élite, mais remettre cette séparation en question c’est dénoncer le processus qui transforme les gens en personnes réactives ou actives. Nietzsche a développé cette éthique de médiation dans « Le Cas Wagner » quand le philosophe réalisa que Wagner cherchait à justifier l’autorité artistique dont il jouissait auprès de la masse par sa musique spectaculaire et « abrutissante ». Comme aujourd’hui, le public était enclin, parce que conduit, à penser qu’il n’était pas doté des connaissances et des qualités suffisantes pour comprendre l’art. Dans « Le Cas Wagner » Nietzsche rejette l’art wagnérien institutionnalisé et avoue sa préférence pour Carmen de Bizet dont la surface mélodique est apparemment moins sérieuse et plus séduisante. Le « Cas Wagner » est l’exemple de l’« inversion de la valeur de toutes les valeurs (Umwertung aller Werte) », processus que Jacques Rancière considère comme la révolution esthétique qui a permis à la position et à la capacité du spectateur de s’affirmer.

L’éthique esthétique nietzschéenne est précisément synonyme d’ouverture, d’accueil du sens, comprise sous toutes ses formes et dans un état de « communicativité » maximum. Malheureusement, l’institution (politique, culturelle) a tendance à ériger des barrières pour faire de l’art son domaine réservé, ce qui est contraire à la pensée esthétique de Nietzsche pour qui l’art doit vivre avec la société et ne pas en être séparé par un quelconque moyen. Jacques Rancière décrit le phénomène de la médiation de l’art aujourd’hui : « Je ne crois pas qu’il s’agisse ici de pouvoir de l’image mais de pouvoir de l’adresse, le pouvoir de rappeler aux gens que l’on est leur représentant. Il y a un engouement pour une idéologie de la « proximité » qui touche aussi bien les commissaires (les grands médiateurs des arts aujourd’hui) qui louchent sur le « public des banlieues », les politiciens qui passent leur temps à se persuader que leur discrédit vient de ce qu’ils ne sont pas assez proches des gens, des problèmes des quartiers, etc., et bien sûr les hommes de médias », ou, selon l’interprétation de Gilles Deleuze, « quand la réunion de la bêtise et de la bassesse agissent sans cesse comme un complot entre le tueur et la victime ».

Pour John Dewey, cette contrainte, ainsi que le culte du génie solitaire qui en fait partie, étaient le produit malheureux de la compartimentation et de la professionnalisation croissantes de l’art. Privé de ses rôles sociaux traditionnels, l’art est réduit à un individualisme prononcé qui rend ses œuvres de plus en plus difficiles à saisir et à apprécier par le grand public – situation intolérable pour le démocrate qu’était Dewey. Quand Dewey espère que « le supplément d’expérience croîtra en une richesse ordonnée », et qu’une recherche guidée par « un besoin et un désir » ira « au-delà de la connaissance, au-delà de la science ». Dewey adhère ainsi non seulement à une justification esthétique, mais à un idéal esthétique de la démocratie qui confirme le rôle de l’éthique et des choix de vie personnels dans l’anticipation de toute épreuve. «En tant que mode personnel et individuel de vie, la démocratie » exige « une foi effective dans les possibilités de la nature humaine ».

Sous l’influence de Nietzsche et Dewey, les philosophes contemporains parient sur l’idée d’émancipation en rapport avec la culture et notre humanité. Avec la question de la démocratisation de la culture revient à chaque fois celle de savoir ce qui vaut comme noyau de vérité. Les spectateurs émancipés, les citoyens républicains démocrates du XXIe siècle sont capables d’élire un magistrat de valeur, ils sont aussi capables de réfléchir à ce qu’ils voient et à ce qu’ils écoutent. Cette qualité de la société démocratique est-elle un inconvénient ou propice à engendrer la haine de la démocratie?
L’élaboration d’un sensorium commun, de l’effet de virtualité, d’une forme de vie collective par la communicativité et la transmissibilité entre êtres vivants, n’est-elle pas propre à la qualité du théâtre lui-même ? L’artiste qui souhaite la démocratisation de la culture dans le but de formater un spectateur idéal, ne devrait-il pas se demander : quel savoir-faire et techné est-il nécessaire d’adopter, ou d’inventer, comme interface égalitaire et séduisante en rapport avec l’éthique  »démocratique » de la créativité ?

« Beauté et Esprit doivent être écartés si l’on ne veut pas en devenir esclave. Ce qu’il nous faut cultiver, ce sont nos qualités, et non pas nos particularités. » (Goethe, Maximes et réflexions.)

Yi-hua WU

Publié dans politique culturelle, Rencontres théâtrales, scènes
5 commentaires pour “Le théâtre est son propre et meilleur médiateur
  1. Aude dit :

    Oui, mais en Europe il y a beaucoup de recherches qui offrent une approche très diversifiée, imaginative… Je trouve que les ouvertures sont nombreuses et dans une approche sociologique et phénoménologique moins totalisante par exemple.
    Dans la revue ‘Sociologie de l’art’ on trouve beaucoup d’articles sur les publics et l’évolution des médiations qui défendent une approche très nuancée. En France, par ex. il y a de grosses équipes de chercheurs. Je viens de voir qu’autour de Marseille 2013 une quantité de jeunes chercheurs sont engagés pour une étude vivante des nouveaux publics.
    Ici en Suisse romande, je comprends difficilement sur quoi les études de médiation sont fondées, sur la théorie française, l’Ecole de Birmingham… je ne sais pas. Il manque à mon goût des échanges avec l’Europe de la culture.

    En Europe ce qui m’a séduit ce sont les médiateurs volants au Magasin de Grenoble ou à Monumenta (trop émotionnel?),les discussions avec de jeunes stagiaires en médiation dans les centre d’art qui me disaient ‘mais comment font les Suisses? Ce n’est pas possible….`, « l’infusion » défendue par Pascal Lebrun-Cordier dans ces conférences publiques à la Sorbonne pour les nouvelles géographies culturelles. La Compagnie ‘Les Souffleurs’ est je crois un bon exemple d’une approche des publics nouvelle et sans comprimis.
    L’offre pour les arts vivants en Europe est tellement multiforme, variée: je lisais encore un article sur un bus culturel à Pilsen (Capitale Europeééen de la Culture 2015) qui permettait une virée de plusieurs heures et la participation à divers évnévements sur une journée. Rien n’empêche ensuite de finir la semaine dans une contemplation plus sélective et personnelle. Cela m’a beaucoup plu.
    Je ne sais pas si il faut parler de communauté idéale ou de spectateur idéalisé mais il s’agit bien là, je crois, de communautés éphémères en phase avec notre contemporanéité et ce que l’on peut en attendre aujourd’hui. Sans doute peu en regard des populations concernées.

  2. Aude dit :

    Oui, encore, ce jour, par exemple le projet de bus culturel de Plzen 2015 capitale européenne de la culture bat son plein relayé par la radio, les réseaux sociaux, le bouche à oreille. Je trouve que le théâtre ne se suffit pas à lui même. Dans un projet comme celui du bus, il n’est pas question d' »expliquer » la culture ou de l’interpréter, il est question de l’ammener, de l’emmener, de changer le rapport scène-salle de la black-box. Le public, les non-publics, ceux qui l’étaient, le deviendront. Les médiation sont en marche ou en route aussi! Elles ne demandent aucune autorisation, elles existent par la volonté des sociétés contemporaines. Les médiations sont des flux parmi les autres flux, on ne peut les stopper. Elles s’inventent en lien avec le niveau de formation des organisateurs, au fond c’est un cercle vertueux peut-être…

  3. Ivan Martin dit :

    Les commentaires de Aude ont pour le moins cette délicieuse capacité de nous maintenir dans le concret, voire de nous y ramener. Nous cherchons souvent bien ailleurs les solutions que nous pratiquons déjà. La difficulté à mon sens vient du manque de considération que nous avons envers nos lacunes au sein de ces pratiques effectives. Cela nous fait ressembler parfois à celui qui voudrait déjà passer le Cap Horn alors qu’il débute sur le lac.

    Nous sommes encore en période d’apprentissage en matière de médiation, et pour cette seule raison il nous serait éventuellement utile, plutôt que de multiplier les inventions, de considérer d’avantage les éléments dans lesquels nous évoluons et que nous utilisons déjà de façon indubitable. Les utilisons-nous du mieux que nous pouvons ? Je veux parler de savoir-faire et de savoir-être en matière relationnelle.
    Si la communication s’impose d’évidence comme la matière première indispensable à toutes nos actions culturelles, il serait de bon ton d’en développer l’expertise, travaillant à sa base pratique plus qu’à ses formes représentatives.
    En arts-martiaux, on désigne celui qui a les « mains fleuries » comme celui dont les mouvements ne sont qu’apparence, manque d’avoir d’abords nourri ses racines, son tronc puis ses branches.

    Pour ces raisons, avancer que « Les médiations (…) s’inventent en lien avec le niveau de formation des organisateurs » me semble oublieux de nécessités prioritaires. Les « organisateurs », pour autant qu’ils soient les acteurs culturels responsables de la justesse et de l’efficacité des dispositifs établis, ne peuvent s’en remettre aux seules maladresses qu’un tel empirisme si peu soucieux engendrerait par tentatives.

    « au fond c’est un cercle vertueux peut-être… » pour autant qu’on lui donne les moyens de ses qualités, car la vertu en action culturelle ne se limite pas à la qualité morale.

    I.M.

  4. Hannah Arendt dit :

    Croire qu’une société deviendra plus «cultivée» avec le temps et le travail d’éducation est, je crois, une erreur fatale.
    Le point est qu’une société de consommateurs n’est aucunement capable de savoir prendre en souci un monde et des choses qui appartiennent exclusivement à l’espace de l’apparition au monde, parce que son attitude centrale par rapport à tout objet, l’attitude de la consommation, implique la ruine de tout ce à quoi elle touche.

    Hannah Arendt, La crise de la culture, 1963

    • Aude dit :

      Je trouve intéressant de considérer la ‘consommation’ comme source de ruine. C’est un point de vue très théorique utilisé, peut-être, ici comme justification. On peut tout aussi bien consommer du théâtre, des rencontres, et des commentaires.

      Je viens de suivre une semaine de débats sur théâtre, relayés par le net, en République Tchèque. Un milieu théâtral en colère qui dépose sur le bureau du ministère de la culture, près de 5000 signatures récoltées contre le limogeage (non justifié jusqu’ici) du directeur du Théâtre National (comprenant 5 scènes: opéra, opéra d’état, danse, théâtre dramatique et pantomime); de plus, il pleut des lettres ouvertes signées par des directeurs, professeurs, artistes … bardés de hauts diplômes qui nous feraient un peu rougir.
      Ici, la situation me semble plus calme et moins solidaire. Je ne pense pas que nous soyons, d’une manière générale, vraiment en position de théoriser au niveau de Hannah Arendt sans flirter avec l’idéologie et non la réflexion, mais je peux me tromper.
      Moi-même j’ai les pieds à moitié dans la boue du terrain et à moitié dans les idées puisque je suis un master recherche en pratique et théorie des arts et où chaque geste et chaque pensée doivent être disséqués, étayés, reformulés… et j’ai de la peine à m’appuyer sur les ‘grands auteurs’ sans beaucoup de circonspection et de travail de contextualisation.
      Il est sûr que malgré les lois en vigueur et malgré les professions de foi de maints artistes et représentants de la population, nous restons le plus souvent attachés à des valeurs ‘sûres’ et anciennes.

      Pour reparler de l’Europe, actuellement se déroulent en France les Assises de l’Enseignement supérieur et de la recherche et d’autres procédures de consultations sur l’enseignement supérieur artistique.
      Je me réjouis de la mise en place de la recherche en arts au niveau doctoral ici.

      Je me réjouis aussi de la venue des spécialistes choisis pour le début des rencontres le 24 septembre. De retour du projet ‘Art and the City’ de Zurich, et du symposium pour l’art et l’espace public, du 22.9, j’aurai vu des projets interdisciplinaires, des actions de médiation et aurai des sensations nouvelles pour aborder ces rencontres. A mon humble avis, il nous manquent des réunions et des rencontres à haut niveau, un projet pur la Nouvelle Comédie (?) Par ex. j’ai aimé la démonstration de J. Rancière lors de la semaine de la pop philosophie 2011 à Marseille au Théâtre de la Criée, sur l’art et le divertissement http://dai.ly/sHbBQI – aussi une sorte de médiation peut-être. Merci @IM!

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