Le rôle de la critique dans les médias en mutation

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Débat Genève Active : mercredi 28 octobre 2009, de 12h15 à  13h45
White Box du Théâtre du Grütli, 2ème étage.

Quelles sont les attentes du public ? Sont-elles compatibles avec celles des acteurs de l’industrie culturelle ? Selon quels critères sont sélectionnées les oeuvres à  critiquer ? Comment mesurer « la » critique et la réponse « du » public ?
Ancrée dans le mythe de l’indépendance absolue, la critique n’en est pas moins soumise à  la pression de ses lecteurs, autant qu’à  celle des producteurs et distributeurs.

Avec :
– Lionel Chiuch, journaliste et critique à  la Tribune de Genève.
– André Ducret, maître d’enseignement et de recherche au département de sociologie de l’Université de Genève.
– Jacques Hainard, ethnologue, ancien directeur des musées d’ethnographie de Neuchâtel et de Genève.
– Michèle Pralong, co-directrice du Théâtre du Grütli.
– Jean-Jacques Roth, directeur du journal Le Temps.
modérateur: Jacques Magnol, journaliste, fondateur de Genève Active.ch
En collaboration avec le Théâtre du Grütli.

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débats précédents

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Commentaires

Gilles Jobin, chorégraphe.

La question de la critique est surtout pour moi la question du professionnalisme des critiques, le niveau culturel des critiques. Il faut aussi que les critiques ne prennent pas leurs lecteurs pour des demeurés. Dans une société de haut niveau comme la nôtre, le lecteur est préparé. Affronter les attentes des professionnels est un faux problème, les grands journaux avec de grands critiques font simplement du bon travail. Les professionnels sont aussi des lecteurs et des spectateurs, et croire que les pros attendent uniquement des critiques élogieuses ou des avant premières est faux. Je souffre si une critique sur mon travail est négative, mais je ne suis pas à  considérer étant concerné.
Par contre je ne supporte plus en tant que lecteur, en tant que spectateur, les critiques négatives mal écrites, mal travaillées, les avant premières bâclées qui m’envoient sur des fausses pistes de compréhension.  Il y a de bons critiques comme il y a de bons artistes. Il y a plus de mauvais critiques comme il y a plus de mauvais artistes¦

Il y a aussi une question politique, c’est à  dire que certains critiques défendent le lecteur bien pensant contre les artistes « intellectuels » ennuyeux¦ Ils sont généralement en phase avec la ligne éditoriale de leur média. Nous avons dans notre région l’exemple parfait de quotidiens « de province » qui défendent’ leurs lecteurs contre les artistes « brainy », contre les politiciens qui gèlent les projets de traversée de la rade, contre’ la saleté sur les trottoirs, contre un festival qu’il faut gronder de temps en temps, un directeur de théâtre à  remettre en place, une campagne politique à  mener¦

Je pense malheureusement que ce débat n’ira pas très loin parce que tout le monde va camper sur ses positions. Les critiques défendront leur éthique et pleurnicheront sur leur manque de moyens, la réduction des espaces, le « mobbing » éditorial, la mort de la presse écrite. Pourtant c’est un petit journal indépendant genevois, sans publicité qui réalise le travail critique le plus honnête en ce moment.
Que dire d’un hebdomadaire d’un grand groupe qui ne couvre tout simplement pas la danse? Mais qui décide de qui sont les 100 romands les plus importants, sans ouvrir de débat culturel pour la promotion de cette région romande que l’on nous vend comme le paradis des PME et de l’ingéniosité? Comme dans le spectacle, ce ne sont pas forcément les grandes institutions qui sont les plus avancées artistiquement.
Mais ce débat est sûrement un premier pas vers une prise de conscience qu’il faut travailler mieux, critiques et artistes, et monter le niveau général de ce qui est produit dans notre région, qui est bien bas et bien vite satisfait de ses prouesses. Les critiques ont toujours été pour moi des professionnels du spectacle à  part entière, ils ont un rôle essentiel à  jouer sur la réflexion, sur le développement d’une scène artistique. Dans ce sens nous devons être aussi exigeants avec eux qu’il peuvent l’être avec nous. Malheureusement ils participent de moins en moins, de plus en plus mal, et sont de plus en plus éloignés de la création. Enfermés dans leurs problèmes de gestion des espaces, le survol, le manque de temps, le manque de perspective, souvent le manque de formation artistique. Regardons autour de nous, regardons ce qui est bon pas ce qui est mauvais, ayons le courage de faire des critiques négatives qui soient bien écrites, arrêtons d’écrire pour la voisine d’à  côté qui s’est endormie, arrêtons de décrire et prenons le risque de l’analyse. Il est facile de décrire, il est difficile d’analyser.
Vous verrez que soudainement le lien se renouera avec les artistes, car les bons artistes ne sont pas des vendeurs de savonnettes, il savent que la critique positive ou négative est une des clés pour la compréhension de leur travail. Les artistes savent faire la différence entre l’art et le business. Quand au lecteur, il aime lire des bons textes, qu’ils soient négatifs ou positifs. Il veut, avant d’aller au spectacle, un texte suggestif qui lui donne des pistes et des envies, il veut au retour du spectacle une analyse pour l’aider à  peut-être mieux comprendre les enjeux d’un travail parfois complexe. Un critique doit être généreux en somme, tout comme un artiste.

Gilles Jobin
chorégraphe
10 octobre 2009.

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Ben, artiste

RIEN A SIGNALER SAUF :
Que je n’aime plus trop critiquer les expos et les galeries.
Ils m’en veulent trop après.

octobre 2009.

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Mathieu Menghini, Directeur artistique du Théâtre Forum Meyrin.

Improvisations sur la critique

– Sur le plan conjoncturel
Une force étreint avec toujours plus de rigueur le monde des médias et le monde tout court : celle du marché. Sans doute est-elle devenue insensiblement le mode dominant d’organisation des échanges entre les hommes.
Tout tend à  devenir marchandise : le symptôme le plus cuisant étant peut-être celui de ces êtres s’amputant d’une partie d’eux-mêmes pour assurer leur maigre subsistance ; ainsi, ces Indiens vendant leur cornée ou un rein pour vivre quelques mois de plus.

Bien qu’avec des conséquences sans mesure commune, ce mouvement touche aussi les médias. Avec plus d’évidence que jamais, l’information est devenue une marchandise : l’audimat prime sur la pertinence, le concert de Johnny Halliday dans un stade de football sur l’émergence d’une forme artistique nouvelle et le stade du cancer de l’idole de Gstaad (…) plus encore que ses prestations chantées. Le marché ne se sent pas de responsabilités sociale, civique, patrimoniale ; le marché n’a cure de la créativité émergente, il adoube ce qui marche.

Un deuxième ordre de réflexion – moins fondamental mais tout de même pas indifférent – est le recouvrement de la critique par la promotion et la confusion accrue entre choix rédactionnels des journalistes culturels et les liens marketing développés par les éditeurs qui les emploient. D’une certaine manière, il s’agit là  encore d’une conséquence de la puissance de l’argent.

– Sur le plan structurel
Il faut revenir sur un mot utilisé plus haut, sans explication : celui de « pertinence ». Quand donc une critique – idéalement affranchie de toute pression marchande (ou politique, d’ailleurs) – peut-elle être considérée comme pertinente ?
Les attentes des uns et des autres découlent tout entières, me semble-t-il, de la définition que l’on donne de l’art. L’art exprime-t-il une vérité singulière (selon le paradigme romantique) ou donne-t-il chair, forme sensible à  une vérité d’un autre ordre : philosophique, par exemple (c’est, en gros, le paradigme didactique) ? L’art participe-t-il d’une éthique, par la purgation des passions dont Aristote le dit capable (on parlera alors, avec Alain Badiou, d’un paradigme classique) ?
Autrement dit, le critique doit-il juger de la validité d’un vrai ? de l’efficace d’un effet ? Doit-il se retenir de juger d’un contenu pour se contenter de porter son analyse sur la conformité de la forme et du fond de l’oeuvre dont il rend compte (si tant est que l’on puisse se fier à  la dichotomie linguistique du signifiant et du signifié : ce qui est sujet à  caution) ? Le critique doit-il d’ailleurs juger ou serait-il bien inspiré de se contenter de décrire ?

Indéniablement, la critique de la critique procède de la question vertigineuse du jugement esthétique – de ce que certains nomment le « jugement de goût ». Le beau est-il universel, ou singulier ? On comprend bien que de la réponse à  cette question surviendra une attente distincte à  l’égard du folliculaire.

Si le beau est un absolu, le critique pertinent sera celui qui sait le reconnaître ; s’il est relatif, le critique – comme tout spectateur – sera légitime à  faire à“uvre subjective et lui faire procès reviendrait à  tolérer le heurt des egos.
Il est, pourtant, une solution médiane qui me paraît intéressante. Celle, humienne, stipulant que coexiste une pluralité de langages esthétiques : une telle conception nous invite à  juger d’une oeuvre en fonction des conventions auxquelles elle reconnaît participer (qu’elle hérite de celles-ci ou qu’elle les fonde). Ainsi, on se retiendra de considérer Vermeer supérieur à  Giacometti, Tarkovski à  Chaplin, par contre on pourra considérer qu’il est des Vermeer supérieurs à  d’autres, certaines réalisations de Chaplin plus abouties que d’autres, etc.

De cette dernière remarque sourd le profil du critique idéal : ce dernier sera cultivé mais sa mémoire importera autant que sa sensibilité ou son intelligence.

Mathieu Menghini
Directeur artistique du Théâtre Forum Meyrin.
20 octobre 2009.

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Gabriel Alvarez, metteur en scène, créateur du Théâtre du Galpon, Genève.

Quelques points rapidement évoqués et qu’il faudrait développer :
Genève, si l’on considère sa taille, le nombre des habitants, est une ville unique en Europe par son effervescence culturelle et par la quantité de l’offre culturelle qu’elle propose à  ses habitants.
Alors, si l’on considère le rôle de l’information comme un vecteur pour le développement et le maintien de la démocratie dans nos sociétés, on pourrait donc commencer à  se faire du souci à  propos du rôle de la presse genevoise concernant l’information culturelle.
Le débat est bien sûr politique avant d’être économique car la presse a une fonction sociale : tenir le lien social par l’information,  donner de la visibilité aux acteurs culturels afin que des relations sociales puissent s’établir dans les meilleures conditions, par exemple, entre le public et les artistes, etc.
Elle a aussi, c’est évident, des intérêts économiques, par exemple vendre un ou des produits via la publicité. Dans ce sens elle joue aussi de manière indirecte un rôle de marketing culturel dans la mesure où par la critique et l’information elle aide à  « vendre  » la culture vis à  vis du public et vis à  vis des producteurs. Cette fonction n’a pas de visée de rentabilité,  c’est plutôt une collaboration au développement artistique et créatif d’une ville. Les enjeux sont donc de taille et c’est pourquoi il est indispensable que les acteurs culturels exigent, parlent fort afin d’être considérés comme des agents actifs de la société et comme « matière » dont la presse se nourrit. Dans le sens que s’il y a des critiques c’est dû au fait qu’il y a des oeuvres à  critiquer et que le processus est enclenché.
La presse informe des activités de diverses acteurs sociaux, la production artistique est un plus et plus sa diversité est grande mieux c’est pour la santé publique!. Elle ne peut pas se réduire à  un simple véhicule de marketing, à  vendre les productions à  succès, le vedettariat et tout le reste que la TV impose. Si elle agit ainsi elle laisse dans l’oubli tout un pan de l’activité sociale en la marginalisant.  Et d’un coup l’information cesse d’être information pour devenir un outil de marketing.
Gabriel Alvarez.
Metteur en scène, créateur du Théâtre du Galpon, Genève.
22 octobre 2009.

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A propos de la critique dans les arts plastiques. L’avis d‘ Eric Troncy, dans Mouvement, octobre 2008. : « Le critique d’art n’est aujourd’hui d’aucune utilité au champ des arts visuels, désormais constitué en une économie autarcique et terriblement prospère plutôt qu’en territoire d’expérimentation où la connaissance du passé peut aider à  évaluer le présent de propositions portées par des ambitions sinon progressistes, du moins novatrices à défaut d’être révolutionnaires. L’expression d’un jugement critique à  l’endroit de la production garnissant les galeries d’art est désormais sans effet sur l’avenir de cette production. Mieux, il n’est pas plus souhaité par les institutions (qui rendent des comptes à  leurs autorités de tutelles), par les collectionneurs (dont le pouvoir d’achat tient lieu de vérité), que par les artistes (qui préfèrent une belle photographie dans Vogue à  un texte critique dans Texte zur Kunst). »

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Yves Michaud, Télérama, mars 2009: « Avec la mondialisation et l’explosion démographique des artistes, les données ont changé du tout au tout. Cent mille artistes recensés dans la seule ville de New York, vous vous rendez compte ? Le critique ne peut plus prétendre être un découvreur, ni décréter ce qui est absolument supérieur. Il devient au mieux un médiateur, au pis un communicant. Mais inutile de s’arracher les cheveux : jusqu’au XVIIIe siècle, il n’y avait pas de critiques. L’art était jugé par les pairs et par les commanditaires. Aujourd’hui, le jugement de valeur se fait très brutalement aux enchères. On a vu ces dernières années des gens acheter littéralement n’importe quoi à  n’importe quel prix, mais, depuis le krach, les acheteurs y regardent à  deux fois et le jugement de qualité reprend ses droits. En temps de crise, les enchères sont un bon baromètre du goût des collectionneurs et de la qualité des oeuvres. Il serait simpliste de le déplorer : l’art a toujours été lié à  l’argent. S’agissant de valeur, il est assez naturel qu’elle soit traduite en argent. A la Renaissance, il y avait une très forte concurrence entre les artistes, qui vivaient des commandes des paroisses, des communautés, des municipalités, des princes. Le Tintoret et Titien étaient fabuleusement riches. »

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Lire la charge d’André Rouillé (maître de conférences à  l’université Paris-VIII. Il dirige le site Internet paris-art.com) contre les critiques qui n’ont pas apprécié la Biennale de Lyon. « Confondant souvent critique et jugement, émettant des avis aussi péremptoires que faiblement argumentés, érigeant leur subjectivité en critère absolu, et, il faut bien le dire, ignorant souvent les questions et les enjeux mobilisés, les dits «critiques», de surcroît toujours pressés, vont au plus simple et au plus direct.
Ils jugent sans problématiser, agitent quelques mots-valises en guise d’arguments, et oublient que sans concepts l’oeil est démuni, que «c’est à  travers les mots, entre les mots, qu’on voit et qu’on entend» (Gilles Deleuze).

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Lu dans le journal de Ben :
Tous les artistes conservateurs, curateurs etc. que je rencontre trouvent que la presse ne parle pas assez d’eux
Tout le monde veut qu’on parle de lui. J’aimerais pouvoir dire que je suis le seul artiste qui trouve qu’on parle trop de lui hélas mea culpa ce n’est pas vrai

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Lire sur le Web

Où va la critique, Journées de débats organisées par le Centre Pompidou et Les Inrockuptibles.
Et si le rôle du critique était aussi de soutenir, « en fervent militant de la cause », les plus petites créations, les moins audibles, de découvrir et d’aller au-devant, bref d’être aussi porte-voix ou chambre d’écho ?
– La critique cinéma sur Bakchich.com Pris dans la toile des majors

Publié dans expositions, société
3 commentaires pour “Le rôle de la critique dans les médias en mutation
  1. passager dit :

    la critique est aussi un objet de consommation en soi. Il peut y avoir une demande de critique comme il existe une demande culturelle. La lecture de la critique devient en soi une source d’utilité indépendante, renvoyant à  sa fonction hédonique mais surtout intellectuelle et citoyenne. Dans le cadre d’une consommation ostentatoire, snob, la critique, pour peu qu’elle soit savante et réputée, peut orienter les choix a priori et les discours a posteriori de consommateurs en quête de distinction sociale, faisant leur pour leur propre prestige la parole d’experts reconnus lors des diners en ville!

  2. Eclair dit :

    si on remplace le mot « critiques » par « artistes » dans la déclaration de m. Jobin : on est tout à  fait d’accord.

  3. basur dit :

    J’aime bien vos points de vue d’artistes mais d’abord pour un lecteur la crtitique diminue le risque de se tromper dans un contexte d’offre très large et très moyenne en général quand ce n’est pas complètement nul, il faut aussi savoir d’où vient la critique, si elle est crédible.

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