Le Prix Kiefer Hablitzel, miroir de la scène artistique suisse


 

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Unter 30 – Jeune Art Suisse, aperçu du dispositif d’exposition (dont la forme est aussi estampée sur la couverture du catalogue); à gauche: Flora Klein, « FF », Acrylique sur toile, 145 x 110 cm, 2015. Photo GenèveActive.

L’exposition des Prix Kiefer au Commun s’articule autour d’un grand rideau blanc, un dispositif qui est aussi une création, celle du curateur ?

C’était un risque à courir et ce fut toute une opération pour moi de ne pas le faire percevoir ainsi par les artistes. Mais si c’est une pièce de quelqu’un, il faut dire que c’est une pièce de l’architecte d’intérieur Juliette Roduit. Dernièrement j’ai lu Le Rideau de Milan Kundera, qui est un de mes auteurs fétiches, et il y a de ça. Ce sont des murs qui ne sont pas des murs, le dispositif crée des points de vue, je suis aussi artiste et je n’ai pas peur d’assumer ce côté là.
L’acte de faire une exposition, et spécialement une exposition qui a un but autre que l’exposition elle-même, me paraît très théâtral, on met en scène ce que l’on veut que les autres voient de nous, donc il y a cette idée de mettre en scène, de montrer la fragilité de ce dispositif auquel on croit malgré tout. En fait, nous sommes toujours dans le white cube, mais est-ce que cet espace du Commun est crédible comme white cube, je ne le crois pas. J’ai vu très peu de bonnes expositions dans cet espace car il est très difficile, soit on s’adapte trop à l’espace, soit on cherche à faire croire que c’est un white cube en poussant à fond les lumières, alors qu’en réalité c’est un espace chargé d’une longue histoire, de beaucoup de strates, et pour cela j’ai dû imposer ce dispositif. Donc, ce n’est peut-être rien de nouveau, mais il faut se donner encore une liberté d’aller au-delà des formats, et c’est une démarche qui est malgré tout trop rarement tentée.

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Chloé Delarue. « TAFAA – DOUBLE PEEP AREA / In SOLD WE ARE », inox, latex néon, tubes fluorescents, pavés optique, écran LCD, vidéo HD, 2016.

La commission a-t-elle défini des critères au préalable ?

C’était un jury totalement neuf, donc nous ne nous connaissions pas. Des réformes de structure ont eu lieu, ce n’est plus seulement la Fondation Kiefer car la Fondation Ernst Göhner finance aussi les prix. Nous n’avions pas fixé de critères mais, lorsque nous avons étudié les 168 dossiers, nous avons essayé de tenir un discours constructif sur la qualité, sur ce que l’on voulait voir dans l’exposition. Je dois dire que cette année nous étions plus enthousiastes au 1er tour, et au 2e nous avons vraiment eu des difficultés à choisir.

 L’exposition montre peu de travaux vidéo, est-ce un signe ?

En réalité il y avait énormément de vidéos à Bâle, mais dans les Swiss Art Awards; au Prix Kiefer il n’y avait qu’une seule vraie installation vidéo dans le sens traditionnel du terme. Toutefois, il s’agit d’un hasard, il y a encore beaucoup de vidéos dans la création artistique actuelle, même si très souvent ceci fait de moins en moins penser à une véritable catégorie.

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Marc Hunziker. « Sans titre », découpage du mur d’exposition.

Qu’en est-il dans les travaux exposés des questions liées aux relations sociales, à l’économie ?

Prenons par exemple celui de Marc Hunziker qui fait partie de la famille New Jerseyy et appartient au milieu squat. Ce que vous voyez au Commun est une évolution de ce qu’il a fait à Bâle où il avait découpé les panneaux de l’architecture de l’exposition pour créer une ambiance théâtrale, fictionnelle, dans laquelle il avait disposé deux épouvantails de sa création. En faisant ce geste de découpe, il s’est rendu compte à quel point celui-ci était porteur d’une signification économique car, dans ce contexte, les panneaux coûtent beaucoup plus que des matériaux communs dans le commerce habituel. Il faut là faire appel à des compagnies particulières qui ont le contrôle absolu du marché. Il ne s’y attendait pas, il a donc voulu travailler sur cette idée de reste, en opposition avec celle de capital, c’est à dire vraiment partir de comment quelque chose qui est chargé d’une valeur économique peut continuer à vivre cette évolution, et cela fait partie de l’œuvre. Au Commun, Marc Hunziker a amené les découpes faites à Bâle et sur lesquelles il a réalisé ces collages, ces tags que l’on fixe à la colle de poisson sur les murs des espaces publics et qui reproduisent des images photocopiées et demeurent très souvent des alphabets muets presque indéchiffrables. Ce statut incertain de l’oeuvre documente aussi le sentiment partagé de l’artiste qui veut ramener deux réalités très différentes à un moment poétique de coïncidence. Dans les espaces du Commun, Marc Hunziker a en même temps reproduit une deuxième fois le même geste qu’à Bâle : il a découpé les murs de l’espace d’exposition en explicitant l’aspect théâtral du dispositif de ce white cube, derrière lequel se cache une bien autre réalités que celle, si l’on veut si dire “spectaculaire” de l’exposition. Les panneaux qui dérivent de ce geste sont donc utilisés pour former des bancs que l’on voit dans la salle et dont la structure est faite avec les restes du display de la Manifesta 11, cette grande manifestation très discutée et contestée au sein du milieu de l’art contemporain zurichois qui s’est tenue cet été.

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Mathias Ringgenberg. « PRICE – Where do you want to go today », An interdisciplinary piece in three acts, act 3 : Performance.

La question des relations sociales est aussi réelle, par exemple avec Matthias Ringgenberg qui montre une sorte de personnage dans le sens d’une mise en abîme de la rockstar des années 1970, il joue plus un rôle de personnage guidé. Je suis ravi du travail fait et aussi de la chaleur que sa présence amène à toute l’exposition, même si je trouve sa démarche assez égocentrique, je la trouve très intéressante. Ces travaux montrent les difficultés d’une génération qui est tellement exposée à plusieurs titres, à la consommation, à la consommation des autres mais aussi celle de sa propre personne. Nous sommes toujours visibles, toujours connectés, car notre société fonctionne comme ça, mais il y a en même temps une impressionnante conscience de la réalité, une énorme ouverture, une très grande maîtrise. La dark room dans laquelle se déploie l’installation sonore de Mathias Riggenberg est un lieu de connexion qui, par le biais d’autres stratégies, parvient à nous confronter avec la condition qui nous unit et nous sépare tous et tout le temps. Un lieu qui connecte nos peurs à nos envies plus profondes.

Propos recueillis par Jacques Magnol

Unter 30 – Jeune Art Suisse
Prix Kiefer Hablitzel XII

Le Commun – Fonds municipal d’art contemporain.
Rue des Bains 28, Genève.
du 21 octobre au 27 novembre 2016.
Du mardi au dimanche, 11h – 18h
L’exposition réalisée en partenariat avec les Fondations Kiefer Hablitzel et Ernst Göhner est accompagnée d’un catalogue.

 

Prix Kiefer Hablitzel 2017 : L’inscription au concours 2017 est ouvert du 15/11/2016 au 15/12/2016. La présidence du jury est assurée par Judith Welter, directrice Kunsthaus Glarus, Zürich. Voir le règlement.

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