Bartleby, le mystère du copiste entré en résistance

Bartleby
Bartleby. Bob Théâtre Rennes. © Cédric Vincensini.

Bartleby, la fable d’Herman Melville, mise en scène par le Bob Théâtre au TMG, dépeint la relation entre un juriste et son employé, Bartleby, qui choisira un moyen inédit de résister à la routine d’un travail ennuyeux pour décider seul de son destin.

Le choix de la fuite comme stratégie de lutte

Le sous-titre de l’œuvre originale Bartleby the copistUne histoire de Wall-Street, révèle l’intention de Melville qui publie son texte en 1853. C’est le début de l’ère industrielle et l’idéologie de la productivité s’insinue progressivement dans l’esprit des dirigeants d’entreprise, et une nouvelle forme d’esclavage prend son essor. A cette époque, avant l’invention de la photocopieuse, ce sont des armées de copistes qui reproduisent les documents; Bartleby a répondu à une annonce proposant cet emploi fastidieux et déshumanisé. Son cadre de travail, dans un bureau lugubre de New York, se réduit à un espace étroit dont la fenêtre donne sur le mur de briques de l’immeuble voisin.

Les trois premiers jours, Bartleby se consacre littéralement à sa tâche de copiste – « un travail ennuyeux, lassant et léthargique » – puis, mû par une motivation que Melville tiendra à jamais mystérieuse, cet employé modèle décide d’exercer son libre-arbitre et choisir les travaux qui lui conviennent parmi ceux que son patron lui confie, avant de ne plus rien faire du tout et de plonger dans la contemplation mélancolique. Bartleby est entré dans une forme de résistance passive qu’il exprime en une réponse au conditionnel « je préférerais ne pas », ce n’est donc pas un refus catégorique d’obéir, mais l’expression d’une préférence.

Le juriste est interloqué cependant, soucieux de respecter les idéaux chrétiens politiquement corrects du moment, il cherche d’abord à comprendre les motivations de son employé qui a fini par occuper son poste jour et nuit, refusant même de sortir. De guerre lasse, le patron déménagera son étude et son successeur moins sensible fera expulser Bartleby qui « préférant ne pas manger » se laissera mourir de faim dans sa prison.

De nombreux philosophes ont tenté de percer le mystère du choix de la fuite comme stratégie de lutte, dans l’esprit de Gilles Deleuze, ou selon la théorie de l’anti-pouvoir chère à Toni Negri.

 

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Bartleby. Bob Théâtre Rennes. © Cédric Vincensini.

Du XIXe au XXIe siècle, la masse laborieuse reste celle à opprimer

En choisissant de situer son récit dans un quartier de New York alors sujet d’une expansion incontrôlée, dans une atmosphère d’oppression sociale de la part d’une classe dirigeante nantie, Herman Melville ne pouvait qu’avoir en mémoire les difficultés économiques de sa propre famille provoquées par la perte de son père quand il n’avait que cinq ans. Plus largement, l’immigration massive d’un million d’Irlandais et de près de quatre-vingt mille Allemands au milieu du XIXe siècle, les premiers fuyant la famine qui ravageait leur pays, les seconds les persécutions, procurait une main d’œuvre bon marché tout en créant une situation sociale aussi instable que dangereuse. La politique gouvernementale, du même type que celle appliquée au XXIe siècle en Europe au nom de la lutte contre le chômage, déchargeait les sociétés de leurs responsabilités et condamnait les travailleurs à l’insécurité et à la pauvreté. Mêmes causes et même époque, entre 1840 et 1860, Charles Dickens décrivait les mêmes maux qui affectaient alors l’Angleterre.

Le chercheur Matthew Guillen décrit une ville où les trois quarts de la population étaient pauvres et livrée à toutes les violences, « la classe des travailleurs contre les classes privilégiées, les natifs contre ceux nés à l’étranger, les émeutes contre les Irlandais et les Noirs, les bandes rivales de Protestants et de Catholiques, etc. » Dans cet environnement dégradé, ceux qui en avaient les moyens équipaient leur logement de portes et de volets blindés; Bartleby représente le citoyen lambda qui constitue la substance à l’ombre des élégantes façades de la riche ville financière.

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Bartleby. Bob Théâtre Rennes. © Cédric Vincensini.

Pour Denis Athimon qui a fonctionné en tandem avec Julien Mellano pour Démiurges et Vampyr, « Bartlelby s’annonce comme un duo sans en être véritablement. L’un de nous va ainsi « préférer ne pas faire » et l’autre accomplira tout. La lecture de la nouvelle signée Melville, elle, devient possiblement addictive, suscitant des effets secondaires pouvant altérer l’esprit.

La nouvelle de Melville présente notamment l’intérêt de travailler et creuser la question du choix. L’une de nos influences est le film, Mr Nobody de Jaco Van Dormael. Il livre sa théorie du Chaos. Un petit garçon se trouve sur un quai de gare, il doit choisir entre son père ou sa mère le temps d’un train qui arrive et repart. De sa décision découleront des actes, des faits, des histoires différentes, qu’un montage savant nous fait suivre en simultané. Et c’est parti pour une équation à trois inconnues, Elisa, Anna et Jeanne, autant de femmes qui vont bouleverser la vie, les vies, de notre héros devenu grand et qui s’appelle Nemo Nobody.

Or, à nos yeux, le choix ultime, c’est Bartleby en son versant dénué de toute brutalité dans son refus poli. Mais il a choisi de ne pas préférer (le faire). De plus ce protagoniste résonne intensément avec la dimension de la marionnette et de l’objet. »

C’est en filigrane, dans une mise en scène à plusieurs dimensions, et chargée d’humour que le propos est présenté sur le ton de la complicité par Denis Athimon. Dans le texte de Melville, c’est le patron de Bartleby qui narre le déroulement du récit, et, de par sa condition professionnelle privilégiée, celui-ci se révèle peu apte, malgré une volonté apparemment sincère de bien faire, à saisir le désarroi de son employé qui vit dans la misère. Denis Athimon prend une distance supplémentaire en se montrant tour à tour proche des deux principaux protagonistes.

Bartleby
Un spectacle du Bob Théâtre Rennes., d’après l’oeuvre d’Herman Melville.
Adaptation, mise en scène et interprétation : Denis Athimon et Julien Mellano.
Théâtre des Marionnettes de Genève. Du 8 au 20 janvier 2015.

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