Le musée d’art contemporain face à la nécessité de sa réinvention

 

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Gala de bienfaisance au Moca de Los Angeles le 12 novembre 2011. Mise en scène de Marina Abramovic.

Quel avenir pour les musées d’art contemporain ?

Sur la scène internationale, la remise en question de la mission d’une structure d’art contemporain dérange les milieux établis. Parlons de structure plutôt que musée car l’actuel pouvoir qui est actuellement détenu par les arts plastiques est contesté. Biennales et grandes expositions peuvent être autant confiées à des chorégraphes, cinéastes ou de tout autre domaine en phase avec la transformation culturelle en cours. Plus dérangeants, les liens étroits des institutions publiques avec le marché de l’art sont aussi contraires à un financement public comme c’est le cas en Europe.  En 2007, Joe Finkel, critique du New York Times, posait la question face aux extravagances du financement de l’exposition de Murakami : « Les musées à but non lucratif peuvent-ils accepter l’argent de galeries commerciales qui ont un intérêt direct dans la carrière de l’artiste, et dans certains cas avec les oeuvres présentées ? »

Le défi universel de leur réinvention auquel sont confrontés les musées d’art contemporain est une bataille esthétique dans laquelle l’esthétique est autant absente que l’artistique. Nous avons droit, tout au plus, à des déclarations lénifiantes qui ménagent la chèvre et le chou, ainsi de Selma Holo, directeur du Fisher Museum of Art, Université de Californie du Sud, qui a son avis sur le profil que devrait adopter le nouveau musée : « Le MOCA du XXIe siècle doit trouver l’équilibre entre nous instruire, nous le public, des grands apports artistiques de notre époque et défier les idées reçues à propos de ce que représentent les musées. Jeffrey (Deitch) fit cela, mais cela ne doit pas être seulement séduisant, il faut aussi que ce soit effectué dans le respect de sa mission centrale, soit une mission de recherche et d’enseignement. C’est ce qui a été oublié. » Sans capacité de séduction, l’art existe-t-il encore?

Jeffrey Deitch a, en fait, appliqué la vision warholienne de Jean Baudrillard, dont l’analyse par Ludovic Leonelli nous est rappelée par le philosophe Yves Michaud qui note que «  la perception corrélative chez Baudrillard que l’esthétique s’est déplacée dans le quotidien, la publicité, le design, les objets, les corps et la mode : « dans ce monde transesthésique, l’art n’a plus de place réservée », (…) la conception personnelle de l’art de Baudrillard était finalement moderne. »

La nature du culte de la célébrité est-elle si terrifiante?

Le grand public de Los Angeles a apprécié le souffle nouveau donné par Deitch puisque la fréquentation est passée de 149’000 visiteurs avant son arrivée à 402’000 en 2011, ce qui dans le pays où le marché est roi se traduit : « Public approval is like market validation – a majority verdict ». (Paradoxe de l’utilisation des chiffres de fréquentation, les auteurs d’expositions qui se vantent de leur approche intellectuelle rigoureuse n’hésitent pas à exhiber des résultats d’audience importante, quand cela se produit, pour justifier leur propre travail.) L’autre public, celui des célèbres et des donateurs a plébiscité les deux grands galas de bienfaisance portés l’un par Lady Gaga, l’autre par Marina Abramovic — qui tente actuellement de passer du statut d’artiste à celui de célébrité — dont les Angelinos ont chaque fois parlé pendant des semaines.
Catherine Opie, autre artiste démissionnaire, a été dérangée « de voir le musée se tourner de plus en plus vers la mode et la célébrité », de même, la chef de la rubrique culturelle du Los Angeles Times, Mary McNamara, soutien indéfectible de l’ancienne équipe du MOCA, a regretté d’assister à la prédominance « Brillant contre substance. Célébrité contre talent artistique. Popularité contre identité culturelle », selon elle, « le problème est devenu si endémique qu’il n’est pas inhabituel d’allumer la télévision et de voir des présentateurs célèbres recevoir des médecins vedettes et autres invités renommés pour discuter de la nature terrifiante du culte de la célébrité.  Aujourd’hui, il semble que le milieu à but non lucratif est en proie à la même énigme: si vous ne voulez pas faire appel aux stars et au bavardage, et à la culture « jeune », comment voulez-vous éveiller l’intérêt d’une génération connue pour sa capacité d’attention limitée ? Les anciens modèles de pensée ne semblent plus fonctionner, et les artistes, les écrivains, les journalistes, les entrepreneurs, les producteurs, les éducateurs et les politiciens tentent de discerner ou vouloir sortir des sentiers battus équivaut à entrer dans un marécage culturel. Le MOCA n’est cependant pas la seule institution artistique être critiquée pour l’accueil qu’elle réserve à la célébrité. Le théâtre le fait depuis des années, les industries de l’édition et du cinéma aussi, elles qui reposent sur des noms célèbres. »

L’hypothèse que la société efface progressivement les anciennes séparations entre l’art et la culture populaire de masse est-elle aussi boiteuse et loufoque que le prétendent ses contradicteurs ?

Yi-hua Wu et Jacques Magnol

 

Note :
– Du musée à but non lucratif au business, le marché est étroitement lié aux institutions : En mai 2013, le puriste Paul Schimmel (73 ans) a fait son entrée dans le monde des galeristes en s’associant à la galerie zurichoise Hauser & Wirth pour créer l’espace Hauser Wirth & Schimmel, qui ouvrira à Los Angeles en 2015. Henri Loyrette, ancien directeur du Musée du Louvre, est également passé au service du marché, en juillet 2013, en devenant le président d’Admical, une association française active dans le développement du mécénat d’entreprise.
Ed Ruscha, un des quatre artistes démissionnaires du MOCA a trouvé un nouvel emploi avec sa nomination, le 13 juillet, au conseil du SFMOMA, le Musée d’art contemporain de San Francisco; John Baldassari envisage, lui, de réintégrer le MOCA si le prochain directeur lui convient.
– Le confort des institutions européennes : La diminution du budget du MOCA a provoqué l’exode de conservateurs vers des musées européens (Stedijlik d’Amsterdam et Musée Ludwig de Cologne) dont les sources de financement sont plus stables.

Voir également :
Le tape-à-l’œil dans l’art contemporain dérange jusqu’à ses meilleurs promoteurs. Jacques Magnol. GenèveActive. 5.12.2011.
Maternités monstrueuses de Louise Bourgeois à Lady Gaga. Yi-hua Wu. GenèveActive. 3.08.2011.
Les artifices de la séduction froide de Madonna à Lady Gaga. Yi-hua Wu. GenèveActive. 8.06.2012.
La culture de masse se moque à son tour de sa rivale. Jacques Magnol. GenèveActive. 12.03.2013

 

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