Le monologue désenchanté et dansé de Jonathan Capdevielle

portrait

Photo Alain Monot

Dans Eternelle idole, Jonathan Capdevielle était un entraineur filant une relation trouble avec sa patineuse. Rock star iconique peut-être meurtrière, il rêvait de sa propre fin au fil de « This is how you will disappear« . Deux opus imaginés par  Gisèle Vienne.

Chants de soi

Pour « Adishatz/Adieu « , tout débute comme devant le jury de « Star Academy« . L’acteur enchaine au micro quelques paroles du répertoire madonnesque, « Celebration« , « Vogue« , « Music« . L’ensemble est remixé live, repris en boucle et en écho. La création est ainsi un objet théâtral hybride, qui peut se vivre comme une expérience physique avant de trouver des résonnances intimes, intellectuelles et culturelles. Reflet sublimé et décalé d’un vécu, Adieu s’inscrit dans le sillage du travail du chorégraphe Mark Tompkins, regard extérieur porté sur ce dit de soi performatif décliné en corps de poupée humaine et en chansons a capella. Le « Song and Dance » de Tompkins ne se cristallisait-il pas sur la révélation et la surexposition de soi, insufflant à  la scène un accent spectaculaire absolu tout en dévoilant l’artiste tel qu’en lui-même ? « Le trouble m’intéresse, explique Tompkins. Loin de suivre le juste milieu, j’aime passer d’un extrême à  l’autre, jouer de l’extravagance, quitte à  indisposer le spectateur. J’applique sur scène ce que je n’ose pas faire dans la vie, l’extravagant au quotidien est source d’innombrables problèmes.  »

C’est cette vérité de l’émotion qui est le coeur de cible de la proposition scénique d’Adieu, pendulant entre autobiographie documentaire et fiction de soi. « Like a prayer « passé en intégral et son « la vie est un mystère, chacun doit rester seul » semble rejoindre étrangement des figures croisées au fil d’une adolescence difficile à  Tarbes, qui ne compte toujours pas de lieu gay. Ou cet échange téléphonique au portable avec le père qui s’inquiète pour sa santé et parle de son excursion au Lac d’Ourrec et de la tombe de l’aimée à  fleurir. Ce, alors que l’artiste se maquille, revêt sa perruque avant d’entamer un dialogue ventriloque poignant avec la voix de Nathalie qui se meurt d’un cancer, crachotant, haletant telle une noyée n’aspirant qu’à  fumer avant de déboucher sur un « voguing » en travesti déglingué et rampant sur fond de rumeurs d’une disco ringarde naufragée dans les plis d’une nuit bleu pétrole.

Comme dans « Jacques et le garçon formidable« , comédie musicale au cinéma sur le sida, chanter permet ici à  l’artiste de respirer, insuffle de l’air quand on n’a plus de souffle, des paroles de secours lorsque les mots et le corps se mettent en berne. Échappatoire et soupape, irruption de l’anormal et surprise de l’altérité, voici les scies de la culture populaire délivrées par le comédien formé aux marionnettes qui rêvait d’être une pop star. Les tubes de la Ciccone évoquant le religieux et le rapport intergénérationnel, les airs de Purcell ou « La Tyrolienne des Pyrénées » d’Alfred Roland : tous deviennent, sous forme de collage montage et de joutes orales, des balises qui confessent le vécu à  vif de la scène et son hors champ, voir son au-delà. Son imitation de Cabrel laisse sans voix dans les tours qu’elle reprend et décale : « Est-ce que ce monde est sérieux ?… J’ai jamais appris à  me battre contre des poupées… Je pensais pas qu’on puisse tant s’amuser autour d’une tombe.  »
Les images comme les chants de « Adishatz/Adieu »  sont tissés dans les lambeaux du passé recomposé. Dans leur alignement par l’artiste, véritable juke box vivant ou de « human beat box« , se lit un art du cut littéraire et un style émotif. Mais aussi une forme de césure partie en révolte contre la petite musique des mots qui apparaît comme un chant d’hypnose. Ainsi l’artiste initiant une forme de poésie aux empreintes nostalgiques, danse avec les fantômes du théâtre, du cabaret travesti, de la chanson imaginée par de fausses blondes peroxydées, de Marilyn à  Lady Gaga et d’autres ombres, tantôt macabres ou surréalistes.
Avec ce regard endoscopique qui le caractérise, tel un bouteur de souffles organiques pistant la faille de la représentation, Capdevielle subvertit l’illusion théâtrale pour en revenir à  l’authenticité d’une présence. Qui est aussi absence de soi. Malgré quelques longueurs en bouche,  » Adishatz/Adieu  » est un parcours erratique au coeur de ce qui lie l’artiste et le public, l’icône en scène à  son image, l’art et la vie.

Bertrand Tappolet
Adishatz/Adieu.

Théâtre de l’Alhambra, Genève, 12 février 2011, 22 h
Arsenic, Lausanne, 17 et 18 mai 2013.
Article paru la 12 juillet 2011.

 

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