L’amour terroriste et romantique en cave

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« Conte d’amour », Markus Öhrn. © Robin Junicke.

 

Matrice primitive

On suit la lente descente en rappel dans le conradien cœur des ténèbres du père, qui est loin de la figure traditionnelle convenue du « mal absolu ». Une cave matrice des premiers temps et de pulsions inavouables, indicibles. Il s’y pose tel un humanitaire hélitreuillé venu secourir de « petits Africains ». Plutôt que d’évoquer la position du pater familias démissionnaire, l’homme se livre en slip noir à des marches et génuflexions cérémonielles qui font monter d’un cran le climat anxiogène de menace au sein du peuple troglodyte et un brin dostoïevskien du sous-sol. Ce rapport au continent noir marqué par le néocolonialisme lié à l’activisme humanitaire imposant la cellule familiale comme norme universelle se poursuit d’ailleurs dans le récent Nous aimons l’Afrique et l’Afrique nous aime dû au tandem Carlsson-Öhrn.

Plus loin, on entend que « les Thaïlandaises font moins de problèmes que les femmes occidentales ». Des propos que tant le romancier, poète et moraliste balzacien Michel Houellebecq (Plateforme) que le dramaturge allemand Falk Richter ne démentiraient guère au sein d’un tourisme sexuel occidental qu’ils ont mis en rapport avec l’économie libidinale et amoureuse en société ultralibérale. A chacun sa manière de mettre en lumière au cœur d’un teatrum mundi (théâtre du monde) l’aliénation de l’Homme par les lois d’un système économique mondialisé, où le corps est plus que jamais une marchandise à l’ère du world wide pleasure, en se demandant qu’elle empreinte amoureuse et sexuelle chacun de nous laisse-t-il sur la Terre. Si chacun aspire, non sans une prétention infinie, à devenir sociologue et entomologiste en chef mi amusé mi énervé  en de la société contemporaine, leur hypersensibilité spongieuse capte les rumeurs du monde, ses métamorphoses et ses vanités. Tous instillent une un humour corrosif et une déréliction abyssale à des textes qui dressent le constat d’inanité des sociétés libérales et en accusent tour à tour les ridicules et les passions mortifères.

 

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« Conte d’amour », Markus Öhrn. © Robin Junicke.

 

Des silhouettes dessinées

On ne s’étonne guère de retrouver Markus Öhrn et sa remarquable costumière Pia Aleborg au générique d’Involuntary signé Ruben Östlund, film qui laisse son spectateur dans un état d’attente tendu en jouant sur le visible et le hors champ. Pour les silhouettes vestimentaires de Conte d’amour, Pia Aleborg mêle des éléments transgenres de la culture queer présents dans le road-movie post-pornographique et féministe, le côté « girlygirl » Shemale tenant à la fois de l’industrie du X et de l’univers manga. Mais aussi de monde pop, enfantin (les pyjamas et leggings ou caleçons longs), teen, avec des références aux justaucorps de superhéros maladroits comme dans la franchise Kick Ass. Par exemple, la jeune fille jouée par Elmer Bäck rappelle à la fois le Rock Horror Picture Show, Les Damnés de Visconti, des icônes de la peinture religieuse (La Vierge Marie, le Christ) et saint-sulpicienne. Sans oublier  une adolescente gothique vêtue de rose bombon acidulé, semble-t-il moins fan d’Hello Kitty que de la Panthère rose et de Cure.

Pia Aleborg est la styliste préférée de la photographe plasticienne finlandaise Anni Leppälä, dont le travail ouvre sur une forme poétique de l’inconscient où se mêlent l’onirisme et les symboles. Dans une atmosphère d’expectative à la fois résignée et inquiète, les silhouettes féminines oscillent entre la personne bien réelle et l’image archétypale. Elles ont le visage masqué par un rideau de cheveux cascadant ou sont vues de dos. Les décors vont d’une orangeraie édénique aux sombres plis d’une forêt de contes et légendes. Anonyme et inconnue, incertaine et calme, la présence se déploie entre l’animé et l’inanimé, le reconnaissable et l’indéfini, désignant ce que Maurice Blanchot appelle une « relation infinie ». Pour Anni Leppälä, au cœur de ses images patiemment mises en scène, « Il est difficile de tracer la ligne qui sépare le réel du fictionnel. Le fait que nous reconnaissions des éléments sert d’intermédiaire entre ces deux états. Les corps – fille ou femme – ne sont pas des personnes spécifiques mais plutôt des personnages, parfois à plusieurs échelles, figures de papier entre image et être vivant. »

 

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Huis clos déjanté et musical

Si la mise en jeu des performeurs s’inspire de la communauté de phalanstère partagée entre fiction expressionniste, farce grotesque et poignante figurée dans Les Idiots de Lars von Trier, l’atmosphère peut évoquer, dans les corps, ce que le film This is the End griffé par le tandem Seth Rogen et Elver Rodberg fait dans les mots au cœur d’un canevas de comédie dramatique et horrifique. Ainsi le huis clos déjanté américain se déploie dans la galaxie formée par Jud Apatow et les Frères Farelly, dans un humour régressif, potache allant du trash au subtil dans un pitch post-apocalyptique et une autodérision souvent à la hauteur de ses promesses de démesure.

Si le programme flippant et incestueux  remonte comme une vague, Conte d’amour est néanmoins habilement ponctué de scies d’amour et de désamour magnifiquement réinterprétées en sous texte ambiant et électro-pop mêlant ironie cruelle et grave dérision et nostalgie dans cette aventure sans commune mesure inspirée par les expériences Fritzl et Kampusch. Défilent face caméra face à un performer capté souvent en très gros plans, pour des raisons de communication émotionnelle, des compositions de Chris Isaac, Kate Bush, Joy Division, groupe dont le nom évoque un détachement de prostituées chargées d’assouvir les plaisirs des gardiens. Il y a des adresses face écran qui tutoient le trouble de l’hallucinante québécoise Melsbitch, sans l’art du spoken words à confession intime . Mélanie Cyr à la vie est ainsi l’une des vlogueuses les plus célèbres du net, qui pratique un art du stand up intime à nul autre semblable. Son épatante vidéo les « 25 choses à faire avant de mourir » dévoile une inventivité baroque dans le montage foutraque à faux raccords heurtés, les fantasmes et l’utilisation d’une webcam HD à objectif surplombant.

Dans son journal intime, Natscha Kampusch concilie en janvier 2006 : « I want once more in my life some happiness / And survive in the ecstasy of living / I want once more see a smile and a laughing for a while / I want once more the taste of someone’s love. » Dans Conte d’amour, le performeur et comédien Elmer Bäck interprète en live la chanson de Lionel Richie, « Hello ». Son contenu peut renvoyer étrangement à la fois au tortionnaire et à sa victime, telles qu’ils ressortent du récit de Natscha Kampusch, 3096 jours, témoignage de l’inimaginable de sa séquestration que la jeune femme a coécrit avec deux journalistes : « Hello, is it me you’re looking for ? / Cause I wonder where you are / And I wonder what you do / Are you somewhere feeling lonely or is someone loving you ? / Tell me how to win your heart / For I haven’t got a clue / But let me start by saying … I love you ».

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