L’acte sexuel sans tabous

White Box du Grütli

White Box du Grü. photo federal.li.

Libido Sciendi, pièce chorégraphiée par Pascal Rambert et présentée au Grütli entre le 19 et le 22 mai passé, avait pour intention de faire découvrir au spectateur, à  travers la danse, quelque chose que l’on voit peu sur scène : l’acte sexuel, sans tabous.

Libido Sciendi – une réappropriation spécifique de l’espace

La nudité dans la danse n’est plus une nouveauté ; mais si le contact de corps nus sur scène interroge ou dérange, c’est parce qu’il transporte dans le domaine public ce qui, habituellement, appartient au privé. Libido Sciendi va plus loin dans le rapport entre les corps : on se situe dans un autre registre que celui d’une exposition de corps, où la nudité peut jouer un rôle d’accessoire, être le résultat de l’interprétation. Dans notre cas, la nudité est en lien direct avec la sexualité, qui est explorée à  travers le travail corporel des danseurs.

Cependant, mis à  part les intentions et l’approche du chorégraphe, un autre aspect semble intéressant à  souligner dans Libido Sciendi. Il s’agit de la mise en espace de cette pièce au Grütli, qui joue avec les codes habituels liés aux arts de la scène et accentue le paradoxe de la transposition du privé dans la sphère publique.

scène

« Libido Sciendi », de Pascal Rambert, photo Vincent Thomasset.

Mélange des espaces du public et de la scène

En général, pour les représentations confinées à  des espaces clos – théâtres ou salles de spectacle – il est habituel de voir une séparation entre le public et les artistes, qui se trouvent sur scène.
Ce type de représentation induit un contrat de communication spécifique : le public contemple le spectacle se déroulant sur scène, à  une certaine distance devant lui. L’accent est principalement mis sur la scène et la distance avec le public est liée à  une faible interaction physique entre les deux espaces.

Libido Sciendi prend place au centre de la White Box du Grütli, salle rectangulaire éclairée entièrement par une lumière blanche. En entrant dans la pièce avec la foule de spectateurs, on ne remarque pas forcément les deux danseurs déjà  assis là  où s’asseyera le public : le long des murs de la salle.
Quand tout le monde a pris place, les danseurs, habillés en jeans et t-shirt, se détachent du public et prennent place au centre de la pièce, avant de se déshabiller. Et la chorégraphie commence. Et se termine de la même manière, avec les danseurs reintégrant le public, habillés de nouveau.
Où commence le spectacle, et où se termine-t-il ? Est-ce le vetêment enlevé ou remis qui marque le début et la fin du spectacle, ou bien le mouvement des spectateurs ?

Les danseurs se mélangent aux spectateurs au début et à  la fin du spectacle, ce qui rend fluides les frontières entre le public et la scène. Ce mélange est accentué par le fait que la scène en tant que telle est inexistante : l’espace de la scène et l’espace du public se trouvent au même niveau, à  même le sol ; il n’y a pas de séparation physique marquée.
à€ cela s’ajoute une grande proximité avec les danseurs tout au long de la chorégraphie : ceux-ci se déplacent dans toute la pièce et, à  certains moments, peuvent être touchés du bout des doigts. Cette proximité physique place le spectateur dans un rapport d’intimité avec les danseurs; les distances habituelles sont transformées.

Double spectacle sous les yeux du public

Mais le spectateur ne voit pas seulement les danseurs. La disposition spatiale, ainsi que la lumière qui éclaire toute la pièce, le confrontent aux regards des autres spectateurs. à€ cela s’ajoute l’absence de musique : les seuls sons que l’on peut entendre sont les souffles et bruits des corps des deux danseurs ; sinon, le silence est presque total.
Même si l’attention est portée sur les danseurs, le regard se pose sur ceux assis en face de soi et l’on peut entendre les bruits que chacun peut provoquer. Le public intervient malgré lui ; chaque personne présente dans la salle fait partie du spectacle des autres.

Alors, la question qui peut se poser habituellement en présence de la nudité sur scène, qui est celle du voyeurisme, peut-elle être évoquée ici ?
Le spectateur n’est pas « protégé » par le noir ; il est exposé aux autres, même s’il se trouve au second plan. Cette mise en scène interroge-t-elle alors le regard du spectateur en lui montrant ce qui ne se montre pas, cette fois non par sur scène mais dans le public ?

Ekaterina Ermolina

Voir également dans GenèveActive : Libido Sciendi : Une forme de relation sexuelle sous-cutanée. Interview de Pascal Rambert (audio)

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