La vie est un songe mêlant silence, mort et amour pour l’amour

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Retours sur cinéma

Des imprégnations cinématographiques travaillent la chorégraphie. Prenez l’épisode de l’ouverture, où des épisodes du livret, dont la mort de Morold, fiancé d’Isolde sous les longs bâtons épées de Tristan, sont fondus au noir comme autant de tableaux corporels oscillant entre l’animé et l’inanimé, mettant le corps en échos avec l’histoire de la peinture, de Rembrandt à Bacon. Sans oublier, mais pour Salue pour moi le monde ! de manière hypnotique et incroyablement décélérée, aux frontières de l’immobilité qui n’est que pré-mouvement, les bandes-annonces de blockbusters hollywoodiens dévidant entre les noirs, des scènes imagées prégnantes et suspensives. Cette grammaire cinéma se retrouve ainsi ici dans la diffraction et la décomposition du geste proche de la chronophotographie ou de l’étude. Mais aussi dans le découpage des scènes, les effets de montage et l’abord éminemment cinématographique de la musique et de la partition lumière.

Au début, une danseuse (Sara Shigenari), appelée dans cette version et adaptation chorégraphiques resserrées (1h30) de Tristan et Isolde, « le Témoin », s’avance à pas comptés pour se ficher, balise mémorielle, en lisière de plateau, dans une robe tunique en plissé kaki scintillant dont le haut évoque une armure. Elle pourrait être, par instants, un double de la servante d’Isolde, Brangäne, qui substitue le philtre d’amour à celui de mort que boiront Tristan puis Isolde, ou de l’héroïne tragique elle-même, qui sait ? Lentement, elle met ses avant-bras en équerre de son buste, les montent pour cadrer son visage, à l’horizontale puis à la verticale. Elle forme ainsi une fenêtre, une visée, comme on le ferait d’une image cinéma à travers un travail sur le plan, le cadre, le champ et le hors-champ.

Un mouvement repris et décalé notamment du duo Welcome to Paradise que cosignaient et interprétaient Joëlle Bouvier et Régis Obadia en 1989. Avec l’intensité d’une palette chromatique appliquée au corps, ils déclinaient l’éventail des émotions et sentiments possibles expérimentés par un couple. De la soumission à la fuite, du désir à l’extase, de la douleur à la carte du tendre. Déjà les visages multiples d’un amour sensuel et cruel, chevillé dans la seule coprésence des corps. Déjà le tournoiement qui estampe ce pas de deux médusant et ivre de sensations contrastées. Déjà cette manière de peindre littéralement la scène comme une toile avec ces blanches nébulosités esquissées par le talc que les danseurs parsemaient à poudreuses poignées dans l’air.

Un geste reconduit au gré de Salue pour moi le monde ! par une danseuse qui vient répandre depuis un plateau doré, une terre battue ocre pour former la sépulture de tourbe accueillant le dernier solo de Tristan (Goeffrey Van Dick). Dans ses stases comme sorties de la mort, il rapatrie le fait que l’être que découvre Isolde dans l’opéra wagnérien n’est pas vraiment advenu au monde. Sa naissance n’a-t-elle pas suscité la mort de sa mère, semant la perte et la désolation ? C’est de cet engendrement mortel toujours remis sur le métier, de cette célébration d’une vie avortée, dédiée à l’exil, la marge, la blessure sans cesse renouvelée et à la mort que reconduit une chorégraphie en effondrements successifs. De fait, le « Salue pour moi le monde ! » d’Isolde s’éloignant de sa servante Brangäne dans l’attente de Tristan afin de lui faire boire le philtre létal, en réalité potion d’amour, a fonction révélatrice pour Tristan. C’est moins le filtre qu’Isolde qui le révélera à son amour de l’amour et lui permettra de racheter ses fautes. Cette réplique a ainsi valeur d’initiation, de clef d’accès au monde de l’expression des sentiments intimes, refoulés, pour son amant. Le « souffle du monde » n’est-il pas l’ultime désir d’Isolde ?

Contemplez maintenant un Tristan à la fois agonisant en une chute sans cesse reportée et conduite pose par pose. Il s’élève ensuite dans les airs, frémissant, ses jambes tricotant la cicatrice d’un attrait indicible, comme l’annonce d’un amour jubilant de la mort de l’être. Instant rituel qui ramène à la surface le souvenir de cet éclat d’un poème dû au Québécois Gaston Miron : « J’ouvre mes bras à la croix des sommeils / mon corps est un dernier réseau de tics amoureux / avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus / je n’attends pas à demain je t’attends / je n’attends pas la fin du monde je t’attends / dégagé de la fausse auréole de ma vie. » (La Marche à l’amour dans L’Homme repaillé).

La grammaire chorégraphique insiste ici sur les torsions développées au mitan du corps, les flexions profondes, les appuis soulignés sur les genoux et les chutes comme autant de glissandos menés au ralenti. Voyez ainsi ces danses ou attitudes de défis guerriers à la suite d’Isolde (Sarawanee Tanatanit) en sa robe rouge plissée reconduisant certaines postures de la danse insulaire des Maori du Pacifique Sud, le haka, interprétée à l’occasion de cérémonies, de fêtes de bienvenue, ou avant de partir à la guerre. Une danse popularisée autant qu’appauvrie, voire délestée de sa richesse et polysémie cérémonielle, initiatrice, par les rugbymen néozélandais.

Il y a depuis notamment Les Noces d’Argile (1981), opus créé par Joëlle Bouvier et Régis Obadia, cette insatiable volonté de reconduire un arpentage de l’intime en se mettant à modeler, sculpter littéralement le matériau corporel pour rappeler en autant de fragments tirés de l’ombre quelques épisodes principaux du drame musical Tristan et Isolde. En témoigne la silhouette de profil d’Isolde prête au sacrifice, prisonnière enlevée par une soldatesque, dont Tristan est la figure étendard, venue la livrer au Roi Marke (Armando Gonzales Besa) comme un tribu pour un mariage forcé. Pareille moins à la tente dressée à part de l’équipage qui la conduit, captive, vers la Cornouaille, Isolde, la Princesse d’Irlande, est comme auréolée par une traine flottante figurant le premier ou le dernier sang à verser. Elle que le désir de vengeance anime d’abord envers un Tristan qui occis son possiblement peu recommandable fiancé Morold dans un combat rendu ici au ralenti avec deux long bâtons effilés se fichant dans l’anatomie du guerrier.

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