La traversée des ombres et paysages musicaux mahlériens par Ken Ossola

 

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Ken Ossola.

Paysages-mondes

Le léger déplacement souvent opéré relativement aux partitions mahlériennes donne lieu à des scènes aussi surprenantes qu’entêtantes, dans leur rigueur formelle et leur sensibilité rêveuse. Ce, à l’image de certains duos pouvant évoquer, de loin en loin, la première nuit d’amour de deux amants, avec une délicatesse et un détachement dont on peine à trouver un équivalent d’une semblable justesse dans les horizons de la danse contemporaine. En témoignent ces portés somnambuliques, somatiques, la danseuse s’enroulant lentement autour du cou du danseur tout en révélant ses jambes dénudées qui dessinent un double triangle. Ailleurs un duo d’amants tente désespérément de joindre leurs désirs, bras tendus vers l’autre alors que leur taille est à la fois prisonnière et animée par deux groupes de danseurs qui reproduisent des gestes de ressac ou de houle. Cette manière de chaîner le désir et le vif individuel (bouleversante Daniela Zaghini) dans une longue lignée générationnelle et collective faisait aussi merveille au cœur du Sacre du Printemps signé Heddy Maalem en 2004, autre ode à la Nature et à la vie sans cesse renaissante de l’ombre mortifère.

Dans ces tournoiements sur soi des danseurs, ses surplaces en changements constant de directions, ses torsions de corps, jambe gauche tendue à l’horizontale et dos creusé, on songe à cette remarque du philosophe Ludwig Wittgenstein : « Quand nous pensons à l’avenir du monde, nous visons toujours le point où il en sera s’il continue à suivre le cours que nous lui voyons suivre aujourd’hui ; nous ne prêtons pas attention au fait qu’il ne va pas en ligne droite, mais suit une courbe, et que sa direction change constamment. »

Mahler intime

Alternant tensions et lâcher prise, les tutti voient les danseurs se faire contreforts portant deux corps comme gisants alanguis ou figures héroïques. Deux lignes de danseurs marchent l’une vers l’autre, se croisant, puis se répartissent en diagonales avant de se fixer en frise panoramique plongée dans l’ombre. En écho, reviennent en mémoire ces paroles Jean-Bernard Pontalis : « Il nous faut croiser bien des revenants, dissoudre bien des fantômes, converser avec bien des morts, donner la parole à bien des muets. A commencer par l’infans que nous sommes encore, nous devons traverser bien des ombres pour enfin, peut-être trouver une identité qui si vacillante soit-elle, tienne et nous tienne »,

Comme rarement auparavant sont mis en relation plusieurs composantes de l’univers musical mahlérien. L’immobilité qui n’est que pré-mouvement et la dynamique jouant sur plusieurs états de lenteur pouvant évoquer vie, mort et résurrection dans leur succession en rapport à la nature qu’elle soit une grande peinture d’inspiration chinoise. Ou dès l’entame, la grande feuille nuageuse de la scénographie aux configurations changeantes au fil de la pièce. Ce paysage prend tour à tour l’aspect d’une immense couverture de survie argentée troublant à merveille, par ses reflets lumineux et ses plissés-reliefs vallonnés, la perception que le regardeur peut avoir des danseurs comme d’incertains idéogrammes pulsionnels.

De son expérience auprès de l’un des plus grands chorégraphes de notre temps, le Pragois Jiri Kylian, Ken Ossola a gardé une façon singulière d’inscrire très précisément dans l’espace, sans fioritures ni surcharge ornementale, un mouvement parfois fluide, ou anguleux, épuré toujours. Pour Kylian, danser c’est être « à la limite du rêve et de la réalité ». Et mettre en lumière un langage métissé de techniques classique et contemporaine, fait d’emprunts aux folklores d’ici et d’ailleurs ainsi qu’aux danses primitives. Ken Ossola, lui, semble puiser notamment au cœur d’un art martial façon capoeira dans ces duos où les corps s’abaissent et se ramassent.

Comment ne pas songer encore face à cette immense feuille mouvante aux incarnations changeantes, passant du métallique aux transparences d’eaux fortes pour échouer dans les parages nocturnes d’aquarelles bleutées à ce regret qu’exprimait Gustav Mahler au seuil de sa disparition : « Ma vie n’a été que du papier » ? Oui, le compositeur, dans une existence vécue comme sacerdoce, a partagé son temps entre le déchiffrement de partitions pour la direction d’orchestre et les aléas des contraintes administratives. Ses vacances, il les passait reclus dans un cabanon à ciseler une oeuvre néanmoins ouverte grand angulaire sur le dedans et le dehors. Elle donna lieu à une haute et novatrice exigence artistique, dont Mémoire de l’ombre s’essaye à traduire un écho dansé sensible, sériel et minimaliste. Nul ne s’étonnera, dès lors, que cette création se fasse le sismographe d’états d’esprit et sentiments tour à tour apaisés et douloureux de Mahler. Un compositeur pascalien convoquant et conciliant à sa table d’écriture toute une « géopoétique » du monde et du sensible.

Bertrand Tappolet

Mémoire de l’ombre. BFM. Jusqu’au 20 février. Rens et rés : www.geneveopera.ch

Lire également . Fernanda Barbosa : corps, mémoire et âme de ballet. Bertrand Tappolet. 19 février 2014.

 

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