La sexualité de l’architecture vue par Madelon Vriesendorp

« Après l’amour », Madelon Vriesendorp, 1975.

L’univers imaginaire de Madelon Vriesendorp propose un mode de lecture alternatif de ces architectures que nous ressentons physiquement et psychologiquement. L’exposition au Musée de l’architecture montre de manière étendue la diversité d’un talent qui s’exprime par la vidéo, la peinture, les objets et les jeux inventés ou les cartes postales collectionnées par le couple et rangées dans des valises.

Le Musée de l’architecture de Bâle montre quarante ans de travaux de Madelon Vriesendorp, une exposition personnelle donc, mais il est d’autant plus difficile de ne pas tenir compte du dialogue avec Rem Koolhas, son célèbre mari, qu’elle s’est faite connaître par les tableaux reproduits dans le livre de ce dernier « Delirious New York » paru en 1978.
Peut-on être l’épouse d’un architecte mondialement connu et entendre se consacrer à  son art de manière indépendante ? De lourds rapports de force s’exercent dans les couples d’artistes (ceux des Pollock-Krasner, Rodin-Claudel, Taeuber-Arp, les Schumann, ont été étudiés au Musée de Berne) et, dans de nombreux cas, la situation dominante ne revient pas naturellement à  la plus forte personnalité, mais à  la reconnaissance intuitive par l’un du génie de l’autre, au pire le mari dicte à  sa femme d’abandonner son art comme chez les Schumann.
Dans le cas Koolhaas et Vriesendorp, la collaboration est constante, l’épouse compte parmi membres fondateurs de l’Office for Metropolitan Architecture (OMA), avec Rem Koolhaas et Elia et Zoe Zenghelis, mais elle estime que « le potentiel de couples engagés dans une activité créatrice ne peut être réduit au schéma linéaire habituel ». Viesendorp, par sa sensibilité féminine, a probablement mieux compris l’enchaînement complexe, et sexuellement chargé, de dépendance et d’autonomie, inhérent à  toute relation d’importance. En démontant le cliché d’une prédominance masculine, la question de l’influence de Madelon Vriesendorp sur le style d’architecture irrationnel de Rem Koolhaas peut se poser.

« 10 ans après l’amour ». Madelon Vriesendorp. 1984.

Les « psycho-buildings » dans les années 70 – « Bad Paintings »

« Flagrant Delit », Version 1, 1975, Courtesy of FRAC Orleans.

Le tableau le plus connu de Madelon Vriesendorp, « Flagrant Délit » (1975) , illustre « Delirious New York ». Deux grands bâtiments, les Empire State et Chrysler buildings sont étendus ensemble sur un lit au moment où le cocu, le Rockefeller Center, fait irruption. On devine, à  travers la fenêtre, tous les autres bâtiments environnants qui lancent un regard désapprobateur sur le couple illégitime.
Cette vision anthropomorphique sexualisée de l’horizon de Manhattan est une véritable exploration de l’inconscient architectural. L’univers imaginaire de Madelon Vriesendorp propose un mode de lecture alternatif de ces architectures que nous ressentons physiquement et psychologiquement. C’est l’illustration principale de l’influence du Surréalisme dans le langage visuel de Madelon Vriesendorp dans les années 1970.

Les fantasmes prennent forme sur un terrain de jeu surréaliste

Madelon Vriesendorp, cartes postales

Musée suisse de l’architecture. Photo: Tom Bisig.

L’accumulation inouïe de petits jouets et d’objets de souvenirs, figurines de science fiction, voitures, Bouddhas en porcelaine et autres objets surprend. Bien qu’ils semblent entassés de manière incongrue, Madelon Vriesendorp les a référencés dans ses collections comme s’il s’agissait de la structure d’une « ville » construite selon un schéma urbanistique maîtrisé. Tous ces objets-jouets sont posés méticuleusement dans une mise en scène où des centaines de micro-catégories s’infiltrent imperceptiblement et cohabitent. Voici d’où vient la notion de style ludique qui revient souvent pour définir le monde de Madelon Vriesendorp : un terrain de jeu surréaliste où le spectateur peut faire vivre ses rêves et cauchemars en présence de séduisantes figurines, de monstres, de maquettes de prison et autres édifices.

Misconceptual Art

Dans un monde capitaliste, l’architecture est-elle généralement conçue à  partir d’une idée principale : celle d’inciter à  la vente, impressionner, réaliser un effet pictural ?

Musée suisse de l’architecture. Photo: Tom Bisig.

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Durant les années 70, à  New York, le couple Vriesendorp/Koolhaas a collectionné, sinon amassé, un stock impressionnant de cartes postales présentées thématiquement sur une longue table et dans une valise. C’est une sorte de banque d’images alternative en forme de recherche sur la typologie de la culture américaine à  travers une multitude de sujets : ponts, paysages urbains, prisons, motels, jardins botaniques, et même des assemblages comme ces huit cartes postales rassemblées qui présentent les deux grandes tours du World Trade Center sur un fond de nuages oranges qui donne un aspect cauchemardesque, les cow-boys sont bien sûr aussi présents comme tant d’autres icones américains.

Installation Superpainting. Madelon Vriesendorp. 2007.

Ces documents d’architecture font ressortir notre vision idyllique des symboles culturels, un idéalisme lié à  la vision de cartes postales représentant des lieux emblématiques. Madelon Vriesendorp a recueilli et archivé, au gré de sa sensibilité, des archétypes d’une post-modernité qui devrait en être dépourvue. L’accumulation d’objets bizarres et incongrus crée alors une vision sauvage qui reflète les combinaisons surréalistes accumulées dans un esprit de construction irrationnel.
Madelon Vriesendorp prétend ne s’intéresser qu’aux objets défaits qui représentent sa mégapole reconstruite dans laquelle elle se sent comme une touriste engagée dans une mauvaise direction, mais qui finalement trouve la bonne adresse; une pratique qu’elle définit comme un « misconceptual art ». Son monde est selon sa propre définition une « fusion de micro-cultures », une « nano-conception sur une grande échelle » et une « banque-mémoire de dérives » qui amènent une conclusion en forme de question « Pouvons vraiment comprendre les symboles culturels présents dans l’inconscient ? »
Jacques Magnol

Le Monde de Madelon Vriesendorp. Commissaires: Shumon Basar und Stephan Trüby
Musée Suisse de l’Architecture. 16 janvier – 22 mars 2009

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