La jeunesse perdue de Tokyo et d’ailleurs

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« Cinq jours en mars ». Photos Laurent Barlier.

Les dramaturges japonais contemporains restent une terre largement inconnue en Europe. Revendiquant la notion du réalisme quotidien, le trentenaire tokyoïte Toshiki Okada a écrit en 2004, Cinq jours en mars, mis en scène par Yvan Rihs au Théâtre du Grütli. Une jeunesse sans réelle perspective d’avenir se met comme entre parenthèses et dit la vacuité et l’impuissance de sa condition. Les plus forts taux de chômage au Japon comme en Europe ne touchent-ils pas les 15-35 ans ?

Une enquête : du flou au complexe.

Deux couples, l’un en apnée dans un Love Hôtel pendant cinq jours expérimentant le sexe mécanique consommé à la chaîne, l’avenir en suspens et le fait de ne quasiment pas s’alimenter. L’autre non constitué avant que de n’être en rupture. Et au milieu le choc amoureux joué de manière graphique, comme un body-made écartelé au sol, par l’une des protagonistes, Miffy (Olivia Csiky-Trnka). Un personnage d’abord évoqué comme une idée puis telle une personne bien réelle avant de n’être étoile explosant au firmament.

Entre claustration volontaire pour des relations charnelles quasi anonymes, manifestations passées dans leur candeur festive contre le déclanchement de la Guerre en Irak et portrait en creux d’une génération sacrifiée par une société hypercompétitive en crise, celle des 25-35 ans naviguant à vue entre tensions, choc amoureux et précarité, le metteur en scène Yvan Rihs esquisse un langage scénique entre partition musicale jouée sur le vif, chansons de gestes hiératiques ou débondés. Au final, un travail combinant souffle et adresse rythmée, amplifiée autour d’un texte palimpseste.

La pièce se présente ainsi comme une enquête apparemment balbutiante et embrouillée, retournant sur les pas, traces, indices de lieux (Love Hôtel, salle de concert), trajectoires et événements souvent minuscules et inlassablement repris, parcourus et interrogés. Sur une scène mobile, un groupe rock, dont un quatuor de comédiens (Olivia Csiky-Trnka, Vincent Fontannaz, Camille Mermet, François Revaclier), distille le sentiment délétère, lancinant de précarité et d’impuissance d’une certaine jeunesse. Tous s’expriment à travers une syntaxe pauvre, emberlificotée, accompagnée ici de mouvement saccadés chorégraphiés. Peut-on y retrouver quelque chose de l’exploration des « tropismes » par Nathalie Sarraute, ces vibrations imperceptibles ou glissements insoupçonnés derrière la langue ? Où le personnage n’est désormais plus que signe parmi les signes, support de hasard, tentative de mise en mots à travers le glissement des « tropismes », un sentiment terriblement fugace, intense mais énigmatique avec cette  idée de « réaction psychologique élémentaire peu exprimable » (Tropismes, 1939). La question reste ouverte.

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Manif minute

Poings gauches levés, le groupe sautille à l’unisson comme saisi au détour moins d’une flashmob, voire d’une rave en transe hypnotique de tribu primitive qui se disloque bientôt. On retrouve dans cette transposition scénique d’une protestation publique à la participation d’un contingent japonais au conflit irakien, fruit du plus grand mensonge de l’histoire militaire contemporaine, un mélange de frontalité et d’ironie. Et quelque chose du cinéma en ruptures de tons, narration labyrinthique et sensorialité  faussement naïve de Sono Sion (Love Exposure, Himizu). « Ce que l’auteur interroge c’est ce que l’on peut encore réaliser ensemble. Quelle est la valeur de cette parole collective, celle de la manifestation ? Que porte-t-elle comme possibilité ou réalité de changement ? Si la manifestation, fil rouge de la pièce, tient plus du burlesque que d’une véritable efficacité politique, elle contient une dimension très belle, loin d’être inutile, d’avoir ses corps réunis cherchant désespérément à porter une parole, une forme de résistance aussi », détaille Rihs. Les garçons et les filles de Cinq jours en mars, à la fois actants, récitants, narrations et commentaires, pourraient par instants s’en remettre aux vers de François Villon : « Je connais tout, hormis moi-même. »

Face à ce théâtre dansé parfois plus déconcertant que concertant, mêlant les temporalités souvent dangereusement distendues, le spectateur contemple in fine le texte de la pièce projeté comme un menu déroulant, en se souvenant pour les « personnages » qui tissent leurs liens au fil l’opus, de ces propos de Samuel Beckett dans Eleutheria : « D’abord j’étais prisonnier des autres. Alors je les ai quittés. Puis j’étais prisonnier de moi. C’était pire. Alors je me suis quitté. »

On attend d’autres explorations dans les veines ouvertes du théâtre japonais d’aujourd’hui ayant fait l’objet de traductions en français. Ainsi Daisuke Miura décrivant, en croisant crûment sexe et violence, une jeunesse déboussolée et en perte totale de repères. Ce qu’il fait, non sans un humour au vitriol, au détour de son film Boys on the run, portrait d’un post adolescent looser et onaniste, toujours en fuite et qui ne semble jamais devoir devenir adulte. Issu de la même génération, Shiro Maeda brouille les lisières entre réalisme, non sens et fantastique. Sans omettre les voix du Nord – Masataka Matsuda, Kôji Hasegawa –, marquées à vie par le tsunami et la catastrophe de Fukushima.

Bertrand Tappolet

Lire également l’entretien avec Yvan Rihs et Olivia Csiky-Trnka

Cinq jours en mars.
Théâtre du Grütli, Genève.
Du 25 septembre au 5 octobre 2014. (Présenté la première fois en avril 2013.)

Toshiki Okada. Figure marquante de la nouvelle scène japonaise, l’auteur Toshiki Okada élabore un théâtre aux antipodes des formes mythiques traditionnelles pour puiser sa matière dans les marges urbaines du Japon contemporain. Né à Yokohama en 1973, il est à la fois scénariste, réalisateur et développe une écriture radicale du quotidien. En 1997, Toshiki Okada a créé la Cie Chelfitsch, dont il écrit et réalise toutes les productions. Ces dernières années, il a largement attiré l’attention non seulement du monde du théâtre et de la danse, mais aussi celle des beaux-arts et de la littérature. Ses œuvres ont été traduites en plusieurs langues et sont publiées dans de nombreux pays.

Rencontre avec Corinne Atlan : « La traduction une tâche impossible ». Mardi 30 septembre, 18h30, entrée libre.

Je m’efforce de « traduire » quelque chose d’impalpable, le son même de la langue, les voix, la vibration de l’air au Japon. Je m’attache aux mots japonais, je les déforme, les transforme, les transmute pour restituer l’œuvre, pour partager ce que j’ai ressenti, et puis, dès que cette impossible « tâche du traducteur » est achevée, tout m’échappe. Ce n’est pas cela que je voulais faire. Je voulais que cela reste du japonais. Eternel paradoxe du traducteur, obligé de renoncer à la langue qu’il aime pour transmettre ce qu’elle veut dire.(intervention à l’exposition « Flamme éternelle »,  Palais de Tokyo, Paris, 19 mai 2014)

Le Théâtre du Grütli vous encourage à profiter de l’actualité artistique japonaise à Genève: du 26 septembre au 11 octobre: Exposition COLLECTING TIME KYOTO GENEVE Dohjidai Gallery / Kyoto & Espace Cheminée Nord de l’Usine Kugler / Genève . Programme complet à télécharger ici!
Plus d’infoshttp://www.usinekugler.ch/les-associations/cheminee-nord

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