La double vie de Magali


Emma Bluyaut-Biwer dit le 3e monologue, Le Coeur. A ses côtés, Magali Heu.

Magali Heu est-elle un être à part ? Avec son phrasé scénique d’être en déploration, suppliante et rageuse, son monologue terminal de Lac frappe. Ses épanchements lyriques à la fois souffrants, terrorisés, jubilatoires, auteuristes et démiurges ramènent de loin en loin aux figures féminines emblématiques du tragique grec (Antigone, Médée…). Par une nudité spectrale semblant surgir d’un grand cimetière marin sous la lune, ses lignes de corps recueillent en elles une beauté native à l’arrière-goût de cendres et de suaire. Fondé sur une étude méticuleuse de l’articulé du corps, qui doit au mime corporel conçu par Etienne Decroux qu’à la danse contemporaine qu’elle dit pratiqué, son phrasé corporel est minimaliste, fruit de mises en tensions en sens contradictoires de micromouvements travaillés par une pratique quotidienne du taïchi.

Sa mise en corps imperceptiblement voutée ramenée sur la bassin et le plexus s’inspire des mouvements du quotidien et donne un léger bougé «  en annelé » des lignes courbes et de différentes parties du corps s’effondrant sur elles-mêmes ou s’étirant en légère rotation comme une torsion en actions opposées que l’on croise souvent chez des chorégraphes belges tels Anna Teresa de Keersmaeker, Jan Lauwers ou Alain Platel. Placée en proue du bateau ivre du groupe qui sur le plateau est baigné de teintes bleutées comme un monochrome aux nuances et fluidités changeantes, son éphémère scénique semble atemporel dans sa nudité oscillant entre la vie et la morgue.

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Peau écrite du monde

Dans Lac, son personnage de femme livre-monde et paysage, lui sait. Ou croit savoir. En position de lutteuse combattive face à la mort qui est venue et qui vient, il recueille les traces de détails anatomiques, de monologues et états du groupe : « là dans ma main droite la douleur de Lola ici au bout du pied nu gauche la raison de Judith ici au bout du pied nu droit la folie de Marie là au centre comme bombant la peau fine de mon estomac la vision de Raphaël là le long de la courbe douce de mon dos nu le chant du monde de Lara le dos entièrement nu d’une fille est le chant du monde une fille qui se retourne et montre cette courbe insensée qu’est un corps humain féminin est le chant du monde je referme ma courbe nue ce chant du monde et je montre mes deux poings fermés c’est la mort physique c’est la fin du livre ce livre écrit par vous allumé par Thibault c’est mon corps et chacun peut y lire dedans dedans le livre.. ». Entretien.

Comment s’est déroulé le processus de travail avec Pascal Rambert ?

Magali Heu : Etudiant-es comédien-nes du Bachelor de La Manufacture (Haute école de théâtre de Suisse romande), nous lui avons joué des scènes de Clôture de l’amour, des monologues développés sur environ cinq minutes avant de se réunir à la table. Incertain sur le matériau et la commande, Il alors demandé ce que nous voulions qu’il écrive sur nous. Le tour de table est devenu peu ou prou l’ordre des quinze monologues. Etant la dernière, j’ai eu tout loisir de réfléchir à la question belle et délicate : « Que veux-tu que je t’écrive ? ». Je lui alors répondu simplement souhaité quelque chose qui ne soit ni raisonné ni raisonnable.

Deux mois plus tard, il nous a demandé de lui envoyer un mail facultatif afin de développer notre idée ou quelque chose de nous, une image ou ce que nous aimons. Pour moi, c’est la duplicité, le caractère double d’un personnage susceptible de faire volte-face dans les traits de sa personnalité notamment. Ce dissimulé, qui peut soudainement éclore, me semble emblématique de l’un de mes films préférés, La Double vie de Véronique signé Krzysztof Kieslowski. La Mort physique, mon monologue qui scelle la pièce comporte ainsi deux parties. Etant le dernier texte, il porte cette dimension de rassembler certains éléments diffractés au fil des monologues précédents. Si elle a un aspect conclusif, cette partition s’ouvre néanmoins en son mitan sur une atmosphère anxiogène et panique. Le récit se termine donc sur un cri d’angoisse : « pourquoi ce silence ».

Kieslowski a réalisé un film sur la vie et son double, sur le destin qui tire les fils des marionnettes humaines. Et si chacun d’entre nous ne menait pas sa vie en solitaire, mais dans un numéro de tandem inconscient avec une personne qui nous est inconnue et pourtant familière ? Une dualité et dédoublement qui sous-tend votre monologue dans Lac

Au fil de la création de cette pièce, je n’ai pas songé explicitement à La Double vie de Véronique. Mais le thème du double ainsi qu’une sensorialité de tous les instants se répondent du film au monologue passé sur scène. Je fais partie des personnages se trouvant moins définies par le groupe, ne prenant pas part à une petite histoire d’amour au sein de la communauté.

A la fin, j’ai la parole de celle qui se confond avec le disparu symbole de la perte et du deuil, Thibault. J’y suis décrite à l’image d’un livre corps qui a reçu l’entier des paroles de ses camarades de groupe. « Je suis constituée de vos mots », entend-on.

Des passages de votre texte affleurent-ils quotidiennement à la surface de votre mémoire ?

Oui. Il y, par exemple, a cette vision atroce de la mort de Thibault, son corps démantelé, disloqué : « on dit que les morts sourient Thibault sourit son corps est dévasté on voit les veines gonflées on voit le sexe gonflé noir et plein de sang sec brillant le visage est comme soufflé de l’intérieur comme une explosion aquatique mauvaise comme si Thibault avait été tiré vers le fond du Lac par les pieds comme si un diable mauvais avait attrapé le corps de Thibault et qu’il l’ait tiré tiré vers le fond le ventre est ouvert il y a du sperme qui est devenu vert et bleu la terre est un vase bleu de sperme non le corps de Thibault est un Lac immense rempli de couleurs ».

Sa lecture me donne littéralement des frissons. Ainsi quand je dis : « pourquoi mon corps est celui d’un garçon », là se joue le rapprochement avec cette figure absente et morte de Thibault. Et partant le gouffre que cela est en nous interrogeant : « Qui sommes-nous relativement à cette disparition ? »

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

AU CŒUR DU CHANT DU MONDE ET DU GROUPE AVEC EMMA


Emma Bluyaut-Biwer dit le 3e monologue, Le Coeur. A ses côtés, Magali Heu.

Sur scène, Emma Pluyaut-Biwer dit : « il fait un pacte de mots les mots doivent être précis et les gestes doivent être précis c’est le cœur des choses nous devons travailler sur le cœur des choses nous devons opérer un cœur ça s’opère à l’Opinel. » Porteuse d’une utopie de théâtre tendue vers un absolu qui est aussi un rêve communautaire, grappille goulument l’espace environnant, son regard coulissant comme le ferait un enfant. Chez elle, l’Enfantin est source d’énergie qui restitue la saveur et la douleur des première fois au sein d’un monde paysan, celui de la fable, celui dont son père est issu. Il faut avant tout « prendre le plateau », « s’y jeter à corps perdu », qu’il soit une scène tchekhovienne de bois en lisière lacustre dans Lac ou, en intérieur, un plateau en noire eau- miroir.

En vérité, c’est le plateau qui mène à l’écriture. L’ultime étape n’est autre que celle qui fait que la comédienne joue à être elle-même. Son ton, son rythme, les images qu’elles convoquent remuent la nuit de regardeur en lui communiquant, selon le vœu de la jeune femme, une foi en l’humain, en le groupe, qui trois ans durant fit formation théâtrale commune et un besoin de dépassement. Rencontre.

Votre monologue, le Cœur, est le premier passé par une femme et le troisième dans Lac. A vous suivre, il entre en dialogue avec une peinture de l’artiste-peintre mexicaine Frida Kahlo, Les Deux Fridas, où les cœurs de deux Fridas sont exhibés en coupes de planches anatomique pour exprimer sa douleur d’écorchée vive mal aimée.

 Sur la toile de Frida Kahlo, les cœurs des deux femmes assises se tenant la main se retrouvent exposés. À partir de l’amulette que tient la Frida de droite serpente une veine qui traverse les cœurs des deux femmes est finalement coupée par une paire de ciseaux que tient la Frida rejetée. La composition me ramenait à la seconde partie de mon monologue : « mon cœur était ouvert la nuit précédente je l’avais bien vécue nous vivons nos vies la nuit et les retrouvons au matin sous forme de sueur de peau de plis et de dessins sur la peau notre vie la nuit imprime sur nos peaux ses séquences inscrit des chapitres. »

Le secret que l’on s’est alors imaginé avec le metteur en scène Denis Maillefer sur mon texte ? La fille dont parle Simon 1 qui dit  dans le premier monologue: « ce soir je cède et j’ai envie du corps du Thibault » est peut-être mon personnage. Une jeune femme secrètement amoureuse de cet homme maintenant disparu. Si son cœur est ouvert, c’est que le soir où elle décide de céder à Thibault, ce dernier a rendez-vous avec la mort. Le jour où elle se dévoile correspond ainsi à un meurtre, suicide ou sacrifice – on ne sait trop. Avoir enfin atteint ce rêve d’être une fois avec l’aimé avant d’en être privé le lendemain au matin est de l’ordre de la douleur.

Le Cœur semble tendu vers un idéal et répond à une autre partition, celle de Nastassja Tanner, La Quête ?

Le cinquième monologue intitulé La Quête est aussi tissé d’envolées lyriques évoquant le paysage, les corps vidés, la scène de bois et la quête. J’évoque, pour ma part, un pacte entre les membres du groupe, l’exigence de la précision nécessaire dans les gestes.

A l’image du passage, « un cœur doit être dévoré, un cœur est promis », la douleur est présente dans Le Cœur qui sait demeurer un message lumineux, généreux autour du pacte rappelé. La fonction est ici de rappeler un drame à venir au cœur de l’horreur. La seconde partie du monologue évoque la nuit, les chevaux, armoiries, chevaliers et broderies. Par le filtre de visions incroyables, j’essaye alors de transmettre tant la beauté que la pureté d’une nuit d’amour.

Il est également question de la transition d’un âge à l’autre.

Mon monologue relève que « nous empêchons pour être propres toute vie nocturne parlante dans la journée nous nous maquillons comme de petites idiotes pour cacher les jouissances de la nuit nous les déconnectons d’avec les puissances du jour nous fardons ». Le texte exprime ainsi la volonté de ne pas maquiller, mettre sous couvert les jouissances de la nuit, comme si l’on renonçait à tout le bien que peuvent nous apporter les états et consciences nocturnes. Il affirme que «  l’enfance on l’avait bien laissée sur la sente fine du Lac que l’enfance qui ne se farde pas était sur la rive du Lac l’enfance le cœur gisait sanglant le long de la sente le long de la rive et on voyait dans le reflet du Lac nos visages ». Ce constat posant que « l’enfance gisait le long du lac » rejoint un autre monologue suggérant que le groupe a été dans le temps de l’enfance, de l’utopie et du rêve.

Toutes choses qui sont désormais perdues. Comme si la mort de Thibault participait d’un rite de passage invitant chacun à quitter les rives connues de l’enfance. Ce que rappelle notamment le monologue de Lara poussant à continuer le travail tant collectif qu’individuel. Pourquoi ne passer par la douleur pour aller vers un ailleurs inconnu ? C’est un nouveau jour, et il faut savoir comment affronter un autre versant de la vie. Il s’agit dans mon texte de ne pas l’idéal, l’utopie d’un théâtre communautaire comme a pu l’être, à mes yeux, par exemple, le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Lire : Deuil avec vue sur le lac.

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