Hallucination scénique

Entretien avec Gisèle Vienne

 

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« The Pyre », Gisèle Vienne. © Hervé Veronese, Centre-Pompidou.

 

Comment se présente votre spatialisation scénique ?

Gisèle Vienne : L’espace ressemble à une sorte de tunnel de lumières prolongé dans le fond par un mur convexe réfléchissant. D’où le sentiment d’une situation kaléidoscopique pour la partition lumineuse. Cet espace ambivalent peut en évoquer plusieurs tout en n’en définissant aucun spécifiquement. Il s’agit de travailler à partir du led qui est, par essence, la lumière populaire du 21e siècle. On abandonne les parages du néon pour aborder les rivages de la lumière convoquée aux concerts rock et pop ainsi que par la publicité ou la fête foraine. Soit tous les supports de la culture populaire aujourd’hui à en grande partie supplanter le néon. Du coup, voici une lumière très connotée.

La scénographie a ainsi l’abstraction d’une sorte de tunnel ne menant nulle part. Il y a aussi se personnage qui revient ou émane d’un faux fond. On ne le perçoit pas immédiatement tout en le pressentant rapidement. L’espace peut ainsi évoquer la discothèque, le vaisseau spatial de 2001 l’Odyssée de l’espace ou le jeu vidéo. En réalité, le figuratif que peut induire cette espace n’est pas l’intéressant ici.

 

L’influence picturale est omniprésente.

On est plus proche des plasticiens américain James Turrell, dont une rétrospective se tient aux Etats-Unis en septembre, et Larry Bell, ainsi que d’autres artistes qui ont aussi travaillé la lumière et sont pour une influence majuscule dans mon travail. Cette imprégnation n’est pas forcément visible. Mais ce sont des œuvres que j’ai beaucoup côtoyées. L’espace est travaillé, sculpté à partir de la lumière. Le travail se fait en relation étroite avec le créateur lumières Patrick Rioux sur toutes les créations. Il a été en ce cas sollicité dès les prémisses de la scénographie. Car en construisant l’espace, les règles du jeu étaient, dès l’origine, présentes pour construire la lumière. Avec 29 000 leds, le recours à la vidéo s’est imposé comme l’outil privilégié pour écrire la partition lumineuse. Ainsi l’espace est-il pour une grande part frénétiquement animé. D’où le fait de jouer sur les mélanges de couleurs, comme un peintre le ferait avec son pinceau. Il y a toute une palette de jeux perceptifs qui se trouve déployée à travers le rythme du déploiement lumineux qu’accompagnent les juxtapositions ou côtoiement de couleurs.

Le terme d’ « hallucination » est juste dans ce cadre, tant la perception est consciemment trompée pour le spectateur. Ainsi des résidus ou rémanences d’images persistent bien au-delà de leur vision. La pièce joue beaucoup avec ce qui est vu, reste dans le regard et disparaît.

 

La pièce est en trois parties qui se déroulent dans un ordre temporel singulier.

Le déroulé temporel suit un ordre inverse en s’initiant à la fin pour se déployer vers l’origine. Ainsi, la troisième partie (La danseuse) et la seconde (La danseuse et le fils) ouvrent la représentation de ce qui se représente sur le plateau. La troisième, elle, se joue à la fin sous la forme d’un livre distribué au spectateur et qui serait écrit par le jeune garçon vu sur scène. Probablement un livre écrit des années plus tard par ce fils devenu écrivain. D’une durée de 50 minutes, la partie de la danseuse est abstraite, mais avec des failles dans ce tissu non figuratif. Solitaire, cette femme possible figure maternelle semble lestée d’un arrière-pays psychologique.

Cet épisode est composé de manière éminemment musicale entre la partition chorégraphique, la composition musicale due au groupe KTL et une forme de sculpture de lumière dans l’espace, rythmique et rhapsodique. Du coup, elle semble générer bruit et sons, tant les mouvements des 29 000 leds composant l’espace scénographique induisent une partition rythmique et musicale. On joue dès lors entre les compositions chorégraphique, musicale et lumineuse pour créer une partition ici mettant en tension, contradiction ces différents éléments entre eux, là en les faisant converger.

Cet opus s’inscrit dans un travail mené depuis longtemps sur l’oscillation entre un corps désincarné, fantomal, fragmenté et l’image d’une complétude anatomique, elle, résolument incarnée. La production joue beaucoup sur une vibration, le déploiement de jeux chorégraphiques différents, mais jouant tous de ce balancement. Au début la partition brouille la perception semblant hallucinée. La vibration chorégraphique fait voyager du vivant organique à l’image incertaine, non stabilisée. Cette dimension hypnotique participe de la vibration lumineuse et de la musique atmosphérique signée Stephen O’Malley et Peter Rehberg du groupe KTL. La double partition lumineuse et sonore trouble et, partant, nécessite un réajustement du regard assez constant dans la perception de ce que l’on croit voir doublée par celle de son propre corps.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

 

The Pyre, la Bâtie Festival de Genève, 4 et 5 septembre à 20h30. Rens. : www.labatie.ch.

Lire également dans GenèveActive : Le corps au bûcher avec Gisèle Vienne.

Site de l’artiste : www.g-v.fr

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