Hallucination scénique

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Entretien avec Gisèle Vienne.

 

Les images puis les mots

A la vie publique, Gisèle Vienne, née en 1976 à Charleville-Mézières, a tout de la figure iconique Laura Palmer dans Twin Peaks signé David Lynch. Une jeune femme bien sous tous rapports, diplômée de philosophie ainsi que de l’Institut de la marionnette de Charleville-Mézières où elle fut l’élève d’Alain Recoing, infatigable castelier ou montreur de marionnettes, créateur de plus d’une cinquantaine de spectacles pour adultes défenseur acharné de cet art qu’il a souhaité entier et transversal, et cinquième enfant d’une famille nombreuse de la bourgeoisie aisée sarthoise, licencié en philosophie.

Pour extraire sur scène l’âcre jus de sentiments peu avouables, Gisèle Vienne propose des rituels, et cérémonies savamment architecturées tant spatialement que temporellement. Ils mêlent des matériaux religieux et païens de manière souvent implicite. Elle en retire ce qui verserait dans le gore grand-guignolesque ou la monstration de corps à vif.

Un texte accompli signé Denis Cooper

La jeune femme, dont les créations sont parmi celles qui tournent le plus à l’internationale pour une artiste française se tourne vers des écrivains comme Alain Robe-Grillet et Denis Cooper au style minimaliste, phrases brèves et incroyable intensité du rythme. L’univers de ce dernier qui se situe notamment dans les parages des voies ouvertes par Katy Acker ou d’une Sarah Schulman, est hanté de manière ouatée et a-dramatique d’états corporels tourmentés et souvent indécis dans leur formulation : viol, mais aussi inceste, harcèlement, prostitution adolescente, meurtres. The Pyre (Le Bûcher) que le spectateur trouve sur son siège en arrivant dans la salle constitue la première partie annoncée en voix off du spectacle. Chronologiquement, elle intervient en dernier, le public étant invité à lire le court roman en salle ou chez soi dans une durée de trente minutes dûment indiquée.

Disons-le d’emblée, ce texte est l’un des plus réussis de son auteur. Tout comme dans Les Mauviettes, l’autobiographie s’immisce en ces pages, cristallisant des poches de réminiscences lâchées brièvement. Ainsi de Le Pire (1960-1971) évoquant l’enfance et le souvenir d’une gamine brûlée vive par une torche que peut rapatrier sans détours la mise en scène de Gisèle Vienne avec le corps de la danseuse partant littéralement en fumigations et fumerolles. Mais c’est aussi l’occasion d’aborder l’alcoolisme et le chantage au suicide de sa mère qui laisse aussi des traces dans les états de corps prostrés, cataleptiques, tremblants, hallucinés de la pièce chorégraphique due à Vienne. Sans que cette lecture ne soit la seule envisageable. Ainsi Cooper écrit-il : «  Elle se mettait en haut de l’escalier de notre maison en nous demandant de la pousser et de la tuer. Elle nous rassemblait dans la voiture familiale, conduisait dans la rue à toute vitesse et visait un mur ou un feu en criant : « je vais vous tuer tous » ».

En plaçant la lecture du texte de l’Américain dans un au-delà de la performance scénique, Gisèle Vienne fait preuve d’une grande foi dans la force des mots, des visions qu’ils suscitent, de la jouissance ou du trouble qu’ils décrivent ou qu’ils provoquent, de cette seconde réalité peut-être plus prégnante, plus réelle qu’ils créent, annihilent, complètent ou déconstruisent en infusant dans la conscience et l’imaginaire du lecteur solitaire gardant en mémoire une mise en scène sobre.

Bertrand Tappolet

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