Extension du domaine de la lutte

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 » Mes séances de lutte « , film de Jacques Doillon.

« Pour qui les autres vont-ils me prendre ? » Cette interrogation séminale résume une grande part du cinéma de Jacques Doillon. A 70 ans, l’homme renoue, au fil de Mes séances de lutte, avec sa fibre narrative. Celle de la comédie existentielle sur fond d’affects erratiques, de bataille corporelle à vertu de thérapie de couple incertain et de deuil d’un père indifférent. Les affrontements successifs suintent l’épuisement avant d’avoir débuté. Cet entre-soi fait la part belle aux mots d’auteur.

 

Dispute existentielle et corporelle

Le cinéma de Jacques Doillon est un cinéma de la fragilité et de la peur du monde avec tout un travail sur le langage (ses tours, détours, vertus, vestiges, vertiges et chausse-trappes) dans une approche souvent radicalement théâtralisée. Convoquant nombre de codes de la fabrique théâtrale, dont le monologue intérieur ou le personnage de la confidente, ici par webcam interposée, ses films sont souvent tournés au cœur de scénographies quasi uniques. Avec en point de mire scénaristique les jeux de l’amour, du bavardage et des corps qui tirent leur sève de duos. Y règnent des dialogues qui ont la saveur et les limites de l’improvisation théâtrale. A l’instar de ce qui déroule dans Comédie ! entre Elle (Jane Birkin) et Lui (Alain Souchon) si saturé de jeux de mots et de circonvolutions à travers ces récits aussi renouvelés qu’essorés sur l’amour et le langage. Et ce ballet parfois pantomime de corps en mouvement qui traverse toute l’œuvre du cinéaste.

Dans Mes séance de lutte, la situation est tirée aux extrêmes : une femme bien plus énervée qu’endeuillée par la disparition de son père (Sara Forestier dans sa veine de prédilection, celle de l’ « attachiante » aux nerfs à vif) et un homme (le Lausannois d’origine James Thierrée tout en physicalité torsadée et philosophie désabusée) ritualisent, non sans maladresse, des combats quotidiens. Ils songent ainsi organiser et canaliser, éreinter et exorciser leur incapacité à s’aimer. Les deux essaient de se dire de petites choses sans craindre de blesser l’autre en les disant. Ce, en réactivant les fantômes du passé et en faisant revenir les sentiments présents dans l’huile parfois un brin épaisse de la psychothérapie brève mâtinée de crise émotionnelle. Une manière d’appréhender le monde à travers la bulle émotionnelle de sentiments vaporeux et égotistes.

« Le tournage m’a rapproché du théâtre : beaucoup de répétitions d’abord, puis des plans-séquences de dix minutes avec deux caméras filmant en champ/contre-champ. Le film était vraiment entre les mains des acteurs ! », relève James Thierrée. Ce n’est pas un hasard si Doillon se réclame de Bergman. Même attraction pour les confrontations vives, faites de luttes d’attractions et de répulsions, entre les personnages. Comme chez Ingmar Bergman aussi, il y a une pure fascination pour la force d’expression émanant tant des corps que des visages. Ces lieux de la mise en scène que la caméra de Doillon capte en tournant autour, recadrant continument. On voit les personnages s’extraire du champ pour mieux le réintégrer en de puissants ou fragiles mouvements de va-et-vient entre le canapé et le plancher, la table de la cuisine et le sol. Le tout régit par un principe d’épuisement faisant passer d’un état de maîtrise à un déséquilibre par la lutte engagée des corps ouvrant sur le désarroi, la fatigue et l’affaissement tant nerveux qu’anatomique.

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 » Mes séances de lutte « , film de Jacques Doillon

 

Fight Club

Chez cet héritier de la Nouvelle Vague, comme André Téchiné et Benoît Jacquot, la direction d’acteur est loin d’être un « moyen » de donner vie au texte et aux personnages. Elle est l’essence du film, ce en quoi se cristallise les éléments d’écriture et de mises en scène. La vérité transitoire ainsi obtenue semble organiquement liée aux comédiens davantage qu’aux personnages et aux situations corporelles qu’ils font vivre. Les revirements de ces deux acteurs à mi-corps entre la post-adolescence et la jeunesse déjà bien vieillie, leurs hésitations, volte-faces, blocages intimes et incapacités, sont l’objet d’une observation attentive par Doillon, qui réussit, dans son meilleur, à marier le canevas très écrit des dialogues et la mobilité apparemment libre des comédiens.

Un même fil rouge unifie cette guerre somatique des sexes à nulle autre pareille, c’est la voix du cinéma de Doillon, et son regard si désespérément ironique, si dramatiquement entomologiste qui transfigure le quotidien et l’entre-deux. Entre Elle et Lui, « ce que nous appelons la sincérité sans bornes et sans fard est la forme la plus perfide ou la plus naïve du mensonge », ainsi que le pose l’écrivain et dramaturge viennois Arthur Schnitzler dans Masques et contre-masques. Jacques Doillon est trop homme de théâtre filmé pour ne pas savoir que les masques ne cachent guère de vérités. Anatomiste moins du couple que d’êtres en état de déprime ontologique, le cinéaste ausculte les handicapés des sentiments. Mais pas des ressentiments et frustrations, tant Elle et Lui sont passés maîtres dans l’hésitation, l’indétermination entre le trop plein amoureux et le trop peu. Lui, un sceau en main, sur un chemin campagnard, dos à sa maison, dont il n’est pas le propriétaire et qu’il « squatte » selon elle. Sourire narquois en bandoulière, il lui lance : « Qu’est-ce que je ferais d’une fille comme toi en colère avec le monde entier, en guerre permanente avec le père et le frère – enfin oublions le père – Le mec, l’ex mec, jamais en paix avec elle-même, réconciliée avec personne ? T’es un danger public pour les autres. Et surtout pour les très équilibrés et les très joyeux dans mon genre. Et pour toi aussi. » Elle, bras croisés et tête penchée volleye à merveille : « T’es drôle là ? », rétorque-t-elle.

Il y a toujours cette manière singulière chez le cinéaste depuis La Femme qui pleure (1978) de jouer de codes (vaudeville, comédie, drame…) sur une anecdote ramenée à un presque rien au plan du récit et qui ne se développe pas en fonction d’une action théâtralement dramatisée. La situation des corps dans Mes séances de lutte révèle la force et l’incertitude de la passion, de la douleur, de l’angoisse qui mine autant qu’elle exhausse la relation entre les protagonistes. Le vitalisme n’est jamais aussi fort, désenchanté que lorsqu’il est contrarié, empêché dans plusieurs de ses voies. A l’instar de ce qui se passe lorsque sur l’extrémité d’un robinet, on appose la main, étrécissant au maximum le passage de l’eau Cette vie ne sourd plus alors. Elle jaillit parfois dans un classique de l’amour toxique et « de faire ce que Jean-Paul Sartre a appelé du « singulier universel », selon la romancière de l’autofiction, Annie Ernaux. Une addiction passionnelle qui ne dit jamais son nom, et fait claquer les portes, comme au cœur des conventions dramaturgiques du vaudeville.

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 » Mes séances de lutte « , film de Jacques Doillon.

 

Un cinéma de l’ouïe

Hantés par une peur atavique de l’engagement, Elle et Lui jettent maladroitement leurs corps dans une bataille qui n’a rien de vitale ni de pasolinienne. La dispute des corps enchaîne sur la dispute philosophique et le marivaudage à corps contorsionnés, empoignés, blessés. En champ-contre champ, les deux personnages font preuve d’une certaine complaisance masochiste dans la mise à nu de leurs états d’âme, inclinations et mouvements intimes. Révélateur et parfois pourfendeur des hypocrisies sociales, le réalisateur ne se fait pas d’illusions sur la nature humain. Se méfiant de tout, même de l’intelligence, il se méfie aussi de lui-même, du rôle qu’il se fait jouer et fait tenir à nombre de ses protagonistes masculins. L’observation des autres ne passe-t-elle pas par l’observation maniaque de sa propre conscience, allant jusqu’à tourner 95 % des plans de Mes séances de lutte en sa maison de cinéaste? Et c’est avec une jubilation mi-sacrilège mi-amusée qu’il semble déterrer les mannes de ses contradictions à la chaîne. Epris de liberté et possessif, tourmenté et badin, Jacques Doillon sait la transparence impossible. Il y a ici aussi une attention à la voix et à ses variations, de l’éclat au chuchotement. Doillon se voit souvent comme un musicien. Il élabore ainsi ses dialogues comme des partitions musicales, sérielles ou symphoniques. Chaque voix est envisagée comme un instrument ayant sa rythmique propre. Son cinéma ne prend pas le spectateur pour un préretraité de l’ouïe. Se déboutonner l’oreille pour écouter la scène est aussi essentiel que de la contempler.

Les cadrages serrés des corps torsadés riment souvent avec la peinture d’un Francis Bacon. Les affrontements mêlent parade amoureuse, combat animalier et possible pénétration furtive en ruisseau de sous-bois. Sur leur lit d’eau, les corps ont toute la semblance de l’art corporel et des performances chorégraphiques de la lusitanienne Vera Mantero. On songe ainsi plusieurs fois dans les luttes du film de Doillon au solo Peut-être qu’elle pourrait danser d’abord et penser ensuite. La pièce chorégraphique signée Mantero se situe sur cette lisière sans cesse redessinée entre une grammaire dansée sophistiquée, ciselée, fruit d’une histoire codifiée de la danse moderne et contemporaine et l’expression sauvage, désinhibée d’un corps abandonné à ses impulsions primordiales voire pathologiques. Ainsi les aspects violents voire grotesques trahissant des émotions chaotiques sont exprimés avec des mouvements maitrisés, doux et finalement étrangement harmonieux. Et comme si d’un corps naissait l’autre dans Mes scènes de lutte.

Les corps crispés de  Sara Forestier et James Thierrée rapatrient alors quelque chose des enlacements tragiques de la statuaire néo-classique. Son visage à Lui enfoui dans les plis des corps ; son visage à Elle abandonné, révulsé comme la proie d’un prédateur serpentin, le vernis à ongle carmin resplendissant au milieu de la fange boueuse aux teintes d’encre noire. Tableau vivant qui se prend plastiquement au sérieux. Et confond, le baiser et l’étouffement, le coït et le martyr. Ce dans une exagération de la pose et une exaltation des souffles.

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 » Mes séances de lutte « , film de Jacques Doillon.

 

Scènes de corps en butte aux mots

Mais retour en arrière, comme le glisse à plusieurs reprises l’homme qui se fait un double du cinéaste à l’œuvre. Mais le point d’appui vient à se dérober. Et la morale, voire la pertinence du diagnostic de s’abîmer dans l’absurde de ce dédoublement chronique. Lui (James Thierrée) est sans doute metteur en scène. Solitaire misanthrope, il retape une maison de campagne jusqu’à ce que…. Insupportable comme rarement, prompte à planter son aiguillon là où cela fait mal, Elle (Sara Forestier) débarque en lunettes de soleil pour provoquer, déciller le regard du beau barbu longiligne dans lequel elle hurle ne pas exister. Les deux acteurs ne renoncent pas au code de jeu « dedans-dehors » du personnage si caractéristique du travail de Doillon. Du coup, les comédiens entrent et sortent de leur personnage, livrent leurs apartés et didascalies. Parfois, ils semblent comme dicter ou énoncer leur rôle à distance. D’où cette impression de naturalité « universalisante » jouant d’effets de sincérité autant que d’archétypes clichés parfois limite sitcom (Sex and The City, Friends) en décalage ou désarroi. Les dialogues deviennent ainsi, par instants, une part de notre histoire commune, de notre réalité.

Pour Jacques Doillon, les mots sont le meilleur viatique pour mettre en corps les affrontements amoureux. « Je ne suis pas mécontent d’écrire moins pauvrement et d’essayer de mettre des mots au plus juste sur des sentiments, des sensations. Ce que j’entends dans de nombreux films ou dans le métro, c’est pas des dialogues pour moi, en tous cas pas pour les personnages que j’écris », souligne le cinéaste en entretien dans le dossier de présentation du film : Il ajoute : « Les dialogues de nombreux romans anglo-saxons, de Saul Bellow à Richard Ford, et de beaucoup d’autres, sont impeccables, drôles et vraiment singuliers… C’est pas littéraire parce qu’ils écrivent des romans ? Et chez moi ça l’est parce que je suis qu’un cinéaste ? »

Est-ce un hasard si les protagonistes de Saul Bellow ne sont jamais en paix ? Portés à incandescence, ils s’agitent autour d’eux-mêmes ou les autres s’agitent dans leurs parages. Au final, des personnages masculins narcissiques ayant pris un forfait illimité de mauvaise humeur et des femmes piégées dans la rétrodiction d’une souffrance. Des êtres toujours à la confluence de la réflexion et de l’action où l’on se trouve immergé dans la tête des personnages, comme pour ceux imaginés par Doillon. Des personnages qeui ne sont plus guère dans le coup, mais tiennent le coup, de haute ou basse lutte. Mention spéciale à Elle qui, invitée par Lui à combattre alors qu’il part, à l’en croire, avec un handicap dans la lutte (un bras fiché dans le dos), monte au filet et lui décoche un coup de pied dans l’entre-cuisse. Avant de s’enfuir, mutine, en sautillant et de s’excuser le lendemain du mal causé. Lui ne s’excusera jamais explicitement des dommages collatéraux infligés, mais en relativisera certains.

Quand à l’immense romancier américain Richard Ford, son dernier roman Canada salué par le Prix Femina, questionne ce que nous pouvons faire de nos vies, quelles que soient les cartes données au départ. Peut-on vivre heureux ? Voilà la visée de ce roman. Et cette manière très proche du cinéma de Doillon, dans le personnage du fils du récit de Ford, qui observe attentivement sa vie en même temps qu’il l’expérimente, se questionnant continument sur les possibles envisageables, ce qui aurait pu advenir si les choses s’étaient déroulées d’une autre manière. Une interrogation sur la construction intime d’une identité sous forme d’hypothèses et de dépassement de ses limites et interdits que ne renierait pas le cinéaste français.

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