Echos chorégraphiques et physicalité extrême. Le corps réinventé de « Dub Love »

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Expressions sur pointes

Du classique et de sa « danse-éducation », mais aussi de la postmodern dance étasunienne, l’Argentine Cecilia Bengolea rapatrie le justaucorps dans Dub Love. « Nous souhaitons un vêtement au plus proche de la peau renvoyant à l’académique d’une éducation en danse classique avec des touches sur la peau de feuilles ou liserés ayant l’aspect de l’or. Triangles et lignes ouvrent sur l’idée que notre corps peut aussi générer une lumière alchimique, rémanente, miroitante et intermittente de basse intensité. » Et, surtout, le chausson sans lacets construisant et déconstruisant le corps monté en parure posturale sur piédestal ou socle. Pour une autre pièce menée avec François Chaignaud, (M)imosa, un précipité d’explorations et arpentages  recherches sur des danses pratiquées en clubs – voguing, split and jump, twerk, la jeune femme fusionnait haut talon rouge vif et chausson. « Si j’ai vu des danseurs en Géorgie évoluant sur le bout de leurs pieds, le chausson de pointe n’existe pas dans d’autres cultures chorégraphiques que celle du classique occidental. Ce chausson est lié au désir esthétique de la danse romantique de créer un corps immatériel, évanescent. Mais il se rapporte aussi à une forme de spiritualité visant à faire disparaître ce même corps, lui dénier la pesanteur. En ce sens, il existe une dimension spirituelle dans la pointe, poussant l’être au plus haut de ses orteils, mouvement d’étirement ascendant vers les cieux, subvertissant les lois de la gravité et de l’apesanteur. Le corps s’adonne à un effort, au sacrifice, à la douleur participant d’un engagement extrêmement fort et selon nous d’une puissance possiblement spirituelle », relève le Français.

En danse, les souffrances vécues ou représentées sont-elles intemporelles ou universelles, ou marquée du sceau de l’époque, de la culture ou de la civilisation ? Dub Love fait le lien entre effort, douleur et anatomie menée aux extrêmes. Ce, avec cet effet en sorte bifidus où ce que le corps requiert de travail intérieur se voit à l’extérieur, à même la peau des interprètes devenant paysage tremblé, troublé. « La douleur n’est pas centrale dans cette pièce. Il est vari que le travail préparatoire physique est particulièrement développé. Au terme de l’opus, les états dansés tenus et disséminés peuvent susciter de l’empathie au sein du public. Ce qui intéresse ici se focalise sur le fait que par l’effort est rendu visible, perceptible. On voit ainsi parfois nos muscles trembler. Cette sensation physique du vécu de l’interprète peut pour partie se transmettre au spectateur et susciter son empathie. Dans le processus de travail, le fait que l’exécution soit ardue, difficile donne aussi de la valeur au geste, tant il coute en effort, en concentration, en mobilisation musculaire. Trouver le moyen de ne pas souffrir imprime de l’importance aux mouvements réalisés au plateau. »

Danseuse et-performeuse hors normes, Cecilia Bengolea a su faire de son corps un incroyable toon aux géométries et configurations multiples. Avec ces lignes de corps rassemblées en anatomie inversée en forme d’arche entièrement recouverte d’une combinaison en matière de bas couleur chair, comme pour (M)imosa, elle est un étrange phasme se prêtant aux incarnations formelles les plus médusantes. Cela au prix d’une attention rigoureuse, voire acharnée, d’exercices quotidiens qui dans leur exigence même n’excluent nul détachement comme la lionne regarde la savane avant la chasse. Ana Pi a, elle, apporté quelque chose du candomblé, une religion afro-brésilienne issue d’un syncrétisme entre les dogmes du catholicisme, les rites indigènes et les croyances africaines. Ce culte de la région de Bahia au Brésil met en valeur des danseuses tournoyant sur elles-mêmes. « Au début, j’ai pratiqué du candomblé sur pointes qui donnait de la légèreté au haut du corps. Le candomblé implique nombre de mouvements et roulements d’épaules dirigés vers l’arrière ainsi que des massages du sternum, du plexus solaire là où se loge l’âme », lâche dans un rire l’artiste latino-américaine. Ce sont des formes qui n’ont aucun lien avec le ballet classique et que nous réalisons sur pointes Ana Pini et moi », souligne Cecilia Bengolea. La Brésilienne Ana Pi et son corps de liane frissonnante faisant mousser la ligne de crêtes ses épaules est un délicat oiseau ou fin échassier évoquant par instants le flamand rose au gré de l’imaginaire de chacun.

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Publié dans danse, musique
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