Deuil avec vue sur le lac

Quelques mots sur Lac: Ils sont quinze et Rambert leur invente un monde, qui ressemble furieusement au leur, quinze jeunes qui veulent jouer, écrire des poèmes et des spectacles, ici sur une scène près d'un lac qui ressemble absolument à celui de La Mouette de Tchekhov. Leur Treplev à eux est mort, et c'est ce deuil qui les traverse, qui les secoue et les met à nu... - Denis Maillefer -
Emma Bluyaut-Biwer dit le 3e monologue, Le Coeur. A ses côtés, Magali Heu.

Le dramaturge français Pascal Rambert a écrit Lac sur commande du metteur en scène lausannois Denis Maillefer pour quinze jeunes comédiens de la Manufacture (Haute Ecole de Théâtre de Suisse romande) au jeu intense comme livré pour la première et la dernière fois. Prenant et exigeant.

De L’Amour inaugural à La Mort physique qui scelle la pièce, voici, glissant sur la surface réfléchissante du plateau évoquant de noires eaux, quinze monologues écrits sans ponctuation. Autour du décès de l’un des leurs, Thibault, des comédiens mettent en abyme leur expérience commune du groupe, sensations et vécus, au fil de partitions qui dialoguent entre elles à la manière d’une fugue. Répétitions et silences y résonnent comme des adresses tour à tour élégiaques, désenchantées et pugilistiques.

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Mathias Brossard dit le 1er monologue, L’Amour.

Corps et silence

Ces jeunes maraudent près d’un lac qui prend par moments la couleur du sang. L’absence de la présence de Thibault, possible inspirateur du groupe et chef de meute, dont on ne sait s’il a eu des rapports sexués avec toutes les filles de la bande, les désespère et la présence de son absence leur révèle son éternité de questionnement. Les corps vont peut-être se dissoudre dans le lac. On découvre un monde paysan avec des personnages typés. Mais surtout la réalité d’un collectif de comédiens rêveurs en formation. Alors tous se mettent à bâtir la scène où la parole se veut aussi précise qu’une lame faisant circuler le sang. En contrepoint, l’écriture arpente l’espace social parisien de Chatelet-les-Halles, qui voit in fine les corps juvéniles se disloquer dans un attentat. Une évocation faisant écho au démembrement terminal de Thibault.

Chaque monologue fait retour au silence, souvent qualifié de « menaçant » dans le texte. Pour les comédiens, qui hors leurs monologues, se taisent tout au long de la pièce de près de trois tours d’horloge, le silence est loin d’être le vide. Ce silence possède un corps ou plus précisément une corporéité. Il est un mouvement, un espace, un rythme, un souffle qui serait du semblant.

Les monologues et les silences traduisent bien l’image d’une choralité qui n’estomperait pas les différences, mettant en mouvement les deux dimensions d’une interrogation existentielle, métaphysique : comment être ensemble tout en demeurant singuliers ? Comment faire un monde de théâtre ou non avec des solitudes silencieuses ? L’absence s’envisage dans ces regards silencieux qui mettent en réseaux les corps des interprètes disséminés sur le plateau. Sur une musique électro à forte scansion binaire, le groupe saute, un temps, à l’unisson et en choralité, dynamisant leur fable gestuelle.

 


Marie Fontannaz dit le 12e monologue, La Folie.

Nudité et amour

Quant à la nudité communautaire finale, elle ramène à la question : qu’est-ce qu’être nus ensemble ? Qu’est-ce que donner chair à une écriture qui permet de mettre à nu chaque interprète au propre comme au figuré. Dans le sillage probable de la pièce chorégraphique Jérôme Bel (1995) par Jérôme Bel présentant ce qu’il appelle « le degré zéro du corps » dans sa nudité biologique originelle, Lac semble alors se demander : qu’est-ce le corps en sa nudité ? Ou débute-t-il ? Où finit-il ? Où a-t-il lieu ? Ne pourrait-il pas exister avant tout en tant que mystère ? Si ces peaux exhibées peuvent recueillir une vérité du corps, elles n’incarnent pas forcément cette capacité d’être le corps dans sa vérité.

Toutes les pièces de Pascal Rambert parlent d’amour. Lac se situe ainsi dans le sillage de l’une des précédentes pièces signées Pascal Rambert, Clôture de l’amour. Produite au festival d’Avignon 2011, elle a été écrite pour Audrey Bonnet et Stanislas Nordey. C’est l’histoire d’une rupture amoureuse entre Audrey et Stan (homonymes). Il l’interpelle – « finalement tu étais comme tous ces gens toi que j’ai tant aimée pour ta spécificité tu étais comme tous ces gens puérils qui se sont alignés ». Elle lui répond : « tu crois que l’amour c’est un stage d’informatique ? qu’on paramètre ? qu’on fait des sauvegardes et qu’on vide la corbeille ? » Deux adresses, des mots balancés à la face comme des coups et le souvenir d’un amour passionné, qui se dit dans le même temps où il se délite dans les adieux et la rupture définitive avec l’être aimé.

En passant par des états de sidération muette, le vertige, le vacillement de l’émotion vers le nihilisme, et sans se départir d’une noire ironie pressée à froid, le dramaturge et metteur en scène Pascal Rambert rend parfaitement compte de la rupture amoureuse, qui ne semble pas être un sujet sérieux dont la société devrait s’occuper. Il intéresse pourtant la majorité des individus et engage les moments cruciaux de leur histoire. La rupture amoureuse s’apparente à une déflagration intérieure peut-être pire que le deuil.

Ecriture d’expériences

L’écriture est ici une expérience confondant réel documenté et autofiction. Pour cette lame de fond de ressentis erratiques, le dramaturge français a recueilli les propos des acteurs (7 femmes et 8 hommes) durant une poignée d’heures, les a pris en photos. Pascal Rambert, qui prépare aujourd’hui une version américaine de la pièce, a constellé son récit de rimes avec une cosmogonie paysanne et ramuzienne.

A l’image parfois du film de Cécile Sciamma, Bande de filles tourné en ce lieu, des bulles de félicité extatiques, que l’on voudrait voire éternellement durer, éclatent au contact des réalités de la société et du quotidien, la lutte des egos à la vie comme à la scène, le consumérisme qui recycle des figures révolutionnaires en t-shirts. Le texte retrouve, dans son meilleur, une manière de parler alternativement depuis le féminin et le masculin, de la nuit au jour en tentant de transvaser sur un mode autant dionysiaque que déceptif, les qualités nocturnes dans le diurne et inversement. Par bouffées, se déploie un contact tellurique, organique, holistique avec la nature.

Mise en boucle

Sur le rythme d’une langue répétitive, comme un microsillon rayé samplant ses motifs en boucle, jouant du retour du même qui n’est jamais vraiment semblable qui n’est jamais Il y a aussi des références mythologiques comme chez Bernard-Marie Koltès, un croisement avec l’univers immémorial des contes et légendes paysannes. Et des éclats du répertoire théâtral classique : Hamlet de Shakespeare et ses interrogations ouvertes, la Tchékhovienne Mouette en sa scène de bois réinventant le théâtre en lisière lacustre et son personnage de Treplev, dramaturge haïssant le réalisme et parodiant le symbolisme qui se suicide après avoir déchiré ses manuscrits dans La Mouette. L’homme devient, au détour de Lac, un chef de troupe à l’idéal tendu découvert occis ou suicidé dans les fourrés

La scénographie de cette pièce créée au Théâtre Les Halles de Sierre et découverte au Théâtre du Loup n’est pas pour rien dans la sidération qui baigne l’ensemble. Elle n’est d’ailleurs pas sans évoquer de loin en loin la surface laquée noire du film Under the Skin (Sous la peau) signé Jonathan Glazer qui voyait d’infortunées victimes s’y engloutir, laissant leur enveloppe flotter dans un bain plasticien rappelant les vidéos et installations arty en apesanteur aquatique d’un Bill Viola. On songe aussi par instants au film de Philippe Grandrieux, Un Lac. Malgré les tourments personnages, on atteint une forme de sérénité, de plénitude, voire de jubilation.

Choralité en solitudes

Aux yeux de Denis Maillefer, Pascal Rambert est un auteur « qui a l’habitude d’écrire spécifiquement pour des acteurs, comme au détour de ‘Clôture de l’amour’ – Audrey Bonnet et Stanislas Nordey – ou Répétition – Denis Podalydès et Emmanuelle Béart notamment. Les étudiants de la Manufacture-Haute Ecole de Théâtre de Suisse Romande sont magnétisés par cette écriture qui suscite plaisir et appréhension chez l’acteur. Il existe ainsi un travail de défrichage technique conséquent (sens, souffle, profération, silences) à réaliser en amont sur le découpage du texte dénué de ponctuation. Depuis toujours, je suis éminemment intéressé par la logorrhée, de grandes coulures de langue tellurique et l’autofiction. Ainsi ‘Clôture de l’amour’ est-il un spectacle étonnant faisant appel à des structures dramaturgiques classiques, de Racine à Koltès qui privilégient une pensée au long cours. Ce temps de parole étendu, étiré est à la fois direct, concret sans verser dans le naturalisme. Pour un jeune acteur, Lac est un matériau essentiel et puissant, intense et organique. »

De ce seul en scène qui dit que l’absence de la présence de Thibault désespère, mais que la présence vitale de son absence circulant en le corps collectif peut révéler une éternité, Magali Heu s’en sort haut-la-main de son dit, La Mort physique. Ceux qui ne connaissaient pas la jeune comédienne ont été stupéfaits de l’aplomb dans un ancrage ferme au sol qui a la pudeur de ne pas marquer ses appuis, de la rage contenue dans l’adresse à la choralité environnante et de la grâce dans le naufrage avec laquelle elle assume une situation de corps spectral. Celui d’une noyée mise à nu, revenue de la vase lacustre, ramenée à la surface par des sensations et mémoires polysémiques, organiques voire un brin panthéistes à la Terrence Malick (Le Nouveau Monde).

Le cœur de toutes choses

A taille féminine, Emma Pluyaut-Biwer est l’une des plus menues parmi ce chœur conteur, dont elle opère à l’opinel le cœur aux rives lacustres fluides, renouant par son dit avec la geste de l’épique médiéval, l’univers du conte oral et un limon tragique, mythologique et légendaire. Dès son entame, elle livre ce jeu sur les échelles d’incarnations corporelles au fil d’un monologue délicat (Le Cœur) à proférer et ciseler par une pneumatique, tant il est dénué de ponctuation : « Je suis la première fille mon corps fait deux fois moins de hauteur que le corps du paysan Mathias aux mains puissantes… »

De sa robe bleue constellée de motifs blanchâtres évoquant une paysanne imaginée par Ramuz, ce créateur de la langue geste, elle convoque maintenant des visions cœur ouvert grand angulaire à la Frida Kahlo. Dans les eaux du lac tour à tour lustrales saluées en une ode joyeuse, menstruelles et létales, le groupe féminin semble renaître et s’amuïr dans le même mouvement.

Patiemment et avec une vibration intérieure de la plus belle eau, sa voix soprane délie une mélodie en-dessus de l’édifice polyphonique de Lac. Elle enregistre le flux continu qui embrasse les corps et l’environnement, continuant sur un mode étonnamment apaisé – mais pas moins tendu, électrique – l’odyssée du sensible qui sous-tend la partition de Pascal Rambert. Son silence terminal annoncé qui est le sien comme celui des autres interprètes est porteur de sens, de chant. De lumière, de pénombre menaçante, de ravissement, de désenchantement et d’espace aussi. Ce silence dans lequel elle entre, s’abîme, se rassemble autant qu’elle se disperse fléchant ses regards coulissant en meurtrières, est la présence absolue du signe dont il faudra précisément lire l’absence.

Bertrand Tappolet

 

PASCAL RAMBERT : CRÉER ET METTRE EN TENSION

Auteur, metteur en scène et chorégraphe, Pascal Rambert croit au corps fluide, sans rupture entre son intimité et sa mise en scène publique où l’anatomie est formatée par la société. Une continuité s’affirme dans son travail scénique entre ce qui est habituellement divisé entre plusieurs espaces (public et privé) et réalités corporelles (intime et sociale).

Vous imaginez deux lieux telluriques principaux : un lac qui traverse les époques, contes et légendes et Chatelet-les-Halles à Paris où se trouve notamment le Centre National du Théâtre et une population métissée.

Etant éminemment factuel dans un rapport à l’échelle 1 :1 avec le réel, Le lac est d’abord un paysage qui s’étend face à l’écriture depuis ma chambre d’hôtel lausannoise. Voir les acteurs, les regarder patiemment puis écrire pour eux. Il y a la douceur des bords du lac, des groupes juvéniles qui fument de cigarettes à l’herbe, l’absence du terrorisme et sa litanie de bombes qui explosent.

Que signifie apprendre le théâtre à la Manufacture ? Pour faire du théâtre, il faut oser dire, vivre confronté au monde réel, à ce qui fait peur et que l’on ne maîtrise pas, la géopolitique. Là, je mets en tension un rêve bucolique qui rapporte à la scène centrale de La Mouette. Un rêve de théâtre qui ne peut néanmoins être dégagé du cauchemar du réel et notre nécessité d’y faire face en tant qu’artiste. Ayant animé par le passé plusieurs workshops, j’aime l’idée et le vécu d’artistes engagés. IL ne s’agit pas ici de morales, mais bien d’une mise en tension de choix de vie.

Je pense création et transmission, transmission créatrice au sein d’une sociabilité dans les arts vivants de la scène qui s’articulent en une chaîne dynamique où chacun se nourrit de l’autre. Œuvrer dans l’espace de l’école ou du laboratoire, interroger d’autres modalités de transmission par la création, rendre compte de cette possible traversée de l’expérience partagée qu’elle constitue. C’est une geste fondateur dont on ne peut se déprendre.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Lire : La double vie de Magali.

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