Des crimes de proximité au Guatemala

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Le cercueil de Kelly Diaz Reyes enlevée, torturée, violée et tuée à 18 ans@JCDE-TIPIMAGES

Réalisé par le journaliste et cinéaste du réel franco-suisse Jean-Cosme Delaloye, La Prenda (La Monnaie d’échange) rappelle dans son générique que l’on compte plus de 400 cas de kidnappings et de disparitions chaque année au Guatemala. 98 % ne sont jamais jugés. En 2013, 12’670 enfants originaires de ce pays et sont entrés illégalement aux Etats-Unis. Le film se cristallise autour de trois parcours de vie et de mort : deux adolescentes et une mère. Seule une jeune fille a survécu et l’un des récits, celui singulièrement bouleversant et atroce de Micaela, pose la question de la violence féminine envers d’autres femmes.

La Prenda est un documentaire aux images fortes et sensibles sur des femmes principalement mais aussi des hommes qui luttent au Guatemala pour mettre fin à l’impunité de criminels, subvertir et combattre une culture de la violence faite aux femmes viscéralement patriarcale et répressive. On y suit aussi aux Etats-Unis la destinée de la réfugiée guatémaltèque Astrid, dévoilant l’action d’Andrea Garcia, une avocate dévouée à la cause des enfants et adolescent-e-s fuyant la terreur des enlèvements avec viol, torture et souvent meurtre au Guatemala.

Jean-Cosme Delaloye est correspondant pour plusieurs médias à New York. Ce journaliste est déjà auteur du remarquable documentaire A mes côtés (A mi lado), qui raconte la vie de trois chiffonnières de la décharge de Managua, capitale du Nicaragua. Trois parmi plus de 1000 habitants d’un bidonville sur l’ancienne plus grande décharge à ciel ouvert d’Amérique centrale.

Entretien avec Jean-Cosme Delaloye.

Au-delà de l’impunité, de la lenteur de la justice et de la corruption favorisant certains criminels et qui font peser un péril rémanent sur les proches et familles des victimes, Norma Cruz, cheville ouvrière de la Fondation des survivantes, constate dans votre documentaire La Prenda (La Monnaie d’échange) : « Tout cela a été accepté et planifié pendant la guerre civile qui a duré 36 ans. Et notre société est patriarcale depuis plus de 500 ans. Nous commençons à peine à nous affranchir de cet héritage qui pèse sur le Guatemala. » Elle ajoute : « La Fondation accompagne et aide les femmes et les enfants victime de violences. Ici c’est un paradis pour les violeurs et meurtriers car la probabilité qu’ils soient arrêtés est faible. »

Jean-Cosme Delaloye : Le film suit trois histoires plutôt que d’aller dans la profondeur historique et analytique autour des violences et kidnappings se déroulant au Guatemala. Il y a eu notamment des entretiens avec Norma Cruz de la Fondation des survivantes et la Juge Thelma Aldana, personnage important dans l’histoire du pays, puisque c’est elle qui a fait tomber l’ancien Président guatémaltèque, Otto Pérez, poursuivi pour corruption et démissionnaire en septembre 2015. Elle explique que le problème au Guatemala se focalise notamment sur les moyens alloués au travail de la justice, un domaine laissé sans guère de moyens sur le long terme.

C’est aussi un problème de traditions, tant cette arme de guerre qu’était le viol durant le conflit civil (1960-1996) a laissé des traces dans la manière dont le viol est conçu par la justice guatémaltèque. Un violeur est sanctionné, pour un premier viol, par douze ans de prison. Mais sa libération est possible aux deux tiers de la peine. Ce qui est radicalement différent de la situation aux Etats-Unis, où la prison à vie peut venir sanctionner un viol. La société, elle-même, a de la peine à concevoir le viol comme un crime. Ainsi les proches d’une victime auront des difficultés à accepter l’idée que la personne kidnappée ait été abusée. Dans une société patriarcale, c’est notamment l’explication d’avoir été provoqué qui « justifie » le viol.

La défenderesse des droits humains, Norma Cruz, cite de dizaines de cas où la jeune fille a été violée par leur oncle ou beau-père. Et la mère ne les croit pas, se disant que la fille a du faire quelque chose. On peut citer encore la conception de la femme dans la société guatémaltèque, où une adolescente de douze ans est déjà considérée comme une femme. Ainsi le viol sur enfant et adolescente est perçu d’une manière radicalement différente que dans les sociétés occidentales. Ce contexte post guerre civile où le viol était « banalisé » comme arme de guerre et cette conception sociétale qui fait de l’homme son centre minent la condition féminine.

Existe-t-il néanmoins quelques perspectives encourageantes ?

Le pays a tenté de se réformer. Ainsi par des Tribunaux spécialement dévolus à traiter des cas reconnus de « féminicide », tels le viol, le meurtre ou la torture. Mais le personnel de ces Courts de justice est constitué de fonctionnaires déjà présents dans les Tribunaux traditionnels. Ils n’ont donc pas pu forcément développer des connaissances et une sensibilité spécifiques liées aux cas de « féminicide ». Tous les juges n’ont ainsi pas une même volonté de combattre le « féminicide » et les abus contre les femmes dont est emblématique Patricia Rodriguez qui apparaît brièvement dans le film et se bat contre les violences faites aux femmes.

Thelma Aldana aussi à un autre niveau. Juge à la Cours suprême, Thelma Aldana explique dans le film : « La brutalité de ces crimes reflète une certaine haine envers les femmes. Amnesty International l’affirme dans un rapport : Au Guatemala, la différence entre le meurtre d’un homme et celui d’une femme est que la femme sera torturée avant sa mort. Elle sera violée et mutilée. C’est brutal et misogyne. »

La sociologie des ravisseurs qui font souvent partie du voisinage immédiat ou des proches de la victime dans des scénarios rappelant peu ou prou Le Silence des agneaux. On convoite ce que l’on a sous les yeux tous les jours.

C’est un point fondamental. Pour la lisibilité de La Prenda, nous n’avons pu entrer dans les détails. Le cas de Kelly Diaz Reyes est celui d’un enlèvement suivi de sévices aggravés, viols et meurtre perpétrés par des proches. Son principal ravisseur et bourreau était son cousin. Il avait d’abord prétendu être l’intermédiaire entre les ravisseurs et la famille de Kelly. L’un de ses meurtriers était son voisin de la maison d’en face. Il scrutait faits et gestes de la victime, tout en sachant que la famille avait quelque argent. Les criminels ne vont chercher très loin tant ils sont dans une logique de « kidnapping express« . Des actes délictueux d’une grande violence souvent perpétrés par des individus peu préparés.

Dans le cas de Kelly, les ravisseurs se disent que la jeune fille a neuf frères et sœurs aux Etats-Unis. Loin d’être déposé à la banque, l’argent est à la maison. L’adolescente va aider sa mère à vendre des produits au marché. Les horaires et trajets sont connus. Ils attaquent un dimanche au moment précis où la famille s’apprêtait à faire partir Kelly vers les Etats-Unis. Il y a ainsi une connivence de voisinage avec un voisin, un cousin et un autre proche de la famille impliqués dans l’enlèvement et le meurtre. Pourquoi l’ont-ils dès lors tuée ? D’abord parce qu’ils n’étaient pas très discrets et que Kelly les a probablement reconnus. Ensuite parce que la famille de Kelly a travaillé avec la police du village.

Cette dernière, fortement corrompue, a mis un temps considérable avant de se mettre en chasse des ravisseurs qu’elle connaissait bien. Les parents ont ainsi du faire appel à la police de la capitale qui se trouve à quatre heures et demie de leur bourgade. Lorsque la police a attrapé l’un des jeunes complices des ravisseurs lors de la remise de rançon, l’enquête a permis de remonter facilement et rapidement aux ravisseurs. La jeune fille a été retrouvée morte, témoignage de la panique qui a saisi les criminels. Les parents de Kelly lorsqu’ils retournent épisodiquement au Guatemala sont directement confrontés visuellement aux parents de ceux qui ont kidnappé leur fille.

Et pour le parcours d’Astrid ?

Le cas d’Astrid, lui, est particulièrement douloureux. Il est ainsi toujours ouvert, car personne n’a jamais été arrêté pour son kidnapping. Elle était avec sa meilleure amie lors du kidnapping. Aucun membre de la famille d’Astrid n’a voulu avouer que c’était probablement le beau-père de la famille de cette amie, un bandit notoire, qui était derrière le kidnapping. Une fois la rançon versée, cette amie a disparu. Il y a donc cette proximité entre la victime et le ravisseur. Chez des proches, les ravisseurs savent qu’il y a de l’argent cash et qu’il n’y aura probablement pas de poursuites légales suite à l’acte délictueux.

Comment avez-vous filmé le cas de Kelly Diaz Reyes à travers de multiples sources ?

Au Guatemala, on a accès à toutes les sources. Il est ainsi possible de montrer la mort sous tous ses angles. Aux infos de midi, il existe des séquences où ne sont dévoilés que les morts. Il est aussi envisageable d’aller à la morgue notamment. Avec cet accès élargi, se pose la question de la dignité en choisissant ce que l’on montre ou pas, pour faire réagir.

Le cas de Kelly est celui de départ du film. Mais il est éloigné des angles médiatiques archétypiques menés souvent quotidiennement à travers le monde. Avant d’être tuée, elle fut sauvagement brûlée à la cigarette, violée brutalement. D’où la volonté de monter cette violence, tout en gardant une sorte de recul. Ainsi la vidéo amateur qui la voit fêter l’anniversaire de ses 15 ans filmée par un fermier du coin. Ce sont les seules images de la jeune fille où on la voit vivante, sortir de l’Eglise avec sa mère et on l’entend. Je tiens à souligner ici le rôle essentiel joué par la monteuse du film, Lila Place, qui m’a poussé à montrer moins d’images violentes.

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

La Prenda (La Monnaie d’échange), dans le cadre du FIFDH, le 11 mars au Théâtre – Espace Pitoëff, Genève. Site du film : www.laprenda-thefilm.com/

Publié dans cinéma, politique