Des anatomies sportives aux corps de rave

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Seul-e en groupe

On se souvient alors de cette composition culte signée du photographe des stars Helmut Newton. Au cœur d’un gymnase reconfiguré, la championne de tennis suisse Martina Hingis alors au faîte de sa gloire, prend la pose allongée sur le côté en chien de fusil, alors qu’immense teddy bear l’encadre par derrière et que pend des cintres un sac de boxe au formes explicites de péan. « Des questions comme les rapports polysémiques entre l’individu et le groupe, le traitement de l’espace proche d’un paysage sans cesse recadré. Il y a ainsi la volonté de mettre en lumière des personnalités relativement au groupe au sein d’une réalité arrangée. Dans une certainement mesure, les interprètes surgissent avant de disparaître de manière égale. Ils peuvent devenir protagonistes dans leurs propres scènes. » Leurs anatomies sont d’une très émouvante lisibilité et opacités à la fois, porteuses d’innombrables signes et creusant littéralement un espace en deçà de ces signes.

En ce sens de vie en communauté et mise en abyme du travail artistique, Yvonne Rainer est souvent citée. Dans ses premiers travaux, cette chorégraphe emblématique de la post modern dance et de l’expérimentation transdisciplinaire et communautariste, s’est concentrée sur une quête d’authenticité en y intégrant des groupes d’amis. » Sur un remix ambiant et stratosphérique tissé d’échos du I Feel Love griffé Donna Summer, un solo féminin en justaucorps blanc ajusté rapatrie nombre d’éléments que Rainer convoque dans ses créations au début des années 1970 – répétition, motifs, sérialisation, jeux et gestes du quotidien – et qui font aujourd’hui partie des standards de la danse moderne.

Les scénarios de corps réactivés et questionnés par Alexandra Bachzetsis n’ont néanmoins pas le caractère de sexe acrobatique mené au ralenti que rapatrie la compagnie belgo-suisse Delgado-Fuchs pour leur création, Manteau long en laine marine porté sur un pull à encolure détendue avec un pantalon peau de pêche et des chaussures pointues en nubuck rouge (2007). Avec des interprètes en forme d’équipe fassbindérienne d’anti-théâtre pendulant entre hystérie jusqu’au-boutiste de corps sportif d’entraînement et neurasthénie, l’artiste fait fonctionner sa pièce par fragments et aperçus, qui dialoguent, entrant dans une chronologie déformée naviguant d’un personnage à un autre.

L’étrange liberté offerte par la plongée entre le décalé mêlant le circassien, le pugilistique, la lutte gréco-romaine jusqu’à l’hybridation de deux corps enchâssés, la tech house et son corollaire de contraintes (« Put Your hands In The Air »), le lien des corps unis par l’effort et la transe. La création étouffe autant qu’elle évade, offrant le temps suspendu de confessions autofictionnelles en déliant de manière atonale et automates des chansons populaires menées face caméra face au fond bleu d’un tapis d’exercices. S’y tuile, le warm-up et l’installation plasticienne en figurines dansantes portant leurs tapis comme autant de dominos marquant en placement set déplacements une colonne vertébrale ou l’hélice ADN du vivant. Le refuge d’entraînement de chaque interprète devient sa prison, la techno triomphante heurtant sa coque de solitude, son abri illusoire. Les Etapes de la mise en scène maîtrise le temps, maintient l’attente jusqu’au bout, sans rien lâcher.

Comme dans le Girlfiend Experience, film signé Steven Soderbergh croisant les univers d’une escort de luxe au corps d’enfant (Sasha Grey) et de son compagnon oeuvrant dans un club de gym huppé pour traders inquiets et friqués, The Stages of Staging déploie quelque chose de la légitimité d’une expérience du corps travaillé par l’effort consenti et le vide. L’opus ouvre sur une dépense, au double sens d’opération exploratoire avec la mise en corps performative du réel – le corps à l’exercice – et d’éprouvé singulier pour le spectateur. Après Trisha Brown, Yvonne Rainer et Anna Halprin, Alexandra Bachzetsis est sans doute l’artiste qui a su le mieux réactiver les codes contemporains qui formatent les corps pour en faire matières à danse et embrayeurs de réflexion.

Bertrand Tappolet

24 et 25 Mars 2014, Théâtre Sévelin 36, Lausanne, dans le cadre du Festival de danse contemporaine, Les Printemps de Sévelin.

27 et 28 Mars, Salle des Eaux-Vives, 82-84 rue des Eaux-Vives, Genève. Renseignements : www.alexandrabachzetsis.com

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