Danses nocturnes

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« Entity ». Photo Gregory Batardon.

McGregor Attacks

Au menu encore du programme Mix 10 de la Compagnie genevoise, pureté de lignes classiques perturbées par des torsions empaumées en vélocité brutale dans Entity, (fragment) de Wayne McGregor. Aussi subversif et rigoureux qu’un William Forsythe, qui joue avec les codes traditionnels de la danse et rebrasse les cartes des styles, l’Anglais mélange le vocabulaire classique à d’autres esthétiques pour le pousser à ses extrêmes dans la tension, la vitesse et la discontinuité. L’homme a su s’entourer pour un puissant paysage sonore d’une fine lame stratosphérique et trip hop surgie des formations cultes que sont Coldplay et Massive Attack. « Ces corps étirés aux extrêmes constituent un défi technique et stylistique pour les danseurs dont la volée retenue du Ballet Junior a le potentiel physique pour s’atteler à cette tâche. McGregor a réalisé toute une recherche avec des scientifiques sur le mouvement et sa perception, la performance et les neurosciences », souligne Sean Wood. Il ajoute : « Chez cet artiste, un logiciel présente un danseur virtuel sous forme de lignes avec lesquelles les interprètes ont pu composer mouvements et rimes gestuelles. Les formes parfois aberrantes imaginées sont ainsi issues d’une déconstruction articulaire. Cette approche exige une grande conscience de son corps en ses détails par le danseur. L’ensemble se révèle d’une extraordinaire richesse. Au départ, il y a des schémas mathématiques de construction et déconstruction d’un corps articulé et désarticulé. Mais très vite une dimension humaine, émotive se fait néanmoins jour au coeur de l’abstraction.»

L’Anglais tend six danseurs au cœur d’un espace laboratoire d’une blancheur immaculée au sol. Si les anatomies semblent impeccablement étirées, la torsion des hanches, la cambrure prononcée des dos poussent les interprètes aux limites de mise en tension et contradiction de différentes parties d’une anatomie. Les corps s’enroulent, se projettent vers le vide, fore l’inconnu d’une jambe désespérément tendue tout en voyant l reste du corps retenu pas des énergies invisibles ou un partenaire. Basés sur une construction complexe menée par une modélisation informatique, les poses sont étranges, voire quasi impossibles. Elles semblent proposer plusieurs angles à une même physionomie tordue ou pivotée en tout sens. On y retrouve la patte de William Forsythe qui aime à subvertir la grammaire du néo-classique contemporain par des configurations erratiques, somatiques. Baconiennes, pour tout dire, avec ses lignes corporelles qui s’enroulent retrouvant de loin en loin la brutalité de la mise en corps grotesque des premiers opus signés McGregor. Si le développement en est périodiquement contrariée, retenu ,le phrasé chorégraphique prend le temps de son déroulement temporel.

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« Entity ». Photo Gregory Batardon

Les corps, sans cesse étiré dans un sens ou dans l’autre, résiste aux déchirures, prennent les formes les plus insensées en revenant toujours à des angles d’équerre. Cet étirement griffé de brisures et cassures furtives, dont des pieds en dedans ou des rotations rapide du talon en aiguilles sémaphoriques n’est pas sans être en synchronie avec la musique. Une partition mêlant le fantastique gothique, le métronomique, le trip hop, les beat ralentis et lourds à la Prodigy ou à la Tricky, telle se présente l’atmosphérique mélodique conçue par Jon Hopkins, collaborateur de Massive Attack et Cold Play et ses claviers crépusculaires. Chargée de martial et d’élan épidermique, la musique est tout à la fois anxieuse et hédoniste, dansante et méditative, charnelle et glaciale. Ce, à l’instar de la danseuse Murielle Pegou placée aux avant-postes de la scène par les assistants du chorégraphe sensibles sans doute à ses lignes à la fois éthérées, froissées et d’une grande souplesse. Elle a l’expressivité délicatement architecturée, recroquevillée ici, où se dépliant au fil un lent et progressif levé vertical de jambe, de l’attitude à l’arabesque, avec ce qu’il faut d’intranquilité, de dérèglement et de fièvres passant comme à l’effleurement d’un écran tactile. A plein volume kinesthésiquement enveloppant, on perçoit à quel point cette musique s’est informée à des sources aussi variables que le punk-rock, le hip-hop, la soul, la new-wave ou le reggae et pourtant, elle ne parle que d’une voix, dans une langue hyper vivante, sensuelle, fluide. En t-shirt blanc moulant et culottes noire, les interprètes révèlent des facettes plus opaques, des terminaisons nerveuses sollicitées et un souffle général périodiquement tourmenté et emballé par les montées de fièvre.

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« In Your Rooms ». Photo Gregory Batardon.

Haïkus chorégraphiques

Entre des noirs au plateau, fade in et fade out (ouverture et fermeture lumineuse progressive), In Your Rooms, (extrait), propose des teasers chorégraphiques à la manière d’une bande annonce pour blockbuster hollywoodien, dans des déclinaisons pulsionnelles et énergétiques versant dans la statuaire qui n’a que peu de temps pour s’estamper dans la mémoire rétinienne du regardeur. Formé à la Batsheva Dance Company, puis passé par Wim Vandekeybus, Inbal Pinto et Tero Saarinen, Hofesh Schechter est influencé notamment par le cinéma, Woody Allen et la danse africaine. « La pièce suscite une tension râpeuse, agressive, de quasi rébellion, tout en échouant à des couples où femmes et hommes s’enlacent, pratiquent l’art du toucher délicat. De tableaux en tableaux, ils expriment une force d’hésitation, d’incertitude au seuil d’une possible tendresse. La pièce implique, pour les interprètes, tout un travail appelé de gainage et de musculation posturale. Pour pouvoir la relâcher en délicatesse, une force conséquente est requise.» Les danseurs doivent faire montre d’une grande dextérité et souplesse de leur colonne vertébrale afin de s’assouplir dans un mouvement dirigé vers le sol.

Mobilisant des frises de vases antiques, alternant têtes et dos courbés ou masses à l’unisson avançant poings levés, la danse est souple, d’une grande fluidité. Elle est favorisée par une large palette sonore tramée de percussions, voix, synthétiseurs, violons et violoncelles. Le ventre est bien ici le berceau de toute émotion, tout en arrimant les danseurs à la terre. Chaque geste semble se retourner, se transformer en permanence en son opposé. Le montage chorégraphique aligne une succession véloce de plans ou tableaux scéniques qui doivent beaucoup à des pans entiers de l’histoire de l’art. Ils sont servis par une partition lumineuse éclairant telle ou telle partie du plateau.

Hofesh Schechter est l’un des chorégraphes les plus politiques du moment dans son détournement ou sa refiguration des gestes héraldiques liés aux corps manifestes. Des gestes de protestation publique ou d’autres percussifs, comme frappant de grands tambours nippons invisibles. L’ensemble tressaute au gré d’une pulsation primitive, ventrale, une danse tragique, hantée par l’histoire des manifestations publiques matricées autant par les résistances que les dictatures d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui. En témoigne ce panneau au message réversible et ambigu inscrivant successivement in fine : « Ne suivez pas les leaders », puis « Suivez-moi ».

Bertrand Tappolet

Mix 10

Salle ADC des Eaux-Vives, 82 rue des Eaux-Vives. Jusqu’au 8 juin 2014. Rés. : 022 329.12.10. Site : www.limprimerie.ch

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